Entretien avec Sabine de Freitas, restauratrice de peintures murales et bois polychromes

Bonjour et merci d’avoir bien voulu répondre à nos questions ! Avant de parler de votre travail nous allons commencer par le début : Quelles études avez-vous faites pour devenir restauratrice ?

Eh bien en fait, après un baccalauréat Lettres et Art et un bref passage à l’Ecole du Louvre, j’ai pris des cours particuliers à l’atelier Guigue, spécialiste de la restauration du mobilier polychrome. J’ai pu commencer mon activité en indépendante pendant trois ans, mais c’est auprès d’un spécialiste de la restauration de peintures murales que j’ai réellement fait mon apprentissage.

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Restauration de corniches polychromes au château de Chenonceau

Est-il facile d’aller vers la restauration après avoir commencé par des études plus « théoriques » d’histoire de l’art ?

Non, justement, c’est ce qui me posait problème, surtout pour le mural, car il ne peut y avoir de « cas d’école » : entre le type de bâti et ses pathologies, le type de support de la couche picturale et le type de technique picturale et leurs pathologies, il faut sans cesse se remettre en question et se poser les bonnes questions avant d’établir un protocole… Je dirais qu’un apprentissage tel qu’il se faisait par exemple au Moyen-Âge ou à la Renaissance est un passage obligatoire chez le restaurateur, comme pour d’autres métiers d’art. Par contre, la théorie, surtout par la connaissance de l’histoire de l’art et de l’iconographie (l’architecture aussi) sont pour moi d’une importance capitale dans mon métier : cela permet de confirmer, voire de trouver des datations et d’affiner le diagnostic technique.

Avez-vous des conseils à donner aux étudiants de l’Ecole du Louvre qui voudraient se tourner vers la restauration ?

Le premier conseil est d’aller jusqu’au bout de son cursus théorique, mais de savoir rapidement vers quelle spécialité s’engager afin de préparer une spécialisation plus pratique.

Qui peut le plus peut le moins : à trop vouloir tout maîtriser on peut vite s’éparpiller et finir par faire des erreurs techniques irréversibles. A chaque spécialiste… sa spécialité ! L’échange et le partage, la collaboration sont bien plus enrichissants !

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Dépose des fresques d’Aspremont, sauvetage d’urgence avant la destruction du bâtiment.

Quelles sont les écoles existantes pour se former dans votre domaine ?

En France il n’y avait pas jusqu’à aujourd’hui de spécialisation pour la restauration de peintures murales, les formations en restauration d’œuvres peintes (trop générales) ne permettant pas d’acquérir un savoir-faire suffisamment précis.

Je m’explique avec une comparaison que j’aime faire :

Pour moi les restaurateurs sont avant tout des médecins de l’œuvre, ils ne sont pas là pour faire de la chirurgie esthétique mais de la chirurgie réparatrice… Cela dit, en médecine, lorsqu’on va mal, on consulte un généraliste, mais ensuite selon le diagnostic et la spécificité de notre pathologie, celui-ci nous dirige vers un spécialiste.

C’est la même chose en conservation-restauration.

Pour évoquer le problème des peintures murales (j’inclus les fresques), les grandes écoles françaises dispensent un enseignement sur la restauration d’œuvres peintes, c’est surtout la couche picturale et son support direct qui sont étudiés, ainsi que leurs pathologies. Mais les peintures murales font partie intégrante du bâti, et de là découle une multitude de paramètres à prendre en compte pour évaluer un protocole de conservation-restauration.

Pour en revenir à cette spécialisation, il fallait prioritairement se rendre en Italie pour acquérir ce savoir-faire.

C’est pourquoi après vingt ans d’expérience dans le mural, j’ai entrepris avec deux collègues, Corinne Tual, spécialiste de la fresque et Alexandre Cadena, maçon du Patrimoine spécialiste des enduits traditionnels à la chaux, de créer un Conservatoire qui dispenserait une spécialisation dans cet art mural, allant de la conception vers la conservation et la restauration.

C’est ce questionnement, ainsi que l’expérience de plusieurs chantiers de dé-restauration et des recherches personnelles sur l’emploi de produits non écotoxiques et non résinés qui m’ont engagée vers cette démarche. L’envie irrésistible de transmettre mon métier-passion aussi !

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Restauration de peintures d’une cheminée du XVIIème

Comment seront organisés les cours ?

Notre Conservatoire, Muro dell’Arte, reprend donc l’esprit de l’apprentissage en immersion totale des ateliers à la Verrocchio, dont se sont inspirées les écoles italiennes (Spinnelli, Ischia, Rome). Son siège est situé à Bel’Ombre, dans les communs du château de Véretz (Indre-et-Loire).

Nos modules de formation s’articulent autour d’un parcours en complète immersion, alliant pratique sur plusieurs chantiers afin de voir différents cas, et recherche dans notre centre d’études, un lieu patrimonial lui aussi en restauration.

Au sein de Muro dell’Arte, nous savons qu’il n’existe pas de meilleur moyen que d’étudier la peinture monumentale directement sur son support et avec ses caractéristiques propres. Pour cela, nous offrons à chaque élève l’opportunité précieuse d’acquérir une maîtrise spécialisée dans la création, conservation et restauration du Patrimoine dans un respect total des règles déontologiques. D’ailleurs nous faisons signer une Charte à nos élèves et aux professionnels membres du Conservatoire !

Comment s’inscrire ?

Le meilleur moyen est de consulter notre site internet et de nous contacter via celui-ci : www.murodellarte.com ou bien directement par mail : murodellarte@gmail.com

Nous demandons un curriculum vitae ainsi qu’une lettre de motivation au préalable puis nous recevons les postulants lors d’un entretien. Nous avons pour les jeunes diplômés une session de 840 heures, et des modules plus courts pour les professionnels. Les modules spécifiques (courts) ont commencé et la première session de 840h aura lieu en janvier car nous avons de la demande de professionnels qui veulent une spécialisation. Si vous vous sentez prêt vous pouvez rejoindre le Conservatoire dès la rentrée 2017 !

Pour suivre l’actualité du Conservatoire vous pouvez rejoindre sa page Facebook.

De nos jours, y-a-t-il beaucoup de travail dans la restauration ?

Il y a du travail. Je pense que la déontologie, la passion et le sens de l’éthique sont les qualités principales que doivent avoir les restaurateurs s’ils veulent avoir des chantiers… Cela peut paraître évident mais ce n’est pas toujours le cas.

Quels sont vos chantiers en ce moment ?

Je termine la restauration d’un retable du XVIIème siècle en pierre polychrome, je continue le travail de sauvetage d’une peinture murale que nous avons déposée avec mes collègues du Conservatoire suite à un incendie. Nous avons la restauration de peintures romanes de l’église ST Ayouls à Provins en cours, et allons démarrer la restauration de décors des XVème, XVIIIème et XIXème siècle d’une église en Mayenne.

Quel est le chantier pour lequel vous gardez le meilleur souvenir ?

La restauration des peintures murales du XVème siècle dans un ancien prieuré (Logis de Vendanger, Maine-et-Loire) : décors superbes, technique picturale appliquée sur plusieurs supports (enduit de chaux, pierre, bois, torchis) donc multitude de pathologies et aventure humaine extraordinaire !

On peut voir ce chantier sur mon blog perso : www.atelierdupassepresent.blogspot.fr

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Peintures du XVème du Logis de Vendanger avant restauration

À l’inverse : Que peut-il arriver de pire pendant une restauration ?

Le cas le plus terrible est la dérestauration ! J’en ai quelques unes à mon actif qui m’ont donné des sueurs froides ! Les restaurations abusives et l’utilisation intempestive de résine sont pour moi les cas les plus détestables !

Merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien ! Une dernière question : Quels arguments utiliseriez-vous pour convaincre un étudiant de l’école du Louvre de se lancer dans la restauration ?

Nous sommes des passeurs de mémoire !

La relation avec une œuvre est tellement intime, et dans ma spécialité intégrer totalement le bâti, l’histoire de sa construction, l’histoire de ceux qui y ont vécu, qui l’ont fait vivre, sa dégradation, puis son sauvetage… procure une émotion incroyable. Et ces histoires, l’Histoire, c’est cela que nous transmettons !

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