Police des corps : diktats et censures

À l’époque de la suprématie du corps individuel et de sa promotion, les policiers du corps sont toujours aussi présents. Les diktats et les injonctions à la norme n’ont pas disparu. Le patriarcat crée encore un modèle de corps parfait auquel nous devons ressembler pour être acceptés. La police des corps ne sert pas qu’à réprimander ceux qui voudraient rester hors des clous (grossophobie, slutshaming, harcèlement, etc), elle sert également à réguler les images de corps acceptés ou non.

Le XXIe siècle propage l’individualisme jusque dans notre façon d’envisager notre rapport au corps, les selfies deviennent une habitude et s’exposer sur la toile un réflexe. Mais les outils par lesquels nous mettons en scène nos vies et notre corps ne sont pas un espace de liberté mais bien un espace où l’oppression patriarcale est entretenue. La culture du viol ne dérange pas les standards d’utilisation de Facebook mais par contre, des tétons féminins oui. Ses bouts de chair dérangent même lorsqu’ils ne sont pas publiés directement sur le réseau social mais en illustration d’article. Nous avons connu cette mésaventure avec mon article pour « 8 mars : entre féminisme, Queen B, performances et post-porn » : j’avais utilisé une photographie de Chiara Schiavon (artiste post-porn) en image de une, la jeune femme était cagoulée et torse dévêtu. Horreur ! Des tétons sur Facebook ! Le lien a été supprimé de plusieurs pages et comptes sans prévenir. L’équipe de Florilèges a dû changer l’image de une pour une photographie de manifestation féministe plus conventionnelle.
Nous n’avons pas attendu Mark Zuckerberg pour voir les nus (et particulièrement les féminins) susciter tollés et censures.
Dans cet article, je vous parlerai donc de la police des corps dans l’histoire de l’art et sur les réseaux sociaux.

AVERTISSEMENT : en raison du sujet de cet article, certaines des œuvres présentées montrent des personnes nues, avec parfois un caractère sexuel on ne peut plus explicite. Cet article ne convient donc pas à un jeune lectorat. 

Les femmes nues en art ? Oui mais pas n’importe comment !

Entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, le nu a subi plusieurs vagues de censure selon les fluctuations de la morale dominante. La Contre Réforme a également participé à des changements radicaux : allant de « retouches moralisatrices » où les nus étaient rhabillés à la destruction des œuvres (dont de nombreuses sculptures antiques).
La nudité des femmes en art était accepté
e s’il s’agissait de représentations allégoriques ou mythologiques seulement. D’autres peintres connaîtront des scandales pour leurs nus, nous nous attarderons sur les XIXe et XXe siècles.

Jean-Auguste-Dominique Ingres : entre cochon et asticots

ingres_bain_turc

En 1862 au sommet de sa carrière, Ingres reçoit une commande de Napoléon III. À 82 ans, il choisit le thème de l’orientalisme, très à la mode à l’époque, et pour peupler sa toile il veut des femmes, des femmes nues. Puisque rien ne se perd, le peintre récupère certains nus déjà réalisés pour les replacer dans le célèbre Bain turc (voir notre article ici) comme pour la musicienne du premier plan avec La Baigneuse de Valpinçon. Ingres bouleverse l’anatomie des jeunes femmes pour accentuer la sensualité de son œuvre. Le tableau en lui-même trouble le spectateur : le tondo (format rond) nous conforte dans cette position de voyeur où les femmes ne prêtent pas attention à nous, comme si nous les regardions à travers un œilleton. Le tableau ne sera pas accepté par la femme de Napoléon III et Ingres le récupéra avant de le céder à l’émissaire turc Khalil Bey, amateur de peinture érotique. Paul Claudel, à la vue de ce tableau, aurait dit qu’il ressemblait à :

« une masse de femmes nues agglomérées l’une à l’autre, comme une galette d’asticots »

Et Maxime Du Camp dans Les Convulsions de Paris (1878) :

« Il est un mot qui sert à désigner les gens capables de ces sortes d’ordures, dignes d’illustrer les œuvres du marquis de Sade, mais ce mot je ne puis le prononcer devant le lecteur, car il n’est utilisé qu’en charcuterie. »

Ce n’est que 50 ans après son ouverture que le Louvre se décide à acquérir l’œuvre, sans grand entrain.

Édouard Manet : choquer sans le vouloir

Manet - OlympiaManet expose son Olympia au Salon officiel en 1863. Voulant montrer une œuvre réaliste, le peintre déchaîne les foules. Le tableau est jugé comme le nu le plus choquant de l’histoire de l’art. Les responsables du Salon sont même obligés de déplacer le tableau plus haut sur la cimaise et de le protéger pour éviter des dégradations volontaires de visiteurs énervés.
Le faux pas de Manet est d’avoir représenté une courtisane nue, affublée de détails érotisant. Le public voit dans le chat noir un symbole de luxure, dans le bouquet de fleurs un présent d’un amant. Elle nous regarde fixement, nue, allongée, la main sur son sexe, en attente. Ne respectant pas à la lettre les règles académiques, Manet fut accusé de ne pas savoir peindre. Mais ses choix sont pensés : il cherche à représenter la réalité telle qu’on la voit et non pas comme l’histoire de l’art l’interprète et l’idéalise. En prenant ces décisions, le peintre ne voulait pas provoquer ou choquer, mais poursuivre une vision réaliste.

Gustave Courbet : tout dévoiler en cachette

gustave-courbet-lorigine-du-mondeQuand on pense œuvre d’art censurée, on pense directement à l’Origine du monde de Courbet, et à raison. Ce tableau réalisé en 1866 n’a jamais été mentionné par Courbet, même l’attribution du titre fait débat (il ne serait pas de l’artiste). Habitué aux controverses, il a gardé ce tableau secret, si bien qu’une partie de son parcours nous est encore inconnu. On le sait dans les collections de Khalil Bey (qui possédait également Le Bain turc d’Ingres). L’émissaire le montrait en comité restreint et selon un rituel oscillant entre célébration et découverte d’un sacrilège. Quand Bey le vend, le tableau disparaît. On le retrouve en 1889 dans une arrière boutique puis revient à la Seconde Guerre Mondiale dans le coffre d’une banque de Budapest, récupéré par la suite par l’Armée Rouge. En 1955, son ancien propriétaire hongrois Hatvany le cède à Jacques Lacan, célèbre psychanalyste.
Ce cadrage rappelle les plans resserrés de photographies pornographiques « stéréoscopiques ». Certains y voient une image très érotique, quasi sexuelle, avec ces jambes écartées et ce sexe plein de désir ; pour d’autres – en référence au titre – nous nous trouvons face au paradoxe entre la représentation du désir féminin et la figure quasi sacralisée de la mère qui nous a donné naissance, proche du complexe œdipien. À l’époque de la réalisation de cette œuvre, les médecins s’alarmaient de la masturbation féminine. On peut se poser la question du lien avec ce cadrage équivoque choisi par Courbet.

Egon Schiele : du nu brut

Schiele femme allongée aux jambes écartéesSchiele réalise plusieurs nus féminins, dont Femme nue allongée de 1914, exemples nombreux mais toujours les mêmes constantes. Il s’agit là de nus bruts, pas d’harmonie ou de grâce dans ces femmes qui se dévoilent dans tout leur érotisme et leur animalité. Ces corps de femmes qui attendent nues, ces couples en action, font de la peinture de Schiele un art risqué. En 1912, un père de famille l’accuse d’avoir enlevé et violé sa petite fille, il fait 24 jours de prison qui le traumatiseront. Même si l’accusation est reboutée, la justice et le gouvernement s’intéressent à ses œuvres : nombreuses et érotiques. Elles étaient réservées à des ventes officieuses (« sous le manteau ») pour un public d’hommes. Le tribunal le condamne pour propagation de dessins érotiques et attentat à la pudeur. Lors du procès, le juge va jusqu’à brûler devant l’artiste un de ses dessins.

Amedeo Modigliani : une question de poils

modiglianiaModigliani n’a pas eu une existence de tout repos, mais en 1917, il semble retrouver un peu de chance avec l’exposition organisée par la célèbre galeriste Berthe Weil. Sur les murs de la galerie sont accrochés plusieurs de ses toiles et 4 nus, la foule curieuse se pressant aux portes de la salle. Face à la galerie de Weil se trouve les bureaux du commissaire divisionnaire, qui, interpellé par la foule, prête attention à l’exposition : pris de rage à la vue des nus, il ordonne leur retrait immédiat. Le problème n’était pas tant les nus en eux-mêmes, mais plutôt la pilosité. En effet Modigliani est l’un des premiers artistes à peindre les poils du pubis et des aisselles de ses modèles.

Robert Mapplethorpe : sexe, cuir et homosexualité

mapplethorpe autoportrait au fouet

Autoportrait au fouet de Mapplethorpe de 1978 a tout pour choquer la bienséance bourgeoise des années 1970 : cuir, homosexualité, sado-masochisme et fierté. Cet artiste a réalisé de très nombreux autoportraits photographiques, toujours en utilisant de façon très pointue toute sa technique. Les images sont lisses et soignées malgré leur caractère provoquant. Mapplethorpe met en scène des corps glorieux parfois comparables aux éphèbes antiques. Dans cet autoportrait, il est habillé en leatherman, terme utilisé pour mêler homosexualité, sado-masochisme et cuir. Mapplethorpe nous présente son anus dans lequel est placé un fouet, son regard est provocateur et insolent. Nous pouvons hésiter entre représentation d’un fantasme ou stéréotype de celui-ci. À la fin des années 1980, le sénateur américain Jesse Helms, avec l’accord de Georges Bush, se met en tête de combattre feu Mapplethorpe : toutes ses photographies à caractère érotique, a fortiori celles où sont représentées l’homosexualité et les pratiques SM, sont traquées et censurées. Il va jusqu’à menacer les musées bénéficiant du NEA (subvention gouvernementale) de leur supprimer si quelqu’un osait exposer l’artiste ou toute œuvre à caractère homosexuel. Cette croisade est globalement un échec mais cela a tout de même impliqué le refus de la Corcoran Gallery of Art (Washington) d’accueillir « Mapplethorpe : the perfect moment », exposition monographique du photographe.

Si dans le milieu de l’art contemporain les censures sont toujours d’actualité, les artistes doivent faire face à une seconde police des corps : les réseaux sociaux. Ils sont très utilisés pour la communication et la promotion d’œuvres et d’artistes. Mais il n’y a pas que les artistes contemporains qui sont censurés mais aussi des œuvres sacralisées, inscrites dans la très académique Histoire de l’art. Par exemple Facebook a censuré la statue de Neptune (Bologne, Italie) du compte de la blogueuse Elisa Barbari le 1er janvier 2017. En septembre 2016 c’est la photographie de « la petite fille au napalm » qui a été supprimée pour « nudité ».
Facebook censure tout azimut, sans distinction entre revenge porn et œuvres d’art, entre pornographie et érotisme. Le compte du Jeu de Paume à Paris a été suspendu en mars 2013 pour le partage d’un cliché de Laure Albin Guillot montrant une femme nue (étude de nu classique, 1940). Dans cette chasse aux tétons féminins, Facebook va même jusqu’à supprimer une campagne contre le cancer du sein en 2016, organisée par l’association lyonnnaise « Spacejunk » qui exposait et proposait à la vente aux enchères des tableaux de poitrines dénudées, au profit de lutte contre le cancer.

CaptureLe lundi 20 mai 2013 Alain Bachelier, photographe français, lance un événement sur le réseau social FB : « Journée du nu sur Facebook » pour encourager le partage de corps dénudés et pour lutter contre « ces censures ridicules qui bafouent les règles élémentaires de notre liberté d’expression au nom d’un puritanisme ou de règles morales d’un autre âge ». A 13h00, environ 9000 personnes étaient inscrites sur l’événement, et ceux qui ont partagé des œuvres ou des photographies ont vu leur compte suspendu.
Un an plus tard, l’artiste suédois Micol Hebron crée un « prototype » de téton masculin ayant pour but d’être superposé aux tétons féminins pour éviter la censure. Sur l’image est écrit « Ceci est un téton masculin. Si vous vous apprêtez à publier une photo de femme seins nus, je vous prie d’utiliser ce modèle de téton ‘acceptable’ afin de couvrir les tétons féminins ‘inacceptables’ (Coupez, ajustez, et collez). Merci d’aider à faire en sorte que le monde soit un endroit plus sûr. »

En ce qui concerne l’art contemporain, je vais me concentrer sur la représentation des corps non dominants, c’est-à-dire ne correspondant pas aux idéaux de beauté de la société patriarcale occidentale (corps de femme blanche, mince, poitrine développé, peau sans cicatrice, cisgenre, valide). Certaines personnes, appelées curatrices, tentent de « visibiliser » les corps non dominants par des pages Facebook, Twitter, Instagram, blog, etc : c’est le cas de la Galerie Intersectionnelle. À la base c’était une page Facebook suivie par plus de 16 000 personnes à travers le monde, publiant très régulièrement des œuvres d’artistes contemporains non visibles dans les champs institutionnels. Mais après avoir subi plusieurs suspensions de compte, la page a été fermée par Facebook le 3 octobre 2016 sans sommation. Facebook refuse de voir ces corps que la société ne valide pas : grosses, handicapées, de couleur, vieilles, trans etc. Les réseaux sociaux basent leur publicité sur cette liberté illusoire de partager ce que l’on veut. C’est vrai, tant que nos envies, nos rêves, nos créations et nos corps correspondent à ce que la société a décidé pour nous. La Galerie Intersectionnelle a repris du service, perdant des followers et de l’énergie, mais la promotion d’artistes hors des clous est un travail de longue haleine mais essentiel. Ce qu’on retient le plus souvent de l’histoire de l’art, ce sont les œuvres qui ont fait scandale, l’art académique est très vite oublié ou délaissé.

Romisseca GILa censure des corps nus et des corps non dominants continue d’invisibiliser les personnes concernées et perpétue l’oppression des diktats de la société patriarcale sur nos corps. La police des corps est partout : dans l’art, sur Facebook, dans la rue et dans nos choix et paroles. Accepter la différence, ne pas la juger, la magnifier, c’est commencer à abolir les normes qui nous enferment dans les injonctions à avoir un corps parfait ou plutôt correspondant à l’image que la société souhaite.
De nombreuses personnes participent au mouvement Bodypositive en publiant des clichés de leur corps (non dominant) pour aider à s’aimer et montrer que ces types de corps possèdent tout autant de beauté et de charme que les corps lisses des magazines. Cela ne peut que participer à ébranler la police des corps et la vision normée des corps.

acab

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Lectures indicatives :

Baucheron E., Routex D., Le Musée des scandales, édition Gründ, Paris, 2013
Le Bon L., Le Fur Y., De Loisy J. (sous la dir.), Une autre histoire de l’art, édition de la Martinière, Paris 2013
Bonnet, Marie-Jo, Les Femmes dans l’art, édition de la Martinière, Paris 2004
Dello Russo William, L’Art du nu, édition Hazan, Milan 2010
Pierrat Emmanuel, 100 œuvres d’art censurées, édition Chêne, Paris, 2012

Censure Instagram : ajouter des tétons masculins pour poster des nus artistiques féminins (2015), Le Huffington Post, par Manon Bouriaud
Journée du nu sur Facebook : un réseau social peut-il faire la différence entre art et pornographie ? (2013) par Lauren Provost
Facebook censure une photo d’une statue de Neptune pour nudité, Le Figaro, 2017, Elisa Braun
Facebook censure une campagne contre le cancer du sein, Le Figaro, par Elena Scappaticci (2016)
Blog de la Galerie Intersectionnelle
Censure dans les règles de l’art, Blog Mediapart, par Elise Thiebaut (2016)

2 commentaires sur “Police des corps : diktats et censures

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