Lee Miller : Beaten guards begging for mercy

Deux jeunes hommes, les visages tuméfiés, sont agenouillés dans une petite pièce. Ils regardent l’objectif, les yeux suppliants. Le flash les écrase dans cette vue serrée et frontale. Qui sont-ils ? Pourquoi ont-ils été battus et sont-ils tenus enfermés ? Et qui les photographie dans cette position humiliante sans aucune compassion ? La photographie ne nous dit rien de son contexte de prise de vue.ff

 

Rien n’indique par avance qu’ils sont deux gardiens du camp de Buchenwald battus par les prisonniers libérés en avril 1945. Et qu’ils sont écrasés par l’appareil d’une femme, Lee Miller, correspondante de guerre américaine.

De l’icône de beauté à la soldate

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Lee Miller par Edward Steichen (1928)
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Lee Miller par Man Ray (1929, solarisation)

Avant d’être une talentueuse reporter de guerre, Lee Miller mène ce qui paraît être une vie de roman.

Née en 1907 à Poughkeepsie (état de New York) elle est très tôt photographiée par son père. Elle entame ensuite une carrière comme modèle, notamment pour le magazine Vogue. Elle pose pour les plus grands artistes aux États-Unis puis en France. Elle devient l’incarnation de la beauté dans les années 30.

C’est avec le photographe surréaliste Man Ray, pour qui elle pose, qu’elle apprend la photographie. Elle est très marquée par le courant (elle en est une des égéries), ce qui peut ressurgir dans certaines de ses images de guerre.

On peut citer par exemple Fire Masksfire-masks-web (1941, Londres) qui ne sera pas publiée, peut être à cause de cet aspect trop surréaliste qui décrédibilise les moyens du pays britannique face à la guerre (un petit sifflet et des masques grotesques).

Elle se marie avec un Egyptien en 1934, et va s’installer au Caire. Puis elle rencontre Roland Penrose en 1937 et part vivre avec lui à Londres.

Bien qu’incarnant dans les magazines la « femme idéale », Lee Miller n’en a pas le caractère. C’est une femme déterminée, qui n’hésite pas à lever la voix pour obtenir ce qu’elle veut. C’est à force d’insistance qu’elle se fait embaucher par Vogue comme photographe et devient en peu de temps une de leurs collaboratrices les plus prolifiques. Elle produit pour eux de nombreuses photographies de mode.

Le photoreportage de guerre : une femme sur le front

La 2nde Guerre Mondiale est un conflit très couvert par les journalistes et les photographes. Ils sont des centaines à obtenir des accréditations et produire des reportages sur les événements. Le domaine du photojournalisme de guerre était jusqu’alors très masculin, on ne comptait seulement que quelques femmes photographes pendant la Première Guerre Mondiale. Le second conflit mondial connaît une augmentation considérable de ce nombre : un des derniers bastions de la photographie encore fermé aux femmes est conquis. Lee Miller est parmi les dizaines de femmes photographes à être accréditée.

 

Elle reçoit son accréditation de l’armée américaine dès décembre 1942 mais ne part sur le front qu’à partir de septembre 1944.

C’est pour le magazine Vogue qu’elle documente d’abord la vie londonienne pendant la guerre ; photographiant les bombardements et les rationnements, tout en continuant à produire des photos de mode.

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Unarmed Warriors, Vogue, Londres, Septembre 1944 © Victoria and Albert Museum, London

 

Elle arrive en France en septembre 1944, en Normandie, où elle observe le travail d’infirmières. Ces photos donnent naissance à son premier article sur le front, « Unarmed warriors ». Puis elle suit la libération progressive de la France : la libération de Paris, le siège de Saint Malo. Elle s’aventure ensuite jusqu’en Allemagne où elle découvre les camps.

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« Believe it » (Croyez le), Vogue, New York, septembre 1945

En avril 1945, elle arrive quelques jours après la libération du camp de Buchenwald. Elle photographie les traces de l’horreur, son appareil constituant comme une fine barrière de protection. « Believe it » : c’est avec ce commentaire qu’elle envoie à Vogue ses images des charniers, des prisonniers libérés. Le magazine publie en juin 1945 – entre des pubs pour des gaines et des photos de mode – une sélection de ces images violentes, et titre de cette injonction une double page.

 

Cette photographie, Beaten Guards begging for mercy, fait partie d’une série de dix images qu’elle réalise à Buchenwald. Elle s’intéresse à la figure des bourreaux, entraînée par la haine qu’elle ressent pour le crime nazi.

Une arme au bout de l’objectif

lee_miller_alsace_1944David Scherman, photographe de guerre, témoigne : « Lee became a GI » (Lee est devenue un GI). Elle porte le treillis, vit comme tous les soldats (mange quand elle peut, boit beaucoup d’alcool, se lave dans son casque…), sans aucun signe de féminité. Il lui arrive même de retenir des prisonniers. Elle raconte dans sa correspondance sa colère contre les nazis et surtout contre tous les citoyens allemands qui ont laissé faire. « Je deviens dure et haineuse ». Lee Miller est prête à mener sa guerre. Et pour ça elle se sert de son arme, la photographie.

Beaten Guards begging for mercy témoigne d’une grande agressivité. Elle enferme une seconde fois les deux hommes dans un cadrage serré. Elle les écrase de son flash. Cette esthétique rappelle les photos de Weegee, photographe américain, qui documentait les faits divers dans le New York nocturne. Il capturait sans aucune pudeur les cadavres sur les trottoirs, les visages terrifiés des badauds.

En adoptant la même démarche Lee Miller donne un visage au crime nazi. Les dix photos qu’elle réalise des gardiens prisonniers incarnent des visages cruels, grotesques, ou ici terriblement ordinaires.

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Suicide de la fille du bourgmestre de Leipzig, 1945 © Lee Miller Archives, England

Dans la même idée elle réalise les portraits de la famille du bourgmestre de Leipzig, dont les corps reposaient encore dans le bureau de ce dernier. Elle tente de capter leurs traits ordinaires. Ces photos, dérangeantes par leur beauté, traduisent la notion de Hannah Arrendt de « banalité du mal ». Au contraire Margaret Bourke-White, une autre fameuse correspondante de guerre, photographie la même scène mais de loin, en contre plongé, dans une vue générale du bureau. Elle exprime peut être plus de pudeur.

 

Lee Miller se démarque. Elle est aussi une des rares photographes à s’intéresser aux gardes des camps. Leur iconographie est marginale dans la photographie de guerre mais elle sert d’exutoire à Lee Miller.

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Margaret Bourke-White, Le bureau du bourgmestre de Leipzig, 1945

En effet Beaten Guards est très symbolique : c’est comme si elle les tenait à sa merci. Elle se sert de son appareil comme on se servirait d’une arme (elle « mitraille »). « Une photo, une balle » dit Marianne Amar qui a travaillé sur la photographie de guerre de Lee Miller. Elle exécute une sentence symbolique en capturant violemment leur image.

« Une guerre intime »

La sentence ne porte pas que sur leur crime dans la guerre. Lee Miller inverse ici les rapports de force des sexes. On l’imagine debout, en treillis, l’appareil à la main, dominant les deux hommes agenouillés, battus, enfermés. Elle renverse l’iconographie traditionnelle de la représentation des sexes : ce sont des hommes qui sont soumis au regard d’une femme. Et pas l’inverse comme on a l’habitude de voir dans tous les médiums artistiques.

Avec cette image, et plus généralement avec tout son travail pendant la guerre, Lee Miller s’émancipe. Elle se libère de l’icône de beauté qu’elle était devenue et détruit le regard de l’homme.

En ajoutant une dimension supplémentaire, la vie intime de la photographe, on peut aller plus loin dans la symbolique. On sait que Lee Miller a été victime pendant son enfance de violence sexuelle. Et cette blessure toujours ouverte donne encore plus de force à l’image, ajoutant une destruction symbolique de ce qui l’a fait souffrir : l’homme.

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Severed Breast from Radical Surgery in a place Setting, vers 1930 © Lee Miller Archives

La remise en cause des rapports entre les sexes et du regard porté sur le corps féminin sont des réflexions très présentes dans son œuvre. Par exemple en 1930, dans Sein après ablation où elle place sur une assiette un sein récupéré après une mastectomie. Elle transforme un objet de désir en simple chair morte, en produit d’alimentation. C’est une réflexion sur le corps de la femme, en regard avec sa propre expérience de modèle.

Pour résumer, Beaten guards begging for mercy est un témoignage de la guerre, un « document » rapportant le sort des gardiens après la libération. Mais elle transmet plus qu’une simple information : c’est une véritable revanche visuelle qu’elle produit, sortant de l’anonymat le nazisme et punissant personnellement ces hommes par son regard dominant.

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David Scherman, Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, Munich, 1945 © Lee Miller Archives

Quelques temps après ce clichés, David Scherman photographie Lee Miller dans une image qui marque symboliquement la fin du Reich : c’est Lee Miller dans la baignoire d’Hitler (Munich), où elle se lave des horreurs de la guerre. Mise en scène ironique, elle marque l’absence d’Hitler dans son propre appartement, envahi par l’armée américaine. En l’absence de preuve visuelle de sa mort, ces photographies prennent un sens très fort.

Ce n’est pas pour autant la fin de la Lee Miller reporter, puisqu’elle parcours encore l’Europe jusqu’en 1946.

Si cette photographie exprime avec force les sentiments de son autrice, elle ne représente pas l’entièreté de son œuvre. Il faut insister sur l’énorme polyvalence de Lee Miller, son œuvre est très variée et je ne peux que vous inviter à la découvrir.
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