Les femmes artistes au temps du comte Tessin.

Mercredi 7 décembre, l’Institut Suédois proposait une table ronde autour du thème « Les femmes artistes au temps du comte Tessin ». Sujet d’actualité qui clôt leur cycle sur le féminisme et qui fait écho à l’exposition Tessin qui est actuellement visible au musée du Louvre. Étaient invités pour prendre part à cette discussion Marie-Josèphe Bonnet, François Coulon et Magnus Olausson, le tout régi par Linnéa Rollenhagen Tilly.

Marie-Josèphe Bonnet est une historienne spécialiste des femmes artistes. Elle commence à s’intéresser à ce domaine lors du bicentenaire de la Révolution Française. On lui doit de nombreux ouvrages comme Les Femmes dans l’art publié aux éditions La Martinière en 2004. Au début, l’idée était plutôt de faire un guide des femmes artistes dans les musées. Il faut faire connaitre les œuvres qui existent et ici c’est une sorte de réécriture de la femme dans l’Art et ce dès la Préhistoire.

François Coulon est conservateur au Musée des Beaux-arts de Rennes. Il travaille sur un cabinet de curiosités depuis plus de quinze ans.

Magnus Olausson est le directeur des collections et de la recherche du Nationalmuseum de Stockholm. Il est l’un des commissaires de l’exposition « Un suédois à Paris au XVIIIe siècle. La collection Tessin. » qui se tient en ce moment au musée du Louvre.

La femme artiste au XVIIIe siècle

[Magnus Olausson] En 2012, a eu lieu au Nationalmuseum de Stockholm en collaboration avec le Musée National des Femmes dans l’Art de Washington, une exposition intitulée « Des royalistes aux romantiques : femmes artistes du Louvre, de Versailles et d’autres collections nationales françaises. » Depuis, une campagne d’acquisition de femmes artistes a été lancée. La miniature a un grand rôle pour les femmes aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est un genre souvent méconnu mais prestigieux. [François Coulon] Les hommes recherchaient pour leurs cabinets de curiosités des autoportraits de femmes. Mais les femmes collectionnaient et avaient des cabinets. C’est une entreprise humaniste, intellectuelle et sensible. [Magnus Olausson] La comtesse Tessin a pris des cours de peinture auprès d’un élève suédois d’une femme artiste que son mari connaissait. Dans l’exposition qui s’est tenue au Nationalmuseum de Stockholm, il était possible de voir des genres moins connus exercés par les femmes artistes comme la miniature. Le modernisme du XXe siècle a exclu les femmes artistes de l’Histoire de l’Art.

[Marie-Josèphe Bonnet] Il y avait deux structures pour être une femme artiste. La première était l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture mais ce avant la Révolution Française. C’est une structure royale avec une hiérarchie et une idéologie du droit divin. Dieu ne choisit pas le sexe et dispense ses dons sans distinction. C’est une distinction au delà du sexe et de la classe sociale. La seconde structure est la bourgeoisie, c’est une corporation. La femme est douée donc on la fait travailler pour gagner de l’argent. L’Académie reste bloquée avec quatre femmes sur une cinquantaine de personnes environ. Aujourd’hui encore il y a ce souci, par exemple à Beaubourg en 2010, parmi les œuvres exposées, 5% ont été réalisées par des femmes. Le pouvoir masculin empêche la création d’un modèle identitaire. C’est un problème symbolique. Vigée-Lebrun a réalisé plus d’autoportraits en train de peindre qu’avec sa fille : elle souhaitait mettre en avant un statut égalitaire avec les peintres hommes. [Magnus Olausson] A l’Académie Royale de Suède, il y a une femme pour une cinquantaine de personnes. A Paris, il y a un réseau très important notamment par les mariages. [Marie-Josèphe Bonnet] Entre 1750 et 1770, le milieu artistique est mixte comme le couple Marie-Thérèse Reboul et Joseph-Marie Vien. Le renouveau part de ce Siècle des Lumières. [François Coulon] La structure familiale est une petite structure. Quand le père de famille décède, la femme reprend le travail. On reprend donc le savoir-faire. Il y a de la consanguinité dans le milieu car ils se marient entre-eux. Les femmes sont à la tâche comme les hommes. [Magnus Olausson] Ulrika Pasch est la seule femme de l’Académie Royale des Arts de Suède.

[François Coulon] On a la plupart du temps des témoignages indirects, les hommes parlent des cabinets de curiosités des femmes. Ils ressemblent à ceux des hommes, c’est comme une sorte de mimétisme. [Magnus Olausson] Le cabinet est une pièce de souvenirs. Les objets décrivent la vie du couple. L’exposition du Louvre sur la collection du comte Tessin se termine par le cabinet, c’est un hommage. Dans le troisième volume des Hommes les plus illustres, il a écrit plus de 50% des biographies mais il ne souhaitait pas que tout le monde pense ça et il a parfois imité l’écriture de sa femme. [Marie-Josèphe Bonnet] Au XVIIIe siècle, l’aristocratie commande des portraits et se les transmet de génération en génération. Au final, ils terminent dans les musées. Pour être accepté à l’Académie, il fallait donner un morceau de réception. Le Louvre n’a pas voulu acheter d’oeuvres de femmes artistes autres que celles qui ont été données. Les femmes ne collectionnent pas vraiment car ce ne sont pas elles qui ont le porte-monnaie. [François Coulon] Parfois il y a des noms de femmes sur les catalogues de vente. Des objets qui leur appartenaient. Il y a vraiment le besoin de faire des recherches sur ce sujet. [Magnus Olausson] En Suède, il n’y a pas eu de Révolution donc les collections sont intactes. Le comte Tessin a dû vendre à son retour en Suède une partie de sa collection au Roi Frederick Ier. Ce dernier offrit des œuvres à la reine Louise-Ulrique de Suède. Sa collection a donc été influencée par Tessin.

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La politique des musées aujourd’hui

[François Coulon] Il n’y a pas vraiment de prise de conscience. Certains conservateurs essayent de travailler sur le sujet mais c’est ponctuel. En ce moment le but est de mettre en valeur ce qui est déjà acquis. [Marie-Josèphe Bonnet] En 2009 a eu lieu l’événement « Elles@CentrePompidou » avec des femmes artistes contemporaines. Ils se sont rendus compte que pour les années 1920 et 1930, ils n’avaient rien. Ils ont alors décidé d’acquérir une oeuvre de Tamara de Lempicka. Ils se réveillent trop tard, entre 1970 et 1990, et donc ne peuvent acheter que des œuvres de seconde zone. Il y a le cas de Louise Bourgeois: avant d’obtenir un prix à Venise en 1993, le centre Beaubourg ne possédait qu’une seule oeuvre. Ensuite, ils ont voulu en acquérir d’autres mais les prix ont augmenté, ils ne pouvaient plus les acheter et se sont donc tournés vers des dessins. Mais l’artiste leur a fait don de quelques œuvres. Pour les « musées de province », la politique d’achat est différente. Par exemple, Bruno Gaudichon a acheté des œuvres de Camille Claudel pour le musée Sainte-Croix de Poitiers. Des conservateurs éclairés vont à des ventes de familles et achètent. Au niveau national, le problème est le verrou institutionnel. Les œuvres du XVIIIe siècle ne sont plus souvent achetées par le Louvre mais le sont par les Etats-Unis. Adélaïde Labille-Guiard voulait léguer son Autoportrait avec deux élèves et les français à l’époque ont refusé car c’était une artiste femme. Aujourd’hui, ce tableau est au Metropolitan Museum de New York. [François Coulon] Pour le musée de Rennes, on a jusqu’à la Révolution Française des noms de femmes parmi nos œuvres. Après 1920, on attribue les tableaux anonymes aux hommes et non plus à des femmes. On perd alors de vue la qualité de ces femmes. [Magnus Olausson] Le modernisme du XXe siècle oublie les femmes. [Marie-Josèphe Bonnet] Sonia Delaunay est mariée avec Robert Delaunay et elle a légué des œuvres à des musées mais aujourd’hui on préfère prendre des œuvres de Robert à celles de Sonia pour illustrer ce type d’art. Il y a très peu de femmes dans l’avant-garde. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la plupart des artistes femmes sont des filles de. Donc au XXe siècle, il n’y a pas de femme de l’avant-garde car elles sont liées à leurs géniteurs et suivent le mouvement. Elles n’innovent pas. [François Coulon] On peut reprendre la citation « L’Histoire de l’Art est celle de nos institutions et celle de l’OTAN ». Il y a une idéologie du progrès et un pragmatisme qui assigne des places précises. [Marie-Josèphe Bonnet] On a mis deux siècles à faire une exposition sur Vigée-Lebrun, c’est beaucoup de temps. Dans les années 1980 a eu lieu une exposition sur Camille Claudel au Musée Rodin. Cela a été un événement, cette exposition de femme artiste a révolutionné le regard de l’Art. Les femmes se sont reconnues dans cette artiste qui était enfermée dans un hôpital psychiatrique pour être empêchée de créer. Vigée-Lebrun a voyagé seule, sans chaperon masculin, avec son enfant et une gouvernante dans toute l’Europe pendant douze ans. C’est n’est plus possible aujourd’hui.

Réponses aux questions posées par le public

[Magnus Olausson] Beaucoup de femmes étaient responsables de leurs économies et devaient gagner de l’argent pour survivre. Il y a un phénomène de démocratisation de l’artiste avec la mode des portraits, elles peuvent gagner de l’argent en en faisant. [Marie-Josèphe Bonnet] La question du marché de l’Art est importante. Les dix artistes les plus côtés ne sont que des hommes. L’argent va aux hommes. Il y a une valeur symbolique et une valeur pécuniaire. [François Coulon] Il faut regarder la proportion des élèves des Beaux-Arts qui par la suite sont côtés. Les élèves ne sont presque que des filles tandis que les artistes côtés ne sont que des garçons… Il faut changer cela. [Magnus Olausson] Les expositions revalorisent les œuvres des femmes artistes. Un autoportrait de Madame Haudebourt-Lescot a été vendu à plus de 80000 euros. [Marie-Josèphe Bonnet] Dans la Gazette Drouot, de plus en plus d’oeuvres de femmes sont en pleine page couleur. Au XVIIIe siècle, il y avait une progression sociale pour les femmes grâce à la production artistique et ça a cessé avec la Révolution Française. Louise Moillon est une artiste de nature morte. Son père et son frère étaient peintres aussi. Entre 1630 et 1670, elle interrompt sa production et on ne sait pas vraiment pourquoi. Peut-être est-ce dû au fait qu’elle soit protestante et la promulgation de l’Edit de Nantes. En tout cas, elle signait ses tableaux. Les femmes n’avaient pas le droit d’entrer à l’Ecole de l’Académie Royale car il y avait de la peinture d’histoire mais aussi l’étude des nus. Mais aussi par le fait qu’elles pouvaient rivaliser avec les hommes. A la fin du XIXe siècle, il y a une ouverture grâce à l’Union des Femmes Peintres et Sculpteurs créée par Hélène Bertaux en 1881. Le mouvement féministe est de plus en plus fort avec l’égalité des droits. Il fallu donc vingt ans de lutte pour que les femmes puissent étudier aux Beaux-Arts. Au même moment, les artistes les plus importants sont formés dans des ateliers, là où étaient formées auparavant les femmes. [Magnus Olausson] David a profité de ses élèves femmes car elles payaient beaucoup pour étudier chez lui. Il y avait le même souci des nus pour l’Académie Suédoise et donc les femmes ne pouvaient pas y étudier. [Marie-Josèphe Bonnet] A l’Institut de France, quasiment aucune femme n’a été nommée alors que dans les statuts cela n’est pas interdit. C’est pareil avec l’Académie Française. Les femmes transmettent la vie et l’homme transmet à travers les fonctions. Les femmes doivent être douées pour s’imposer. [François Coulon] Les hommes aussi doivent être doués car la concurrence est réelle. Mais il ne faut pas que du talent pour la femme, il faut aussi du réseau. [Magnus Olausson] En Suède il y a une conscience de cela mais pas seulement avec le parti politique Feministiskt initiativ. Dans l’ensemble, pour la population, montrer des artistes féminines n’est pas controversé.

« Image à la Une » © Institut Suédois

 

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