Le château de Cheverny, un résumé de l’art de la première moitié du XVIIe siècle

Le château de Cheverny est situé dans le Loir-et-Cher, a une dizaine de kilomètres au sud de Chambord et Blois. Il est entièrement reconstruit entre 1624 et 1640 par Henri Hurault, comte de Cheverny. Il offre ainsi un exemple de château bâti à neuf avant les grandes références de l’architecture du XVIIe siècle que sont Maisons, Vaux-le-Vicomte et Versailles.

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L’architecture

Le château est constitué de cinq pavillons accolés, symétriques, sur treize travées et deux ou trois niveaux d’élévation. Sa façade est constituée d’un placage en pierre blanche de Bourré, d’une carrière de pierres de la vallée du Cher, tandis que ses autres côtés sont en moellons réguliers, avec une utilisation limitée de la pierre de taille pour les chaînages, les contours de fenêtres, les lucarnes et la base du château. Le pavillon central est mis en valeur par sa position en saillie et son étage supplémentaire.

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Cheverny, la façade arrière, moins visible, construite en pierre de petit appareil qui est moins chère que la pierre de taille
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Détail du cadastre napoléonien, 1813, AD41

Un dessin de Félibien de 1681 montre une conception différente de cette façade, principalement pour les pavillons extérieurs. On perçoit également que le château prend place sur une terrasse qui devait être entourée de douves sèches, or aujourd’hui les douves ne sont visibles qu’à l’arrière du château. Le cadastre de 1813, conservé aux Archives départementales du Loir-et-Cher, semble confirmer cette hypothèse puisqu’une zone est délimitée par des traits rouges. Il pourrait également s’agir du tracé de jardins et non pas de douves. Les imprécisions du dessin de Félibien et du cadastre ne permettent pas d’affirmer avec assurance la présence du terre-plein central, qu’on retrouve cependant dans la quasi totalité des constructions contemporaines à Cheverny.

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André Félibien, Mémoires pour servir à l’histoire des maisons royalles et bastimens de France, 1681, vue du château de Cheverny
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Château de Balleroy

Le château de Balleroy, dans le Calvados, est parfaitement contemporain de Cheverny. Construit par François Mansart, il est moins étendu mais il en prend les mêmes principes : trois pavillons dont celui au centre plus élevé, une terrasse cernée de douves, et deux petits pavillons en avant qui vont donner une impression de bâtiment pyramidal à cinq pavillons lorsqu’il est vu de loin. La pierre de taille est réservée aux chaînages et entourages des fenêtres, comme sur les trois faces cachées de Cheverny, et la bichromie est un rappel de l’architecture brique et pierre amenée à disparaître.

Également contemporain de Cheverny, le château de Richelieu (Indre-et-Loire) est construit par Jacques Lemercier pour le cardinal, en même temps qu’il lui construit le Palais-Cardinal à Paris. Il préfigure Versailles dans sa monumentalité et la conception d’une ville nouvelle sur un plan régulier. Richelieu est beaucoup plus proche de Cheverny (toutes proportions gardées) : utilisation de la pierre de taille (mais pour l’ensemble des bâtiments), angles marqués par des bossages, statues placées dans des niches entre les fenêtres, façade à cinq pavillons (les pavillons extérieurs étant repoussés à l’entrée de la terrasse par deux grandes ailes), jeu sur les pavillons et les toitures, terre-plein entouré de douves sèches, et proximité de la forêt pour aller chasser. Dans un cadre plus urbain, ces comparaisons tiennent également pour le Palais du Luxembourg, construit à Paris par Marie de Médicis.

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Vue générale en perspective du château de Richelieu
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Château de Cheverny

La façade en pierre de taille du château de Cheverny est animée par un bossage à lignes de refend qui contribue à l’impression d’horizontalité du château. Seules les toitures élevées sont dans la tradition du château français médiéval et Renaissance. Le deuxième niveau, l’étage noble, possède une décoration plus riche que les autres niveaux, par l’inclusion de faux bustes d’empereurs romains entre chaque fenêtre. Ces bustes montrent le désir du commanditaire d’affirmer sa position d’homme lettré ayant connaissance de l’antiquité. Il peut également vouloir se placer dans la lignée du cardinal de Richelieu, qui orne son château de (vraies) statues antiques, autour des Esclaves de Michel-Ange qu’il récupère à Ecouen (et qui seront envoyés au Louvre à la Révolution).

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Château de Maisons-Laffitte

La ressemblance avec les châteaux de Maisons (1643-1650) par Mansart, et Vaux-le-Vicomte (1656-1661) par Le Vau, est sensible, toujours pour les mêmes raisons, mais elle s’en détache sur un point central : l’escalier. À Cheverny, tout comme dans l’aile Gaston d’Orléans à Blois qui est construite à la même période, l’escalier est au centre du bâtiment. Dans les châteaux construits après, l’escalier est décalé et le centre du château est occupé par un hall ou un salon afin de créer une perspective non bouchée de la grille du château jusqu’aux jardins en traversant le château. Cette position centrale de l’escalier était la grande nouveauté de l’architecture de la Renaissance (Chambord, Azay-le-Rideau, Bury, première version de l’aile Lescot du Louvre), mais au XVIIe siècle il va être totalement intégré dans le château et va perdre son importance pour l’aspect extérieur du château.

Les plans du château sont attribués à Jean Bougier, dit Boyer de Blois, mais il décède en 1632. Ce n’est donc pas lui qui termine le château. Il aurait travaillé auprès de Salomon de Brosse au château de Blois, mais il s’agit de travaux mineurs dont il ne reste qu’un sous-sol, ce qui ne permet pas de déduire le style de  cet architecte. Salomon de Brosse réalise le Palais du Luxembourg pour Marie de Médicis, dont le plan et les formes sont comparables avec Cheverny, de même que le bossage à refend, ce qui permet d’assurer cette filiation. Les toitures sont comparables avec celles du château de Richelieu, mais ce sont des formes à la mode à cette époque, et il serait donc risqué d’affirmer que le château est terminé par Jacques Lemercier. Cependant, Cheverny était sur le chemin pour aller de Paris à Richelieu, et Lemercier n’aurait pas eu trop de difficultés à superviser de loin ces travaux.

Le décor intérieur

La décoration intérieure du château est achevée dans les années 1630-1640 par Élisabeth, marquise de Montglas, fille d’Henri Hurault et de Marguerite de la Morinière. Elle est l’œuvre de Jean Mosnier (ou Monier), peintre né et mort à Blois. Il rencontre la reine Marie de Médicis alors qu’elle est en exil au château de Blois, elle l’envoie en Italie afin qu’il complète sa formation. Il y reste huit ans et se lie avec Poussin durant les quelques mois qu’ils passeront ensemble à Rome. À son retour en 1623, il travaille pour la reine au Palais du Luxembourg, dont seuls quelques panneaux sont parvenus jusqu’à nous. Après ces travaux il rentre définitivement à Blois, et c’est à cette période qu’il va être chargé du décor de Cheverny.

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Cheminée de la grande salle du château de Cheverny

Au 1er étage, la salle d’armes est la grande salle du château. Elle conserve un plafond peint et des boiseries peintes en bas du mur. La cheminée à l’extrémité de la pièce sert de support à une huile sur toile de Jean Mosnier représentant la Mort d’Adonis. Sur un fond de paysage sans doute inspiré de la campagne romaine, Vénus sort de son char et s’élance vers son amant Adonis, qui a été mortellement blessé par un sanglier. Du sang d’Adonis, elle fait éclore une fleur, l’anémone. Cet épisode, tiré des Métamorphoses d’Ovide, symbolise souvent le renouveau de la nature. Dans un contexte de château seigneurial proche de la forêt, il faut peut-être également y voir une allusion aux possibles accidents de chasse. Le tableau est assez proche des œuvres de Poussin, on peut notamment le comparer à L’inspiration du poète, peint en 1629-1630 et conservé au Louvre. On y retrouve une scène d’inspiration antique avec une composition claire, centrée sur quelques personnages entourés d’un paysage romain, une éclaircie dans le ciel ouvre la scène et la profondeur est donnée par le genou plié du personnage masculin.

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Château de Cheverny, Don Quichotte

Les thèmes du décor sont principalement mythologiques. La salle à manger constitue une exception tant par le thème que par le format choisi : Jean Mosnier (ou plus certainement son atelier) a réalisé trente panneaux de bois illustrant le roman espagnol Don Quichotte de Cervantès. Le sujet est alors totalement contemporain puisque le roman est édité en 1605 en Espagne et traduit en français dès 1614. Par ce choix, les propriétaires du château peuvent montrer leur grande culture littéraire, tant classique que contemporaine.

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Château de Gizeux, scène des Métamorphoses d’Ovide

À la même période le château de Gizeux (Indre-et-Loire) est redécoré à partir de gravures d’Antonio Tempesta publiées en 1606, sur le thème des Métamorphoses d’Ovide. Il réalise également deux tableaux pour le château de Richelieu, désormais conservés au Musées des Beaux-Arts de Tours (La mort d’Absalon et Le passage de la Mer rouge).

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Marie Johanne de la Carre Saumery, Mignard

Ce n’est ici qu’un aperçu des richesses du château de Cheverny. On peut également citer, sur la cheminée du grand salon, un portrait de Marie Johanne de la Carre Saumery, comtesse de Cheverny, par Mignard ; Dans la chambre du roi, Persée et Andromède au-dessus des portes et sur le plafond par Jean Mosnier, sur les lambris trente scènes des amours contrariés de Théagène et Chariclée.

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Comme de style Boulle, Nicolas Sageot

Plusieurs tapisseries sont réalisées vers 1640 d’après les cartons de Simon Vouet par les Ateliers de Paris (Périple d’Ulysse). Enfin, pour le mobilier, on trouve notamment des fauteuils Régence signés Boulard et une commode d’époque Louis XIV de style Boulle, signée Nicolas Sageot, en marqueterie d’écaille de tortue teintée en rouge, laiton et bois.

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