Amour, prozac et autres curiosités, un roman féministe et actuel

Difficile de tomber accidentellement sur un roman autant touche à tout et intéressant -pour peu qu’on ait des affinités avec les sujets abordés- quAmour, prozac et autres curiosités. Ecrit par Lucia Extebarria en 1999, il reste assez peu connu en France aujourd’hui même si tous les sujets abordés sont encore plus qu’actuels, ils touchent notre vie de tous les jours. En l’espace de presque vingt ans, peu de choses ont changées. Par la voix de trois sœurs se surimposant, par une polyphonie constante, comment aborder des sujets aussi variés que la dépression, les relations toxiques ou les injonctions posées par la société sur les femmes ?

Trois sœurs, filles de Lilith

Les trois héroïnes de l’histoire se nomment Rosa, Ana et Cristina. A priori très différentes (la première est une surdouée très seule et accro au prozac, un anti dépresseur ; la deuxième une barmaid très libre, survivante d’une relation compliquée avec les drogues ; et la dernière l’aînée une femme au foyer s’étant très tôt enfermée dans  un rythme de vie qu’elle ne supporte plus au point de plonger en dépression) elles ont pour point commun d’avoir été abandonnées par leur père très jeune, et d’avoir bâti leur vie -et lutte pour survivre- à partir des évènements qui ont suivi. Que ce soit le plongeon dans les études pour s’isoler et penser à autre chose, ou l’influence qu’a eu dans leur vie l’arrivée d’un cousin et la vie avec d’autres personnes ; de nombreux retours en arrière tout au long du récit nous montrent que leur passé a été une part déterminante dans leur construction personnelle. La voix des trois sœurs s’unit, entre leurs disputes, la jalousie, l’amour qui les lie malgré tout ce qu’il a pu se passer, le fait qu’elles seront toujours là pour l’autre ; et qu’elles ne sont pas aussi différentes qu’on aurait à première vue pu le croire. Leurs monologues introspectifs mêlés de souvenirs se mélangent, pour créer un univers particulier et au fond, on sent qu’elles sont similaires. Elles se disent filles de Lilith, pour ne pas être fille d’Eve. Lilith symbolise la lutte féministe pour arriver à l’égalité entre les hommes et les femmes, alors qu’Eve est la société patriarcale en elle-même, où la femme est inférieure à l’homme.

Une société encore présente

Et si le roman parait encore si bien fait et actuel c’est aussi grâce à ces coups donnés aux constructions sociales dont on n’a même plus conscience tant on est habitué à vivre parmi et avec elles. Et ce n’est pas pour autant, parce que ces constructions sont imposées qu’elles sont forcément bonnes et ne briment pas les personnes. Ainsi dès le premier chapitre Cristina critique l’éducation genrée imposée aux filles entre autre par les milieux religieux, ne serait-ce que dans le rôle donné aux religieuses qui doivent se taire par rapport aux prêtres. Plus tard dans le roman on parle du harcèlement au travail, des chiffres sont donnés avec un renvoi sur des rapports effectués par des universités américaines. Des sujets comme la dépression et l’enfermement dans une vie sont traités, les drogues, les relations toxiques dans lesquelles on s’enferme, le mal qu’on a à se détacher de relations passées qui ont comptées. Les problèmes liés à la douance sont aussi évoqués, ainsi que le culte de l’image et le côté interchangeable des relations humaines. Tout autant de fils de réflexion sur notre vie actuelle qui sont posés, pour prendre plus de recul, pour peu qu’on accepte de réfléchir et de se remettre en question. Lucia Extebarria le dit elle-même : ce livre n’est pas destiné aux femmes, mais elle ne pense pas qu’un homme le lira même s’il apprendrait beaucoup en prenant la peine de lire ce roman. Et qu’il n’est pas comparable aux romans arbitrairement étiquetés féminins posés sur les étagères de supermarché, tout en voulant donner de la voix à diverses femmes, toutes aussi différentes que le sont les sœurs de Amour, prozac et autres curiosités.

Une langue pétillante

Le style de Lucia Extebarria est à la fois très accrocheur et réfléchit. Pétillant, avec beaucoup de piques qui sont lancées, et une langue très libre ; une esthétique globale qui rappelle les films colorés d’Almodovar. Chaque sœur a certes une place prédominante au sens où on les entend parler à tour de rôle mais en pénétrant dans chaque univers on a aussi l’entourage des personnes qui s’affirme, et qui contribuent à construire des blagues lancées, parfois pour mieux accentuer les réflexions proposées. Malgré la lourdeur des thèmes, très variés, on a aussi des sous-entendus concernant les LGBT et leur vie (même si l’auteur se concentre sur des sujets la concernant ne prenant ainsi pas la voix de personnes qui sauraient mieux exprimer leur propre ressenti) on est donc très loin de s’ennuyer ; chaque page apporte de la joie, ce roman est une touche d’espoir en lui-même. Même si on voit des personnages seuls et en dépression, même si elles font face à de nombreuses difficultés Mais après tout, la vie est loin d’être facile, et c’est ce qui rend ce roman encore plus tangible. On fait face à des obstacles certes mais d’un autre côté tout n’est pas noir ; de plus des allusions à la culture populaire sont faites comme à Dark Vador. Plus qu’un roman, c’est une tranche de vie, et de tout ce qu’on peut y rencontrer.

Amour, prozac et autres curiosités est donc un écrit très intelligent, retraçant ce que peut être notre vie, un cri pour la possession du corps de la femme par la femme elle-même, comme sait si bien le faire Lucia Extebarria, un manifeste pour une société meilleure et plus égalitaire, qui reprend une grande partie de ce à quoi on peut faire face.
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