La mosaïque de Bacchus et Ariane

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Mosaïque de Bacchus et Ariane, second quart du IIe siècle, Ostie, Maison de Bacchus et Ariane, conservée in situ.©CLARCKE, John R. Roman Black-and-White Figural Mosaïcs. New-York University Press, New-York, 1979

La mosaïque de Bacchus et Ariane est datée du second quart du IIè siècle après J.-C. Elle toujours actuellement située dans la maison de Bacchus et Ariane, à Ostie en Italie. Chef d’oeuvre de la technique de la mosaïque, c’est l’oeuvre de la semaine !

Technique de la mosaïque

La mosaïque puise ses origines en Sicile ou en Egypte selon les chercheurs, au IVe siècle avant JC. Ainsi, elle ne fut pas inventée par les romains mais ils ont beaucoup contribué à son développement. Elle est utilisée pour des pavements simples comme pour des sols très raffinés. On ignore tout cependant des ateliers de mosaïstes mais il est aisé de reconnaître que le répertoire de cette technique varie d’une région géographique à une autre, tant l’Empire romain est étendu, mais il dépend aussi tout simplement du goût de la population et des artistes. C’est pourquoi on peut parler de véritables écoles.

Malgré les différences de motifs, la technique de la mosaïque est commune à tous les artisans. La réalisation de ces compostions prenait beaucoup de temps et de patience. En effet, cela consiste à poser sur du mortier frais des petits carrés, appelés tesselles, mesurant environ 1cm de côté, côte à côte afin de former le dessin. Ces tesselles sont taillées dans différentes pierres. Bien que ce soit souvent du marbre, elles peuvent aussi provenir de pierres volcaniques (pour le noir) ou de verre. Ces petits carrés sont posés le plus près possible les uns des autres. Puis les écarts entre eux sont comblés par du mortier liquide qui est coulé dans les interstices. Enfin, quand le mortier est sec, on nettoie la mosaïque et on la polit afin de retirer toutes les traces.

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Restauration d’une mosaïque antique sur le site d’Avenches (Aventicum).©aventicum.org

C’est ainsi qu’en 20 avant JC naît le style en noir et blanc dans l’Empire romain qui est un style tout à fait original car il n’emploie exclusivement que des tesselles blanches et noires. L’artiste doit donc jouer avec les surfaces et les lignes. C’est pourquoi, ces mosaïques ne se composent que de formes géométriques et simples. De plus, l’artisan doit prendre en compte l’architecture du lieu qui accueillera l’œuvre ainsi que le mouvement du spectateur qui marchera sur cette œuvre car la mosaïque doit être lisible à chaque endroit de la pièce ce qui a un impact direct sur la disposition des tesselles. L’artiste doit composer avec cet aspect pour créer une véritable relation entre le spectateur et la mosaïque qui peut capter son attention et ainsi l’affecter par un certain pouvoir de l’image. Par ailleurs, les tesselles noires et blanches sont moins chères que les tesselles de multiples couleurs ce qui peut donner un aspect plus économique à cette technique mais ce qui est étonnant c’est que plusieurs bâtiments publics contiennent eux aussi des mosaïques blanches et noires. Alors pourquoi l’empereur aurait-il souhaité des mosaïques réputées pour être moins chères ? Cela nous indique donc qu’il y avait à cette époque un réel intérêt pour cette forme particulière de mosaïque. Ces compositions pouvaient couvrir les murs de différentes pièces de la maison comme le triclinium, le tablinium ou le péristyle. Ainsi, cette technique décorative allie un côté pratique mais possède aussi un statut d’œuvre à part entière.

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Mosaïque du triomphe d’Amphitrite, Ostie, Thermes de Neptune, 140 ap. J.-C., conservée in situ. ©djibnet.com

Or la ville d’Ostie n’échappe pas à ce nouveau gout. Les fouilles archéologiques ont mis au jour de nombreuses mosaïques bichromes, composées de formes géométriques sans véritable recherche de volume ni de profondeur mais plutôt avec un jeu sur les effets de contrastes entre le clair et le sombre. Mais c’est là-bas que naquit le style dit « fleuri », un style quelque peu plus complexe. En effet, les artistes d’Ostie ne se sont pas contentés d’utiliser des formes géométriques simples mais ils ont intégré des lignes courbes et des motifs de végétations stylisées ce qui témoigne de leur réel savoir-faire et de leur grand niveau de maîtrise de la technique de la mosaïque. Par ailleurs, ce style était très prisé pour représenter aussi des scènes maritimes.

Contexte et Description

La maison de Bacchus et Ariane fut construite sous le règne de l’empereur Hadrien, entre 120 et 130 après JC car à cette époque, Hadrien avait fait un nouveau plan d’urbanisme pour la ville d’Ostie, ainsi il fit détruire certains anciens bâtiments au profit de la construction de nouveaux édifices, notamment dans les quartiers des Auriges et de Sérapis, quartier où se situe la maison étudiée. . Cette maison était à l’origine reliée au temple de Sérapis, qui se trouvait juste à côté. Ainsi les archéologues pensent qu’elle devait abriter les prêtres de ce culte. En effet, le dieu Sérapis est un dieu égyptien et le pharaon Ptolémée Ier en a fait une figure mixte qui rassemble différents aspects des dieux romains tels que par exemple l’aspect solaire de Jupiter, le pouvoir de guérir les maladies d’Asclépios ou encore la fertilité agraire de Bacchus, ce qui explique ce lien entre la maison et le culte de Sérapis.

La mosaïque dite de Bacchus et Ariane est placée dans le tablinium de la maison, pièce qui mesure 6,3 x 10m et qui faisait office de hall d’entrée. C’est une mosaïque rectangulaire qui couvre les trois quarts du sol et qui est composée de deux parties remarquables : au centre une scène narrative montrant des personnages en mouvement et tout autour, un décor de végétation stylisée, avec de nombreuses courbes et des motifs géométriques. On peut aisément reconnaître les personnages présents. Il y a tout d’abord Bacchus, portant une couronne de feuilles de vigne et Ariane assis côte à côté sur des rochers ou des coussins en demi-cercle assistant à une scène de combat entre Cupidon (reconnaissable à ses ailes et son aspect juvénile) et le dieu Pan qui porte une paire de cornes et des pattes de chèvres. Ce combat est aussi regardé par Silène, le père adoptif de Bacchus qui semble même l’arbitrer car il porte une palme qui lui confère ce statut. Il est sous la forme d’un vieillard laid et ventru mais à l’air jovial et il porte une couronne de lauriers sur la tête. Enfin, un peu plus haut se tient un vieillard assis sur un tas de rochers et enserrant dans sa main droite un arbre. Devant le couple divin se tient une table avec une couronne de lauriers, correspondant surement à la récompense qui sera donnée au vainqueur de ce combat et un cratère d’une taille assez importante. Et juste à côté est représenté une sorte de petite colonne qui pourrait servir à délimiter un éventuel terrain pour se battre et qui pourrait donc indiquer que l’épisode prend place dans une palestre. Enfin, cette scène est entourée de feuilles de vignes et de grappes de raisins stylisées ce qui la place sous l’égide de Bacchus.

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Détail de la scène figurée.© CLARCKE, John R. Roman Black-and-White Figural Mosaïcs. New-York University Press, New-York, 1979

Cette mosaïque possède un décor de végétation très stylisé occupant une très grande partie de la composition. On peut remarquer la répétition de deux motifs en particulier. Le premier est une composition centrée végétalisée avec quatre pétales en hedera centrées sur un bouton de rose d’où sortent des tiges à hedera (c’est-à-dire que leur bout est en forme de cœur). Le second motif est une composition centrée végétalisée avec quatre arceaux à volutes qui se finissent en volutes en virgule et qui sont centrés sur une fleur à quatre pétales en forme de cœur. Ces deux motifs sont séparés à chaque fois par une fleur à quatre pétales allongés et fuselés. En schématisant la disposition de ces rosettes, on se rend compte que leur place pousse l’œil du spectateur d’angles en angles dans le sens de la diagonale, ainsi il faut lire cette composition en diagonale ce qui la dynamise. De plus, tout autour de la scène principale, court une guirlande de rinceaux de vignes et de grappes de raisin. Enfin, la mosaïque est entourée d’une frise crénelée pour la délimiter ce qui lui donne la forme d’un tapis ; forme intéressante car cette mosaïque est posé sur le sol pour le paver. Les grappes de raisin et les feuilles de vigne rappellent Bacchus, dieu de la fertilité agricole et plus particulièrement des vignes mais tout ce décor végétal fait surtout allusion à sa compagne Ariane, devenue déesse de la végétation après l’avoir épousé. Enfin, on peut remarquer devant les personnages la présence de leurs ombres en forme de demi-cercle juste à leurs pieds ce qui met en évidence ce jeu d’ombre et de lumière et qui surtout accentue cette notion de mouvement, notamment pour les personnages de Cupidon, Pan et Silène.

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Détails des motifs floraux .©CLARCKE, John R. Roman Black-and-White Figural Mosaïcs. New-York University Press, New-York, 1979.

Analyse et Comparaisons

Si cette œuvre est caractéristique de la technique privilégié à Ostie, dans d’autres provinces romaines, la production de mosaïques est nettement différente. C’est pourquoi nous pouvons la confronter à d’autres mosaïques.

En premier lieu, en regardant les autres productions de mosaïques d’Ostie à la même époque, il est aisé de conclure que la mosaïque de Bacchus et Ariane est véritablement inscrite dans ce mouvement. On peut en effet prendre l’exemple des thermes de Sette Sapienti, datant environ de 130 après JC et se trouvant eux-aussi à Ostie. La salle circulaire dite du frigidarium possède au sol une très grande mosaïque de pavement avec une multitude de décor de végétation stylisée, reprenant notamment le même système d’arceaux à volutes à virgule ainsi que la présence d’animaux. Ainsi donc, cette mosaïque de Bacchus et Ariane s’ancre parfaitement dans le style de son époque et surtout de sa région.

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Mosaïque de la salle circulaire dite salle du frigidarium, Ostie, Thermes de Sette Sapienti, vers 130 ap. J.-C., conservée in situ.©CLARCKE, John R. Roman Black-and-White Figural Mosaïcs. New-York University Press, New-York, 1979

En second lieu, elle marque aussi une nette rupture avec les mosaïques produites dans d’autres provinces de l’Empire romain, notamment en Asie Mineure, avec la ville d’Antioche ou en Afrique. On peut alors évoquer la mosaïque du jugement de Pâris, datant entre 115 et 150 après JC, faite en marbre, en calcaire en pâte de verre, mesurant 1,86m par 1,86m, retrouvée à Antioche dans la salle à manger de la maison de l’Atrium et conservée au musée du Louvre à Paris. Cette mosaïque nous donne à voir plusieurs personnages dont Pâris entouré de divinités : Hermès, Aphrodite, Athéna et Héra, il doit décider laquelle des trois est la plus belle et lui remettre une pomme d’or. Cette scène narrative est entourée un cadre noir avec des motifs de feuilles de vignes et de grappes de raisins. Il y a donc un certain parallèle à faire entre notre mosaïque et cet exemple sur le plan de la composition mais elles se distinguent réellement sur le plan de la réalisation. En effet, l’œuvre d’Antioche se présente comme un véritable tableau avec une multitude de tesselles de couleurs différentes, jouant sur les ombres et les dégradés. Ainsi, de loin, le spectateur peut avoir la sensation d’être en présence d’une œuvre picturale avec une certaine tradition illusionniste provenant de l’art grec. Il y a aussi une véritable rupture avec les mosaïques produites en Afrique du Nord. En effet, dans ces régions, les artistes préfèrent représenter des scènes liées à la culture des champs ou tout simplement à la nature et au monde animalier. De plus, ils utilisent une palette de couleurs vraiment très large. C’est le cas, par exemple, de la mosaïque des lions, datant du IIe siècle après JC, retrouvée dans la maison de la procession dionysiaque sur le site d’el Jem, en Tunisie, conservée au musée d’el Jem. Cette mosaïque nous montre deux lions dévorant un sanglier. Cette scène est représentée elle aussi avec beaucoup de couleurs très diverses, ce qui nous donne la véritable impression d’avoir un tableau face à nous et non pas une mosaïque, notamment grâce aux dégradés de couleurs sur, par exemple, la fourrure des lions ou leurs crinières avec l’impression d’avoir des reflets.

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Le jugement de Pâris, entre 115 et 150 ap. J.-C., marbre, calcaire et pâte de verre, 1,86mx1,86m, trouvée à Antioche, salle à manger de la maison de l’Atrium, conservée au musée du Louvre à Paris.©2006 Musée du Louvre et AFA / Daniel Lebée et Carine Deambrosis – Mosaïque des lions, IIe siècle ap. J.-C., trouvée en Tunisie, site d’El Jem, maison de la procession dionysiaque, conservée au musée d’El Jem.©histoiredelantiquite.net

Ainsi donc, la mosaïque de Bacchus et Ariane est dans la continuité du style déployé à Ostie à cette époque, soit une mosaïque bichrome en noir et blanc avec un décor de végétation très stylisé et un jeu sur les courbes et les ombres. Mais elle est aussi en rupture avec les mosaïques produites à la même époque dans d’autres régions qui elles préfèrent utiliser une palette de couleurs beaucoup plus large pour donner l’impression d’un véritable tableau.

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