Didier Roth-Bettoni et la réinvention des images

Le festival de films lesbiens, gays, bi et trans « Des Images aux mots » organisé à Toulouse s’est déroulé du 6 au 12 février sur la ville rose pour continuer du 13 au 26 en région Occitanie. Lors de cette 10e édition, Didier Roth-Bettoni a donné une conférence mercredi 8 février intitulée « Celles et ceux qui ont osé : ces artistes qui ont réinventé les images de l’homosexualité ».

Didier Roth-Bettoni a été pendant une vingtaine d’années journaliste et critique de cinéma et de théâtre, il a également dirigé différentes rédactions de magazines. Il n’a pas arrêté son travail de recherche et a publié plusieurs ouvrages comme L’Homosexualité au cinéma (La Musardine, 2007), L’Homosexualité aujourd’hui (Milan, 2008) ou Sebastiane ou saint Jarman, cinéaste queer et martyr (ErosOnyx, 2013). Son prochain ouvrage Les Années sida à l’écran est prévu pour juin 2017 chez ErosOnyx. Roth-Bettoni a également été directeur de deux éditions du festival de films LGBT Chéries-Chéris à Paris (2008 & 2009). Didier Roth-Bettoni est considéré comme le plus grand spécialiste du cinéma LGBT.

Pour cette conférence, il a choisi de traiter des figures, des artistes et des cinéastes qui ont traité l’homosexualité avec des images différentes que celles traditionnellement utilisées dans le cinéma, à savoir des personnages de comédie, très efféminés, emplis de stéréotypes. De fait, c’est une histoire bien plus gay que lesbienne car le cinéma était un milieu très masculin. C’est d’ailleurs toujours le cas puisque la France est l’un des pays où l’on trouve le plus de femmes réalisatrices et elles ne représentent que 25 % de la profession.

Les premières images de gays étaient des personnages de comédies, des travestis comme on peut le rencontrer chez Charlie Chaplin. Très tôt, le cinéma suggère l’homosexualité sans clairement en parler puisqu’elle n’était pas autorisée.

Différents des autres, réalisé par Richard Oswald (1919)

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Très tôt Magnus Hirschfeld, sexologue allemand et cofondateur en 1897 du Comité scientifique humanitaire, va décider de montrer une nouvelle approche de l’homosexualité. Il imagine un film qui militerait pour les homosexuel.le.s en dénonçant les lois discriminatoires. C’est le paragraphe 175 du code pénal allemand qui est particulièrement visé : il interdit toute relation homosexuelle même dans un cadre privé entre personnes majeures et consentantes. Ce texte va servir de justification aux hommes d’Hitler pour la déportation des homosexuel.le.s durant la Seconde Guerre Mondiale.

« §175 : Les actes sexuels contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques. »*

*le paragraphe ne parle que d’homosexualité masculine car il n’était même pas concevable que les femmes puissent entretenir une relation lesbienne.

À l’époque de Magnus Hirschfeld, les homosexuels sont soumis à des maîtres-chanteurs qui vendent cher leur silence. Le médecin va chercher un réalisateur en vogue pour concrétiser son projet, et fait appel à Richard Oswald. Intitulé en allemand « Anders als die Andern » et en français « Différent des autres », le film dénonce donc une situation de chantage pour mettre en lumière les problèmes causés par ce paragraphe 175. Il relate l’histoire du violoniste Paul Körner qui est victime de chantage, il refuse de payer toujours plus d’argent et se voit inquiété par la police. Au court du procès, Hirschfeld intervient dans son propre rôle, prononçant un plaidoyer contre l’intolérance et la discrimination. Körner est condamné, sa réputation ruinée, et il décide de se suicider.
Outre le sujet très novateur, le film aura une existence incroyable en lui-même. Il ne sera projeté qu’une année, ce qui était à l’époque très court car l’armée fait pression pour son interdiction. Hirschfeld, tenant beaucoup à ce film, va en reprendre 47min pour les insérer dans un second intitulé Les Lois de l’amour en 1927. Par la suite, les nazis arrivés au pouvoir ne mettront pas longtemps avant de saccager l’institut de Hirschfeld et de détruire les copies du film.
Régulièrement, des copies un peu plus longues du film de 1919 sont retrouvées, mais il n’a pas encore été reconstitué dans son intégralité. Quant au paragraphe 175, il cesse d’être utilisé en 1969 pour être complètement abrogé dans les années 1980.

Salomé, réalisé par Charles Bryant (1923)

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Dans le contexte d’un Hollywood d’après-guerre en plein essor, l’actrice russe Alla Nazimova s’affiche en tant que lesbienne. Elle était à l’époque très connue, considérée comme la protectrice de tou.te.s les lesbiennes et gays d’Hollywood. Elle s’est mariée au réalisateur gay Charles Bryant. En 1923, Alla Nazimova est à l’apogée de sa carrière et souhaite utiliser sa renommée pour rendre hommage à Oscar Wilde. Elle charge son mari de la réalisation de son adaptation de Salomé, l’intégralité du casting est homosexuel.le. Elle met en scène un jeu sur le genre très affirmé, avec des costumes et des décors luxuriants, reprenant les formes typiques de l’art nouveau. L’influence d’Aubrey Beardsley, illustratrice des volumes de Wilde, est revendiquée. L’histoire de la vengeance d’Hérodias entraînant la ruine de l’actrice Alla Nazimova, ce film expérimental n’a pas trouvé son public.

Le Sang d’un poète, réalisé par Jean Cocteau (1930)

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Jean Cocteau commence le cinéma avec ce film à sketch, un des premiers qualifiés d’underground. Mécéné par le vicomte Charles de Noailles et sa femme, le film ne sort qu’en 1932 car le couple n’appréciait pas l’image de la bourgeoisie donnée à voir par Cocteau. Beaucoup l’ont associé au surréalisme mais le réalisateur s’en est défendu. L’une des histoires développées concerne un hermaphrodite interprété par un drag très connu à l’époque, dont Hitchcock s’est d’ailleurs inspiré. Les critiques ont beaucoup varié pour aujourd’hui s’accorder à le qualifier d’incontournable.

Fireworks, réalisé par Kenneth Anger (1947)

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Kenneth Anger signe ici un des premiers véritables films expérimentaux. Il tourne ce film de 20min dans la maison de ses parents, absents pour le week-end. Il ne réalise que des courts-métrages au cours de sa vie, prouvant à la fois sa grande maîtrise et sa capacité à créer une beauté plastique à l’écran. Fireworks développe le thème de l’homosexualité et du sado-masochisme. Cet opus représente la sexualité, sa sexualité, avec une brutalité impressionnante. Cocteau découvre ce film dont la diffusion est immédiatement interdite. Sous le charme, le cinéaste français programme Fireworks au « Festival des films maudits » à Sète, présidé par Cocteau lui-même. Anger gagnera le prix et travaillera quelques temps en France.

La Victime, réalisé par Basil Dearden (1960)

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Comme pour Nazimova, c’est encore un acteur qui décide de mettre sa notoriété au service de la cause : Dirk Bogarde. Nous suivons dans ce film un homme marié, avocat de grande renommée, qui, n’ayant pas aidé son ancien amant des foudres des maîtres-chanteurs et de la police, part à la recherche de ceux qui ont poussé son ami à se suicider. Ce film revêt une grande importance en Angleterre où l’homosexualité est interdite depuis le XIXe siècle. Basil Dearden, à l’initiative du film, essuie plusieurs refus pour le rôle de l’acteur principal qui sera finalement joué par Dirk Bogarde, alors vedette préférée des Anglais. Le rôle de l’épouse a aussi été difficile à remplir : Sylvia Syms s’en chargera. Pourtant ce film représentait un compromis : l’avocat était présenté comme un mari fidèle et aimant, ayant laissé derrière lui ses aventures homosexuelles.
Le film est nommé en 1961 pour le Lion d’or à Venise et en 1962, il remporte deux citations aux BAFTA pour meilleur acteur (Dirk Bogarde) et meilleur scénario. Il a participé à la volonté générale de changer les lois, ce qui aboutira en 1967 à une loi dépénalisant les relations homosexuelles entre hommes âgés de plus de 21 ans (et depuis 2000 de plus de 16 ans).

Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers mais la société dans laquelle il vit, réalisé par Rosa von Praulein (1971)

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Ce film allemand est un exemple de film militant et très virulent. Il remet en cause l’embourgeoisement des homosexuel.le.s qui se contentent de peu de droits et d’un peu de confort. Le réalisateur suivait son film lors de ses diffusions. Ses dernières donnaient suite à des créations de groupes de lutte des droits gays avec notamment l’Action Homosexuel Berlin-Ouest qui déclencha un scandale lors d’un passage à la télévision. Le film accompagne un jeune gay fraîchement arrivé à Berlin et qui rentre dans le milieu gay underground. Rosa von Praunheim est un activiste essentiel de la cause gay : en 1985, il signe un autre film Un virus n’a pas de moral, une comédie transgressive sur l’ambivalence de la lutte contre le VIH.

Pepi, Luci, Bom, et autres filles du quartier, réalisé par Pedro Almodovar (1980)

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Pedro Almodovar est un réalisateur très connu, empreint des idées du mouvement « La Movida ». Ses premiers films sont déjantés, assumant son mauvais goût. Cinq ans seulement après Franco, Pepi Luci Bom et autres filles du quartier donne à voir un groupe de femmes et leur sexualité en Espagne (les hommes ayant des rôles secondaires). Pepi cultive de la marijuana sur son balcon, son voisin d’en face, policier, va chez elle pour la menacer de la dénoncer. Pour se taire, il réclame du sexe, mais étant vierge, Pepi prévoyait de vendre sa virginité. Ne la croyant pas (et n’en ayant que faire aussi), le policier la viole. Elle décide de se venger avec l’aide de Bom et de son groupe de musicien. Le retour de bâton se fera aussi avec Luci, la femme du policier, une masochiste délaissée par son mari. Pedro Almodovar, par ce film, commence à instaurer en Espagne l’idée que les couples homosexuels existent et ont des droits. Beaucoup pensent que cela a participé à la bonne réception de la loi pour le mariage pour tou.te.s.

Zero Patience, réalisé par John Greyson (1993)

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John Greyson, militant canadien et proche d’Act-Up réalise cette comédie musicale sur le patient zéro en 1993. La légende disait que le patient zéro au Canada serait un stewart qui aurait propagé le virus. Le film se centre sur Sir Richard Francis Burton, taxidermiste du Musée d’histoire naturelle, qui cherche à capturer le patient zéro pour sa « galerie de la contagion ». Le fantôme de Zero erre dans la ville sans pouvoir entrer en contact avec qui que ce soit. Burton finit par retrouver Zero et est le seul à le voir. Au fil des discussions, il remet en cause son idée de patient zéro et tombe amoureux du défunt.
Sorti le 11 septembre 1993 en première au festival du film de Toronto, ce film a pour but de réfuter la thèse de l’introduction du sida en Amérique par un individu précis. Zero patience permet également de se rendre compte des effets des traitements médicaux, des doutes que peuvent avoir les malades à propos de leur efficacité mais aussi de l’enrichissement de l’industrie pharmaceutique.

Fire, réalisé par Deepa Mehta (1996)

fire-deepa-mehtaDeepa Mehta est une réalisatrice canadienne qui place son film en Inde, reprenant les codes du cinéma de Bollywood. La société indienne est très patriarcale et la sortie du film a déclenché un véritable tollé avec des dégradations de cinéma et finalement l’interdiction totale de Fire. Cet histoire d’amour dramatique entre une femme et sa belle-sœur est une adaptation du roman Le Quilt d’Ismat Chughtai (1941). Deppa Mehta met en scène le lesbianisme tant au niveau de l’amour qu’au niveau de l’érotisme et de la sexualité. Après des menaces de mort en Inde, la réalisatrice réussit à le sortir intact une nouvelle fois en 1999 sans être censuré.

Yossi et Jagger, réalisé par Eytan Fox (2002)

yossi-et-jagger-eytan-foxEytan Fox est le cinéaste le plus connu de son pays et pourtant un de ses thèmes de prédilection est l’homosexualité, loin d’être acceptée en Israël. Il pose ses histoires dans des situations complexes au possible afin de mettre la société israélienne en face de ses contradictions. Ce film, tiré d’une histoire vraie, raconte l’histoire d’amour de deux soldats de Tsahal (armée israélienne). Yossi est lieutenant de section de soldats, il est renfermé, alors que Jagger est extraverti et n’a pas peur de chanter son amour interdit sur un air de guitare. L’ordre de mener une embuscade est donné, Yossi n’est pas favorable car la pleine lune est un facteur de risque trop important. Au moment d’y aller, le couple essaie une nouvelle fois de se réconcilier mais échoue. Durant l’opération, Jagger et d’autres soldats sautent sur une mine. Mortellement blessé, le jeune homme meurt dans les bras de Yossi qui lui promet de quitter l’armée pour lui en lui déclarant son amour. La suite intitulée simplement Yossi est sortie en France en 2013.

Pour conclure, Didier Roth-Bettoni rappelle qu’en règle générale, l’homosexualité est toujours abordée par le cliché. Cela a tout de même un point positif, c’est que la comédie renvoie au public une image rassurante. C’est, selon lui, la force de films comme La Cage aux folles ; même si les stéréotypes sont ré-affirmés à l’extrême, c’est l’histoire d’un couple gay qui vit ensemble depuis longtemps et qui élève un enfant sans problème. Montrer ce genre d’images en 1978 sous une allure sérieuse n’aurait pas eu le même succès qu’en comédie. Par contre, il note que les lesbiennes ne sont pas souvent développées dans des comédies avant Gazon maudit. En films récents, il conseille notamment Théo et Hugo dans le même bateau réalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau (2015).

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