Rembrandt intime au Musée Jacquemart-André – Etudes des oeuvres

Jusqu’au 23 janvier, le Musée Jacquemart-André présente une exposition retraçant la vie et la carrière de Rembrandt van Rijn (1606 – 1669), le plus célèbre des peintres hollandais. Cette exposition s’organise de façon chronologique et, pour quelques salles, thématique, autour des trois chefs-d’oeuvre du musée Jacquemart-André : Le Repas des pèlerins d’Emmaüs (1629), le Portrait de la princesse Amalia van Solms (1632), et le Portrait du docteur Arnold Tholinx (1656). À cette occasion, nous vous proposons un petit tour d’horizon des grandes périodes et œuvres de la carrière du peintre aux 80 autoportraits, à travers plusieurs œuvres présentées dans cette exposition.

Les œuvres de jeunesse

Les premières œuvres de Rembrandt sont marquées par une forte influence de son maître, Pieter Lastman, peintre d’histoire chez qui il se forme de 1624 à 1625 à Amsterdam. Dès 1634, Rembrandt s’installe comme peintre indépendant et s’entoure de nombreux élèves.

Contrairement à l’idée qu’on se fait généralement des caractéristiques de l’art de Rembrandt, ces œuvres de jeunesse sont reconnaissables aux nombreux personnages groupés au premier plan et à leurs couleurs claires et vives. Des caractéristiques qui traverseront toute l’oeuvre du maître se discernent cependant déjà, comme le rendu détaillé des matières et le jeu des expressions.

Ces caractéristiques sont bien visibles dans la Scène d’histoire au sujet non identifié de 1626, venue de Leyde pour l’exposition. L’influence de Lastman est sensible dans la présence des couleurs vives et dans la composition, mais des marques propres à Rembrandt se dégagent déjà, comme le détail avec lequel il rend les matières et le traitement des visages. Un autoportrait est également présent, en partie dissimulé derrière le sceptre du personnage royal.

Scène d'histoire.jpg
(c) Museum de Lakenhal, Leiden

Le Portrait de l’artiste à la tête nue prêté par le Musée du Louvre date seulement de 1633, mais l’artiste cherche déjà à rivaliser avec les grands maîtres de la Renaissance, en signant à leur manière, de son prénom uniquement.

L’art du clair-obscur à Leyde

Dès 1629, les œuvres de Rembrandt montrent une maîtrise technique parfaite et déjà une grande compréhension psychologique du modèle. De retour à Leyde, son art évolue vers un clair-obscur caravagesque, une force dramatique et un style évocateur.

Le Saint Paul à sa table, peint vers 1629 – 1630 et habituellement conservé à Nuremberg, montre l’intérêt du peintre pour la figure de ce saint, qu’il représente sept fois dans sa carrière. Les deux sources de lumières latérales, permettant le clair-obscur, sont habilement cachées, comme par exemple la bougie derrière la pile de livres. L’épée accrochée en fond annonce le martyre du saint.

C’est surtout dans le Repas des pèlerins d’Emmaüs, l’un des trois chefs-d’oeuvre du musée, daté de 1629 environ, qu’apparaissent les grandes caractéristiques du peintre. Le moment de la Révélation, choix inhabituel pour cette iconographie, est mis en valeur par la composition simple et par le clair-obscur, qui dramatise le moment. On observe la puissance d’invention de Rembrandt, qui renouvelle cette iconographie.

Repas pèlerins Emmaüs.jpg
(c) Paris, musée Jacquemart-André – Institut de France / Studio Sébert Photographes

Rembrandt dessinateur

Quoique moins connu que les œuvres peintes du maître, malgré sa prédilection pour cette discipline, le dessin chez Rembrandt montre une spontanéité, un saisissement des attitudes.

Souvent à la plume, ses dessins peuvent aussi être à la pierre noire ou à la sanguine, et sont parfois rehaussés de lavis d’encre brune ou grise. Le dessin a chez Rembrandt différentes fonctions : dessin préliminaire, rôle de mémoire, modèle donné à ses élèves, trace d’une inspiration puisée chez les autres artistes. Il a cependant très peu un rôle préparatoire, Rembrandt préférant créer directement sur sa toile, ou lors de gravures sur sa plaque.

Les sujets sont très souvent bibliques, rappelant la formation de Rembrandt comme peintre d’histoire, mais il représente également ses proches et la vie quotidienne, notamment la vie de la rue. La Marchande de crêpes du Rijksmuseum d’Amsterdam (plume et encre brune, vers 1635) en est un bon exemple ; son sujet est par ailleurs traditionnel depuis le XVIe siècle.

Marchande de crêpes.jpg
(c) Rijksmuseum, Amsterdam

Premiers succès à Amsterdam

A la fin de l’année 1631, Rembrandt s’installe à Amsterdam. Il y réalise essentiellement des portraits de notables, qui vont le conduire à la notoriété grâce à leur réalisme et à leur apparente simplicité d’exécution, tout en recherchant l’expression du personnage et des mouvements de l’âme. De 1631 à 1635, Rembrandt dirige l’atelier d’Hendrick Uylenburgh, dont il épousera la cousine, Saskia, en 1634. Cette période correspond à une réussite fulgurante du peintre, qui reçoit des commandes de la cour (à seulement 26 ans !), mais réalise aussi des figures bibliques lui permettant de montrer sa virtuosité. On distingue quatre types de portraits par Rembrandt pour cette époque : le portrait officiel, le portrait de commande, le portrait intime, et le portrait imaginaire.

Le Portrait de la princesse Amalia van Solms, huile sur toile de 1632 conservée au musée Jacquemart-André, est l’une des œuvres essentielles de cette période. Cette commande lui est passée indirectement par le stathouder de Hollande, Frédéric-Henri d’Orange, c’est-à-dire par l’un des plus importants personnages du pays, preuve de la reconnaissance du peintre par la cour. L’oeuvre possède d’ailleurs un pendant, qui est le portrait du stathouder lui-même, réalisé un an plus tôt par Van Honthorst (La Haye, Mauritshuis). La différence d’âge entre Van Honthorst et Rembrandt permet d’apprécier la réussite rapide de ce dernier, qui reçoit très tôt d’importantes commandes.

amalia
(c) Paris, musée Jacquemart-André-Institut de France /  Studio Sébert Photographes

 

 

Le portrait de la princesse montre une certaine  indépendance du peintre vis-à-vis des conventions sociales et artistiques de son temps. La sobriété de l’oeuvre convient bien à l’austérité liée au rôle politique du modèle. La jeune femme est représentée de profil, à l’antique, sans idéalisation. On retrouve cependant l’une des caractéristiques de Rembrandt, qui est le rendu des matières, visible ici notamment au niveau des perles et des dentelles.

Les portraits peints par Rembrandt sont d’une grande variété de taille, qui va de 15 cm à 1,35 m. Ainsi, le Vieil homme en costume oriental réalisé vers 1632 et venu du Metropolitan Museum est d’une taille considérable, qui contribue à son impression de puissance. Par ailleurs, cette oeuvre témoigne du développement du goût pour l’Orient à cette époque en Hollande, en lien avec l’essor du commerce maritime à Amsterdam. Rembrandt lui-même était fasciné par une sorte d’Orient mythique, comme en témoigne son dessin d’Oriental debout, et possédait une importante collection d’objets et d’habits orientaux, dont il a cependant dû se défaire à la fin de sa vie, pour tenter de pallier ses difficultés financières. On retrouve ici les caractéristiques de Rembrandt, avec le clair-obscur qui permet de découper le personnage sur le fond, la palette riche, les détails ouvragés.

Autre tableau de cette période, Saskia en Flore (1634, Saint-Pétersbourg) permet de voir l’intérêt de l’artiste pour les figures mythologiques et bibliques. Flore, déesse romaine du printemps et de la fertilité, reconnaissable à son vêtement riche et aux fleurs, est un thème récurrent chez Rembrandt. La jeune femme dont elle emprunte ici les traits est identifiable comme son épouse Saskia, avec qui il s’est marié l’année même de ce tableau et dont il réalisera de nombreux portraits, jusqu’à la mort de Saskia en 1642.

L’évolution stylistique de la dernière période

Au début des années 1630, Rembrandt fait preuve d’un intérêt marqué pour le clair-obscur, et recherche également le réalisme dans certaines œuvres. Ces recherches apparaissent avec clarté dans ses gravures à l’eau-forte, technique que l’artiste maîtrisait à la perfection. L’eau-forte consiste à dessiner sur une plaque vernie à l’aide d’une pointe de métal, retirant ainsi le vernis à l’endroit du dessin. La plaque est ensuite plongée dans un bain d’acide, qui attaque les parties non recouvertes par le vernis. La plaque peut ensuite être nettoyée, puis utilisée ; cette technique  permet d’obtenir des gravures très précises.

A la fin de sa vie, Rembrandt délaisse le réalisme au profit d’un style plus libre et plus souple, semblant rechercher le rapport entre la lumière, les couleurs et les formes. Le lavis brun du Cours d’eau aux rives boisées (vers 1652 – 1656, Louvre) permet d’apprécier cette évolution.

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(c) RMN-Grand Palais (musée du Louvre)/Thierry Le Mage

La Bible chez Rembrandt

Les thèmes bibliques tiennent chez l’artiste une place prépondérante ; parmi les sujets récurrents, on trouve l’Ecce Homo et les pèlerins d’Emmaüs que l’exposition a choisi afin de nous montrer l’évolution de leur traitement par Rembrandt. Son style se modifie en effet, passant d’une influence caravagesque à un aspect plus classique, et trouvant un équilibre entre la maîtrise technique et la liberté du style, parvenant ainsi à des œuvres d’apparence synthétique. Le Repas des pèlerins d’Emmaüs de 1648 (Louvre) n’est ainsi plus du tout caravagesque, mais plus classique. Le Christ est représenté au centre de la composition, entouré des pèlerins qui incarnent trois réactions face à la Révélation : la conviction, le doute, et l’ignorance. Le Christ présenté au peuple, réalisé à la pointe sèche en 1655, et dont la BNF conserve le troisième état, se distingue de son précédent de 1634 à plusieurs égards. Le trait est devenu synthétique, les lignes presque brutales, au profit d’une concentration de l’oeuvre sur l’essentiel.

Un nouveau regard

Dans les années 1650 et 1660, Rembrandt dispose d’une renommée qui s’étend jusqu’à l’Italie, au point qu’il reçoit en 1667 une visite de Côme III de Médicis. La fin de sa vie est cependant marquée par de graves difficultés financières et personnelles.

Le style plus libre précédemment évoqué se poursuit dans les œuvres de cette période, comme dans la Jeune fille à sa fenêtre (1651, Stockholm). Il s’agit de la première oeuvre montrant ce changement stylistique ; on arrive à quelque chose de plus libre, rapide, presque abstrait, et avec une forte psychologie du personnage.

Le portrait de son fils, Titus lisant, que Rembrandt réalise vers 1656 – 1658 et qui est conservé à Vienne, montre une évolution des coloris vers des tons plus chauds et une lumière omniprésente et irradiante, caractéristique des portraits tardifs et accentuant l’impression de vie dégagée par ces œuvres.

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(c) Paris, Musée Jacquemart-André – Institut de France / Culturespaces – Musée Jacquemart-André

 

Ce style trouve son apogée dans le Portrait du docteur Arnold Tholinx (1656, musée Jacquemart-André), dont l’identité a été confirmée par comparaison avec une gravure. Cette oeuvre dégage le sérieux qui sied à un homme de science, puisque Tholinx faisait partie du milieu médical qui a soutenu Rembrandt par ses commandes. Tholinx était d’ailleurs lié au docteur Tulp, le fameux médecin de la Leçon d’anatomie de la Haye.

 

 

La clarté de la scénographie de l’exposition Rembrandt intime permet ainsi de retracer les temps forts de la carrière du peintre, autour de trois œuvres essentielles. Le corpus présenté offre un tour d’horizon accessible mais complet des caractéristiques et des évolutions du style de Rembrandt.
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