8 mars : entre féminisme, Queen B, performances et post-porn

De Clara Zetkin au marketting rose

C’est en 1910 que la théoricienne et militante féministe Clara Zetkin propose une « Journée internationale des femmes » lors de la Conférence internationale des femmes socialistes. Le contexte des luttes ouvrières et manifestations de suffragettes était propice à ce type d’initiatives mais rien ne fut acté. Proche de Lénine, elle le pousse à commémorer les luttes ouvrières du 8 mars 1917 qui étaient à l’origine de la Révolution russe et la décision fut prise le 8 mars 1921. Il faudra par contre attendre 1977 pour que cette date soit reconnue officiellement par les Nations Unies et 1982 pour qu’elle le soit au sein de l’État français.

Pub etamCette journée a marqué de nombreuses luttes et acquis sociaux arrachés par les femmes au gouvernement et au pouvoir patriarcal. La tradition des luttes est mise à mal par le capitalisme lui-même, qui investit, occupe, invisibilise le 8 mars féministe par du marketting rose. J’entends par là les multiples publicités que les femmes reçoivent dans leur boîte à lettre, boîte mail, qui sont placardées sur les murs (irl et ivl). Cette omniprésence de la « journée de la femme : une culotte offerte pour un soutien-gorge acheté » pousse une nouvelle fois la femme au rôle que la société lui donne : une personne matérialiste, acheteuse compulsive, influençable. Influençable car ce qui est attendu avec ce type d’actions publicitaires est de noyer le message politique du 8 mars pour ne laisser que les promotions. Certaines femmes ne connaissent pas l’origine révolutionnaire de cette date et ne sont donc pas au courant des diverses revendications en cours, manifestations et actions proposées. La logique de noyer le politique sous du futile se retrouve dans la plupart des arguments des détracteur.e.s des actions féministes jugées « radicales ».

Niki Minaj & Beyoncé : des corps sous le jugement de la foule

MinajDébut mars 2017 c’est une polémique qui naît autour de la tenue de Nicki Minaj au show Haider Ackermann. Elle portait un short en cuir kaki Givenchy et un top noir asymétrique de chez Mugler. Le problème ? Un de ses seins était visible (téton caché cela dit). Les médias montent l’événement, en essayant de la décridibiliser, de l’humilier, la jugeant provocante et vulgaire. L’important ici c’est qu’elle se tenait à proximité de Lou Doillon. Cette jeune femme a déclaré en 2015 :

« Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string. Quand je vois Beyoncé chanter nue sous la douche, suppliant son mari, ivre, de la tirer, je me dis : On assiste à une catastrophe. »

Nick Minaj a en fait tout simplement répondu à cette pseudo féministe. Pourquoi pseudo ? Car le féminisme ne se bat pas pour une seule forme de « liberté » conçue dans une vision blanche, bourgeoise et occidentale. Le féminisme se bat entre autre pour que chacune des femmes puissent faire de son corps ce qu’elle entend sans aucune pression ou obligation. Le féminisme c’est une lutte pour que Nicki Minaj ne fasse pas la une des tabloïds français pour juger de sa vulgarité et de son sein. Combien d’hommes posent torse nu ? Combien d’articles pour s’en offusquer ?
Outre cela, Lou Doillon a posé à de multiples reprises nues, sexualisée. Elle juge donc que son corps est valide à être vu nu, mais pas celui de Nicki Minaj et Beyoncé. Elle utilise le slut-shaming (« humiliation des salopes ») pour dénigrer le corps des femmes non-blanches.
Parler de Nicki Minaj et de Beyoncé c’est aussi parler de musique populaire pour les mettre en opposition à une certaine vision de la féministe blanche bourgeoise universitaire : Simone de Beauvoir n’aurait pas écouté Queen B ?

Attaquer Queen B sur ce point c’est courageux, ou plutôt téméraire.
Rappelons juste sa performance au Super Bowl américain l’année passée. Beyoncé disposait de la mi-temps pour chanter en live une de ses chansons. Quelques heures avant son passage elle met en ligne le clip de Formation qu’elle va interpréter. C’est une vidéo revendiquant son appartenance à la communauté afro-américaine, et qui dénonce les violences policières dont sont victimes sa communauté.

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Le show présente Queen B en pleine possession de son image afroféministe, entourée de ses danseuses habillées en combinaison de cuir, rangers et black béret. Elle annonce son ralliement au Black Lives Matter en multipliant les références aux Black Panthers (mouvement révolutionnaire débutant en 1966 et combattant pour les droits de la communauté afro-américaine). La danse place les danseuses en X, rappelant ici la figure historique Malcolm X assassiné le 21 février 1965. Au cours du show et ensuite sur des photographies elles lèvent toutes le poing, évocation des Black Panthers.

Queen B, Nicki Minaj ou même Lady Gaga sont des chanteuses pop ou rap qui voient leur corps jugés à chacune de leur apparition effaçant la plupart du temps leur message politique.

Nos corps, nos choix

Les diverses générations et courants du féminisme ont beaucoup théorisé la notion de corps, et particulièrement le corps assigné femme. Emprisonné dans le cadre patriarcal, le corps dit féminin doit se plier à des normes toujours plus oppressives et liberticides. Le corps des femmes est sans cesse jugé, comparé à des idéaux qui changent selon les époques et les lieux et réprimé s’il s’en écarte. Ces injonctions à la perfection physique sont encore plus dures et plus rigides pour les corps non blancs qui doivent supporter en plus de cela une vision exotisante et raciste (de la part des hommes, des institutions, des médias mais aussi d’une frange féministe blanc). Nous en avons été témoins lors du débat sur le port de la burka, les concernées n’ont pas été appelé à venir témoigner ; par contre nous avons subi les interprétations misogynes et racistes de politiciens et d’organisations féministes blanches racistes et islamophobes. Le point de vue de Lou Doillon se place ici.

Féminisme et performance : un duo corporel militant

Carolee_SchneemannLa performance naît à la même époque que les luttes féministes actives aux États-Unis. La première veut mettre en cause le marché de l’art et prend le corps comme outil de création. Les années 1960-1970 voient les femmes s’emparer de leur corps en écarter les hommes et leur vision. On peut citer ici Carolee Schneemann qui lors d’une de ses performances était nue sur une table, et après un moment a sorti un rouleau de papier de son vagin pour le lire ensuite.
La performance féministe a diverses influences dont la scène punk, le mouvement queer, le mouvement post-pornographie (ou post-porn), et lie le théâtre, la théorie et la sexualité.

« Le privé est politique »

my-body-my-experience-my-sexuality-my-choiceSlogan féministe américain (« The personal is political ») de la fin des années 1960, il fait parti intégrante de la deuxième vague du féminisme qui lutte pour que les questions privées soient reconnues comme politiques. Il convient bien ici à la politisation de la performance et de la sexualité. Les femmes, les performeuses, veulent décider pour elles-mêmes et disposer librement de leur corps. Elles utilisent alors leur propre corps pour porter cette revendication par elles-mêmes et pour les femmes. Les artistes femmes ou assignées femmes ont longtemps été mis à l’écart de la scène et du milieu artistique. La performance représente alors un mouvement qui n’est pas encore noyauté par le masculin et qui permet l’action directe sortant les femmes de la passivité que leur assigne le système patriarcal.
Prenant pour base théorique l’américaine Judith Butler qui met en évidence le caractère performatif du genre, des artistes comme Louis(e) de Ville mêle burlesque et féminisme, théâtre et atelier drag king.

La post-pornographie : une solution pour sortir du porno aliénant ?

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Carlos Darocas

La post-pornographie est un mouvement performatif mettant en lumière les corps féminins et trans ayant des pratiques sexuelles dites « déviantes » (pour la norme hétérosexuelle bien pensante). Il brise la frontière entre privé et public, totalement dans la continuité du « Le privée est politique ». Fort de ses engagements contre le sida, les violences sexuelles ou en faveur d’un statut trans, il revendique le droit d’existence d’une pornographie qui soit un espace de liberté et d’émergence de nouvelles esthétiques. Le post-porn est soutenu par les féministes prosexe notamment.
« Pornographie » vient du grec pornographia à décomposer en porné du verbe perremi : vendre et grafein : écrire. Le terme désigne à la fois les personnes qui se prostituent et les représentations explicites de l’acte sexuel. Elle est très présente dans l’Antiquité où la vie sexuelle fait partie intégrante de la vie quotidienne et est sujet de nombreuses représentations. Mais elle subit la censure du pouvoir chrétien qui juge la sexualité comme péché.
Aujourd’hui il existe de nombreux courants dans la pornographie comme le post-porn. Définit par Marie-Hélène Bourcier dans Post-porn. Corps en relation, corps en résistante comme une critique de la pornographie classique venant des marges et des minorités. La différence réside dans le but de cet « étalage de sexualité ». Le post-porn est issu d’Amérique du Nord et s’est développé dans l’État français avec notamment Virginie Despentes, Ovidie et le collectif Panik Qlture.
Les détracteur.e.s du porno pensent qu’il diffuse une image dégradante de la femme. Il existe un courant féministe militant pour l’interdiction de la pornographie pour ce type de raison mais aussi pour le supposé lien entre consommation de porno et actes de violences sexuelles sur les femmes. Il n’existe jusqu’à présent aucune étude sérieuse montrant un réel lien entre les deux. Cette volonté d’interdire le porno n’est pas neutre, elle suppose que les femmes actrices ou consommatrices de porno sont des « victimes incapables de choix autonomes » [terme de Mathieu Lahure, La pornographie, outil d’oppression?]. La pornographie ne se limite pas aux mauvais feuilletons visibles en deuxième partie de soirée sur des chaînes de la TNT ou du câble. Le post-porn par exemple offre des modèles alternatifs visibilisant d’autres corps, d’autres sexualités.

Bruce LaBruce, réalisateur, a déclaré :

« Le déclic post-porn relève également d’une déconstruction et d’une dénaturalisation de la pornographie moderne comme technologie de production de la « vérité du sexe », des corps et de genres (masculinités, féminités) qui n’auraient pas été possibles sans l’apport des théories féministes, post-féministes pro-sexe et queer » [ Marie-Hélène Bourcier, « Postpornographie », sous la direction de P. Di Folco dans le 17 Dictionnaire de la pornographie]

Le post-porn a été suivi du pornoterrorismo dont Diana J. Torres est l’une des pionnières.

« J’utilise porno pour exciter, terrorismo pour choquer » – Diana J. Torres

Elle organise des performances trash dans l’espace public pour réinvestir l’espace qui exclut les sexualités dites déviantes. Ses actions sont par exemple des séances de fist-fucking sur les Ramblas de Barcelone, du porno-assaut acoustiques, des shows montrant des éjaculations féminines, des relations sado-masochistes, des sodomies, etc. Elle utilise son corps comme outil de revendication, pour une abolition de tous les systèmes binaires de genre et de sexualité.

« Si le terrorisme est une forme de réponse légitime et violente face à un manque de négociation et de dialogue face à ceux qui nous oppriment, le pornoterrorisme est une forme de réponse possible face à toutes les institutions / gouvernements qui nous oppressent et essaient de contrôler ce que nous sommes à la naissance, d’un point de vue de genre, d’un point de vue sexuel. »

Diana J. Torres participe à mettre en péril l’ordre sexuel hétéronormé toujours en place aujourd’hui, qui invisibilise et culpabilise toutes les sexualités et les corps qui ne lui correspondrait pas. Ses performances peuvent paraître extrêmes, mais elles font parties des actions et des théories qui légitiment toutes les possibilités de sexualité et de genre.

Le féminisme se bat toujours pour que chacun.e puisse disposer de son corps comme iel le souhaite, combat de longue haleine puisque l’égalité n’est pas encore établie. L’existence même de certaines identités de genre n’est pas juridiquement valide, les solutions pour les personnes trans sont incomplètes, discriminantes et insuffisantes. Le féminisme actuel – je ne parle pas ici du féminisme réac blanc qui perpétue les oppressions – se veut intersectionnel et unitaire. Les besoins sont immenses et l’histoire du 8 mars a encore de quoi s’enrichir.

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Chiara Schiavon

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Lectures indicatives

http://8mars.info/
http://www.brain-magazine.fr/article/page-pute/35916-Nicki-Minaj-a-rendu-hommage-a-Lou-Doillon
http://www.brain-magazine.fr/article/page-pute/24692-__Ma-grand-m%C3%A8re-a-lutt%C3%A9-pour-autre-chose-que-le-droit-de-cr%C3%A2ner-en-string__,-Lou-Doillon
http://www.konbini.com/fr/entertainment-2/beyonce-performance-super-bowl/
https://cafaitgenre.org/2014/09/01/slogans-1-le-prive-est-politique/
Ausina, Anne-Julie. « La performance comme force de combat dans le féminisme. » Recherches féministes 272 (2014): 81–96.
Baque, Dominique, Mauvais genre(s). érotisme, pornographie, art contemporain
Beauvoir, Simone, Le Deuxième sexe
Butler, Judith, Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité
Butler, Judith, Ces corps qui comptent
Pourquoi le féminisme de Beyoncé et Minaj est FAKE ?, site Bad Bitch Central
http://www.badbitchcentral.net/pourquoi-le-feminisme-de-beyonce-et-minaj-est-fake/
Nicky Minaj’s unapologetic sexuality is not a crisis, site Bitch Media
https://bitchmedia.org/post/nicki-minajs-unapologetic-sexuality-anaconda-video-feminism

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