Une vie avec Alexandra David-Néel : les pieds sur terre et l’esprit élevé

Une vie avec Alexandra David-Néel est une bande-dessinée de Fred Campoy et Mathieu Blanchot dont le second et dernier tome est paru le 1er février. Alexandra David-Néel est une exploratrice, orientaliste qui fut la première femme étrangère à entrer dans Lhassa la capitale du Tibet, en 1924. La bande-dessinée commence alors qu’elle a 90 ans. Nous la rencontrons en 1959, à travers les yeux de Marie-Madeleine Peyronnet qui va devenir sa dame de compagnie, sa secrétaire mais plus que tout une grande amie, presque une fille pour la vieille femme. Elle est alors très diminuée, elle a beaucoup de mal à marcher mais son esprit est toujours vif et son caractère acéré ! Alexandra, dit « le hérisson » est tout de suite charmée par le côté maladroit mais déterminé de Marie-Madeleine qu’elle va surnommer « la tortue« . Ainsi hérisson et tortue s’en vont rejoindre Digne-Les-Bains et la demeure de Samtem Dzong : la forteresse de la méditation, la demeure d’Alexandra. Ici, elles vécurent ensemble recluses pendant près de dix ans. Ces années riches en émotions et en découvertes sont le fil rouge de cette adaptation BD, et c’est par les souvenirs qu’Alexandra raconte à Marie-Madeleine que le lecteur découvre le personnage et voit se tisser la relation entre deux femmes que tout oppose mais qui se complètent, s’admirent et s’aiment. C’est la femme d’abord qu’on nous donne à voir pour ensuite nous montrer toutes ses facettes y compris celle de l’exploratrice qui en est une parmi beaucoup d’autres.

Du point de vue formel, la bande-dessinée est originale, fait notable car assez rare dans les biographies. Les auteurs ont opté pour un « charadesign » proche de la caricature, exacerbant les traits des personnages qui sont mis en avant dans les lettres ou les témoignages. De grandes planches nous donnent à voir les paysages aussi bien tibétains que français. Les scènes au présent en 1959 sont en noir et blanc tandis que les scènes des récits d’Alexandra sont en couleurs, originalité et occasion qui permettent à la fois aux auteurs de mettre en œuvre la riche palette tibétaine mais aussi insiste sur l’importance de ces souvenirs pour la vieille femme et pour l’Histoire.BD-une-vie-avec-alexandra-david-neel-t2

Nous découvrons progressivement comme Marie-Madeleine la personnalité d’Alexandra. Cette femme née de parents aisés mais dont la mère ne l’a jamais aimée. Elle voulait s’affirmer et à 21 ans de son propre chef elle se convertit au bouddhisme, elle lit, se documente depuis très jeune, sa solitude est source de savoir. Elle apprit par la suite le sanskrit et le tibétain au Collège de France et à l’EPHE. Puis elle étudia au Conservatoire de Bruxelles le piano et le chant, elle devint cantatrice célèbre. C’est ainsi qu’à Tunis elle rencontra son futur époux Philippe Néel, en 1900. Elle l’épousa en 1904, alors âgée de 36 ans. Cela met en avant un autre élément essentiel d’Alexandra qui est seulement suggéré tout au long de la BD : son féminisme et son avant-gardisme. Elle écrivit d’ailleurs dans La Fronde, journal féministe créé par Marguerite Durand et géré par des femmes.  Alexandra est anarchiste depuis qu’elle est très jeune et se bat pour l’émancipation économique féminine.

Sa vie avec Philippe est ponctuée de disputes mais ils se respectent et s’aiment profondément comme le montre une scène touchante de la BD où Alexandra demande à voir la photographie de son mari décédé. C’est lui qui la laissa partir seule en 1911 pour un voyage en Asie. Elle lui disait, bien sûr, que ce ne serait que pour quelques mois. Ils s’échangèrent une correspondance assidue et intime qui fut éditée par Marie-Madeleine à la mort d’Alexandra. Finalement Alexandra ne revint que 14 ans plus tard en tant que femme lama, c’est-à-dire femme éveillée dans le bouddhisme tibétain. L’épouse revint sainte bouddhiste.

Mais la BD permet aussi et surtout de découvrir la relation entre la tortue et le hérisson. C’est avant tout la rencontre de Marie-Madeleine, cette jeune femme ayant fait peu d’étude, chrétienne, active et pied-noir avec la vieille femme bouddhiste, bourgeoise, puits de science et tourmentée. La lama angoissée par la vie tente de se soustraire aux souffrances du corps sans y parvenir. Ensemble elles méditeront à leur façon. Leur point commun c’est bien sur leur désir d’indépendance mais leur différence donne naissance à une complémentarité et par la suite à une grande affection. Cette BD n’est pas un simple

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« biopic » mais une libre adaptation du livre de Marie-Madeleine Peyronnet : 10 ans avec Alexandra David-Néel. C’est cette relation qui est le cœur de la BD et qui est peu connue. Pourtant, c’est aujourd’hui Tortue qui a fondé le musée d’Alexandra David-Néel à Digne-les-Bains, elle y fait parfois des visites guidées du haut de ses 87 ans.

« A l’origine de toute connaissance, nous rencontrons la curiosité ! Elle est une condition essentielle du progrès. » Cette citation d’Alexandra résume assez bien sa vie et sa relation avec Marie-Madeleine : des étrangetés, des doutes, des peurs et des découvertes qui élèvent l’esprit.

Pour en savoir plus sur l’exploratrice Alexandra et ses découvertes, une exposition passionnante a lieu au Musée Guimet jusqu’au 22 mai, à aller découvrir après la lecture de cette BD merveilleuse.

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