Otto Dix – le retable d’Issenheim au Musée Unterlinden de Colmar

Marguerite-Marie Luquet, étudiante à l’Ecole des chartes et auteure du blog le Repos pendant la fuite, nous fait part de son dernier article. Jusqu’au 30 janvier 2017, a lieu l’exposition  » Otto Dix – le Retable d’Issenheim «  au Musée Unterlinden de Colmar.

Rassurez-vous. Ce polyptique du XVIe siècle est bien attribué à Matthias Grünewald, et non au peintre allemand du XXe siècle. Alors, quel lien inattendu Frédérique Goerig-Hergott a-t-elle cherché à établir entre les deux ?

capture-decran-2017-01-25-a-14-46-12Cette exposition montre comment, tout au long de sa vie, Dix s’est inspiré du chef-d’œuvre de l’art religieux, d’ailleurs exposé au musée-même (dans le cloître). De plus, le musée Unterlinden conserve la plus importante collection d’œuvres d’Otto Dix, ce qui justifie cette importante manifestation.

Si le parcours choisi est chronologique, c’est pour souligner le fait que Dix a copié, cité, fait référence et réinterprété les divers sujets du polyptique de manière croissante, tout au long de sa vie. Redécouvert au XIXe siècle, le retable devient une référence artistique majeure, en raison de l’intensité avec laquelle les thèmes sont traités. L’œuvre devient également le symbole de la germanité dans l’art, et bien d’autres artistes allemands – comme les expressionnistes (Max Beckman, Gert Wohlheim et même Max Ernst) – s’en emparent.

Otto Dix (1891-1969) est surtout connu pour ses œuvres que lui ont inspirées les horreurs de la Grande Guerre. On connaît en particulier le triptyque « La Guerre » (1929-1932), qui en reprend certains motifs essentiels.

Mais dès avant cela, on note chez Dix une obsession pour les distorsions physiques, caractéristiques de l’œuvre de Grünewald, en particulier celle des mains (du Christ, de saint Jean-Baptiste, de l’ange Gabriel), que l’on peut retrouver d’une toile à l’autre.capture-decran-2017-01-25-a-14-46-26capture-decran-2017-01-25-a-14-46-31capture-decran-2017-01-25-a-14-46-36

Mais il s’inspire surtout de la palette si particulière de Grünewald, que ce soit pour des motifs centraux, comme le nimbe qui enrobe le Christ ressuscité, ou pour les couleurs plus froides de l’arrière-plan.

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capture-decran-2017-01-25-a-14-46-54En 1923, il crée « Tranchée » (aujourd’hui disparu).

C’est à ce moment-là que beaucoup de ses contemporains le comparent à Grünewald, en soulignant l’atrocité de la représentation, ne craignant pas d’user de mots tels que « répugnant ». L’enchevêtrement et la décomposition des corps, l’entassement des armes, des os, ainsi que la perspective bouchée provoquent le même dégoût, que le corps du crucifié, ou que la tentation de saint Antoine.

Dix répond alors : « Je n’ai fait que peindre une nature morte ».

capture-decran-2017-01-25-a-14-47-02Le triptyque intitulé « La Guerre » – dont on peut voir des études préparatoires ainsi qu’une reproduction – ne fait que confirmer cette association. On retrouve plusieurs éléments presque textuellement cités : le doigt pointé du cadavre qui rappelle celui de saint Jean-Baptiste, la main qui surgit au centre, ou les corps représentés dans la prédelle. En rendant hommage au peintre de la Renaissance, Dix donne plus de force à la représentation qu’il fait de la Grande Guerre. Il cherche à faire naître la même horreur et la même énergie que suscite Grünewald, pour s’opposer à la souffrance et au vain sacrifice humain.

Au moment de la montée du nazisme, la production de Dix est mise aux rang de « l’art dégénéré », selon la doctrine nazie. Cependant, même s’il perd son poste à l’Académie des Beaux-Arts de Dresde, ainsi que sa notoriété, il décide de rester en Allemagne, contrairement à bien d’autres. Selon lui, son art est essentiellement allemand, il ne peut être créé ni compris en dehors de l’Allemagne. C’est donc vers des sujets religieux, ainsi que des portraits qu’il se tourne.

Otto Dix devient ensuite membre de la Volkstum, puis est fait prisonnier dans le camp de Colmar-Logelbach, c’est-à-dire non loin du musée Unterlinden. Reconnu par le directeur de la prison, il bénéficie d’une position relativement privilégiée : il peut dessiner et peindre, il a même plusieurs fois l’occasion d’aller voir le retable. Il représente alors des prisonniers, et souhaite souligner l’universalité de la souffrance humaine, par exemple, dans une « Flagellation », où le Christ, attaché, est fouetté par un garde et un autre prisonnier !

capture-decran-2017-01-25-a-14-47-09Autre exemple : pour représenter « Job », en 1946, il reprend la position du pestiféré au premier plan du polyptique, qui souffre d’ergotisme, et le place dans un cadre pénitentiaire.

On découvre que, dans ces années-là, la production de Dix s’apparente à un certain classicisme, en opposition à sa période surréaliste, dans la mesure où il exprime une réalité simple, quoique saisissante. L’exposition a donc comme avantage de dévoiler un pan si peu connu de la production du peintre allemand, et qui témoigne de la variété et de la richesse de sa création.

Dix copie puis transpose des sujets peints par Grünewald dans un cadre contemporain. Comme lui, il pousse la représentation de la souffrance à l’extrême, en soulignant que celui qui endure n’est qu’un homme, qu’il soit soldat ou crucifié.

L’exposition est aussi l’occasion de découvrir une intéressante « Madone aux barbelés ». Créée en 1945 à Colmar, elle est conservée à Berlin et sa présence en France est exceptionnelle. La Vierge est sur le panneau central, vêtue de la traditionnelle robe rouge et du manteau bleu ; derrière elle, on voit les barbelés, enchevêtrés. Sur les deux panneaux latéraux, saint Paul à gauche et saint Pierre à droite sont habillés de tuniques, mais leurs mains et pieds sont pris dans des fers. Cela rappelle d’une part que les deux ont été des prisonniers, mais permet surtout de faire un lien direct avec la captivité du peintre.

L’exposition présente plus d’une centaine d’œuvres importantes, mais méconnues, ainsi que des photographies d’archives, des dessins, des estampes. De petites reproductions des détails du retable d’Issenheim permettent de mettre en relation les différentes œuvres, et en facilitent l’approche. L’exposition est également conçue en petits cabinets, où un thème et quelques œuvres sont exposés, ce qui est propice à la contemplation et à la méditation.

« Pour moi, il est pour ainsi dire impossible d’échapper à l’influence de Grünewald. » Otto Dix, lettre à Ernst Bursche, 1943.

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