Compte-rendu de débat : Quels projets culturels pour le prochain quinquennat ?

Vendredi 24 mars avait lieu à l’espace Les Grands Voisins un débat autour du thème « Quels projets culturels pour le prochain quinquennat ? », organisé par le festival Les Nuits des Arènes, en présence des porte-paroles de la plupart des candidats à la présidentielle de 2017 (tous les candidats avaient été invités).

Étaient donc présents :

  • David-Hervé Boutin, porte-parole de François Fillon (Les Républicains – LR)
  • Frédérique Dumas, porte-parole d’Emmanuel Macron (En Marche – EM)
  • Lucie Marinier, porte-parole de Benoît Hamon (Parti Socialiste – PS)
  • Odile Mojon, porte-parole de Jacques Cheminade (Solidarité et Progrès – SP)
  • Mathilde Paris, porte-parole de Marine Le Pen (Rassemblement Bleu Marine – FN)
  • Nicolas Petillot, porte-parole de Nathalie Arthaud (Lutte Ouvrière – LO).

Danièle Atala, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon (La France Insoumise), qui devait être présente, n’est finalement pas venue car elle participait à un meeting au même moment.

Introduction du débat : Intervention de Jean-François Marguerin

Jean-François Marguerin, haut-fonctionnaire au ministère de la Culture, est le premier à interpeller les participants au débat. Il fait le bilan d’un quinquennat « qui a très très mal commencé », avec un budget catastrophique pour la culture. Pour lui la priorité est l’éducation : « Il ne peut pas y avoir de démocratisation réelle d’accès à la culture sans l’école ». Cette priorité est universellement admise, mais elle ne se retrouve que dans les discours, et jamais dans les budgets correspondants. Il est ravi de la sanctuarisation du budget de la culture, mais il note que cette sanctuarisation, par définition, ne suit pas l’inflation économique.

En un mot les porte-paroles sont invités à donner leur avis sur cette intervention : ils sont tous d’accord avec ce qui a été dit. Lucie Marinier (PS) ajoute qu’elle comprend qu’il y ait des déçus. Nicolas Petillot (LO) dit qu’il faut augmenter l’accès à la culture aux plus pauvres (étonnement il ne s’est trouvé personne pour le contredire).

Jean-François Marguerin reprend la parole. Il explique que jusqu’en 1945 le théâtre n’est pas subventionné. Il cite Victor Hugo : « La subvention c’est la sujétion ». À la libération il y a une bascule qui fait que les théâtres entrent en difficulté. Par le financement public on a évité la disparition d’un théâtre exigeant qui n’était plus autosuffisant. La spécificité de la politique culturelle est de savoir répondre à de l’initiative privée, or deux candidats à la présidentielle ne veulent plus asseoir le budget culturel sur le 1%, mais en le rendant proportionnel au PIB, ce qui conduirait à une multiplication par 6 du budget culturel de la nation, ce qui semble peu réaliste. Il propose plusieurs solutions : progression des moyens, il y a des zones de forte attractivité touristique générées par les grandes manifestations culturelles (festival d’Avignon par exemple), qui incidemment dynamisent le secteur touristique. Augmenter la taxe de séjour lors de ces événements ? On a su faire le 1% artistique obligatoire lors des aménagements publics, ne pourrait-on pas ajouter 0,25% pour l’animation de l’espace public ?

Les porte-paroles se montrent assez mesurés, voire même réticents, à ces mesures. David Hervé Boutin (LR) et Mathilde Paris (FN) insistent sur l’importance du mécénat pour financer les événements culturels.

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De gauche à droite : Mathilde Paris (FN), David-Hervé Boutin (LR), Frédérique Dumas (EM), Lucie Marinier (PS), Nicolat Petillot (LO) et Odile Mojon (SP), dont la place le long de la table a été décidé par tirage au sort au tout début du débat.

La troisième partie de l’intervention de Jean-François Marguerin porte sur le Pass Culture, projet porté par Emmanuel Macron. Pour lui c’est une fausse bonne idée, la solution c’est l’éducation. Il ne peut y avoir de démocratisation de la culture sans l’aide de l’école.

Frédérique Dumas (EM) est invitée à répondre. Elle est complètement d’accord, l’éducation à la culture est une priorité absolue dès le plus jeune âge. L’éducation musicale doit être mise en place dès la maternelle. Le Pass Culture est souvent très simplifié par ceux qui le critiquent, or ce serait un système complexe, différent de ce qui a été fait en Italie (où seuls 30% des jeunes l’ont utilisé, et le plus souvent pour acheter du contenu culturel matériel comme des CD et les revendre). Ce serait un « smart pass », avec une offre diversifiée mais aussi un accompagnement des jeunes. Il faudrait pousser les professionnels de la culture à inventer des choses, par exemple des « pushs » interactifs lorsqu’on se trouverait à proximité d’un patrimoine intéressant.

David-Hervé Boutin (LR) dit que ce système est privilégié par les jeunes, mais pas par les professionnels. La culture ne peut pas être gratuite, et elle ne peut pas être payée par les artistes. Un pass gratuit pour les jeunes ne peut pas créer des habitudes de consommation culturelle, et incite à voir la culture comme quelque chose d’éternellement gratuit, avec le problème de la piraterie et de ce que ça induit sur le non paiement des droits d’auteur. « On est très réticents sur ces offres de culture gratuite ».

Odile Mojon (SP) questionne : Comment créer un goût pour la culture ? Elle repose l’importance de l’éducation à la culture.

Nicolas Petillot (LO) dit qu’il ne faut pas seulement développer l’éducation artistique dans les écoles, qui est sous-développée, mais que sans moyens financiers pour amener les élèves en voyage scolaire ou en sortie à l’opéra ou au musée c’est un problème.

Mathilde Paris (FN) conclut : pour les jeunes publics la réduction des tarifs est très importante, mais une grande partie de la population ne se sent pas concernée par cet accès à la culture. Comment leur donner envie d’aller au musée ?

Première partie du débat : l’intermittence

La parole est ensuite donnée à Joachim Salinger, comédien, metteur en scène et auteur : L’intermittence n’est pas un statut, c’est un régime d’indemnisation du chômage. Il faut être salarié pour être intermittent. Les règles du régime général ne sont pas adaptées. En avril on est revenu à un système qui prend en compte l’activité professionnelle d’une année, qui ouvre droit à une indemnisation pour une année, et chaque année il y a une réévaluation pour l’année suivante. La réforme a été possible car l’accord, après de longues négociations, a été signé par tous les syndicats. Ce régime ne coûtera pas plus cher, il fera même probablement faire des économies. Joachim Salinger demande aux porte-paroles si leur candidat compte revenir sur ce nouveau statut des intermittents. Tous applaudissent (ou presque) cette réforme. Mathilde Paris (FN) est favorable au maintien de ce statut, mais craint les abus. David-Hervé Boutin (LR) partage sa crainte.

Deuxième partie du débat : l’égalité hommes-femmes dans le milieu culturel

Rozenn Bartra, Aline Cesar, et José Sagit interviennent au nom du mouvement HF, qui vise à atteindre l’égalité parfaite dans les arts et la culture. La présentation débute par un terrible constat, « Il y a plus de femmes cadres dans l’armée que dans la culture ». Il y a un rapt de l’argent public au profit de la création masculine. Combien d’années faudra-t-il encore attendre pour arriver à la parité ? (au rythme actuel de la progression : 100 ans). Seules des mesures contraignantes pourront faire évoluer la situation. Question aux représentants des candidats : Quelle serait votre première mesure en faveur de l’égalité hommes-femmes ?

Odile Mojon (SP) : L’égalité des salaires.

Nicolas Petillot (LO) : « Nathalie Arthaud ne sera pas élue : il faudra donc lutter ».

Lucie Marinier (PS) : Il faut des objectifs chiffrés et faire entrer dans les têtes des filles qu’elle peuvent diriger et créer.

Frédérique Dumas (EM) : il faut une prise de conscience des hommes. Il faut des mesures quantitatives progressives.

David-Hervé Boutin (LR) : Les femmes ont besoin des hommes pour faire avancer le débat. Il faut mettre en avant les femmes. Des hommes ont créé le label « Jamais sans elles », qui vise à refuser de participer à un débat s’il n’y a pas au moins une femme. Il juge très bon le bilan du gouvernement en matière de création d’observatoires et de délégations interministérielles, mais dans le concret les nominations de femmes dans le secteur du spectacle vivant ont diminué (« le verbe versus les actes »).

Mathilde Paris (FN) : Il faut l’égalité hommes-femmes dans la rémunération, le secteur culturel doit être exemplaire. Il faut comprendre pourquoi il n’y a pas plus de femmes ayant des responsabilités. Il faut favoriser les femmes si à un poste il y a un homme et une femme à compétences égales.

Le Mouvement HF continue en interrogeant les porte-paroles sur les actions symboliques pour l’égalité hommes-femmes, qui consistent par exemple à féminiser systématiquement les noms de métiers, de rues… Ce sont des mesures faciles à mettre en œuvre qui n’engendrent aucun coût. Tous les porte-paroles sont d’accord sur les bienfaits de telles mesures et les encouragent pour faire changer les mentalités de toute la société. Mathilde Paris (FN) insiste en particulier sur un « récit national » où il faudrait mettre en avant toutes les femmes héroïques qui ont fait l’histoire.

Troisième partie du débat : les discriminations liées aux origines ethniques

Marine Bachelot Nguyen prend la parole pour l’association « Décoloniser Les Arts ». La culture est un vecteur d’émancipation. Si le monde culturel ignore une partie de la population, peut-il être représentatif ? 30% de la population française n’est pas blanche (selon la propre perception des sondés), il serait donc légitime que cette représentation soit visible dans la culture.  Or, après une étude sur leur place dans ce milieu, il s’avère qu’ils sont cantonnés aux professions de technicien, surveillance et ménage. On est également face à un déni de la réalité du racisme, à un manque de reconnaissance de l’histoire coloniale et à la diffusion constante de clichés (les acteurs racisés ne trouvent de rôles dans des films que pour jouer des racailles de banlieues, et quasiment jamais pour jouer un avocat ou un médecin).

David-Hervé Boutin (LR) parle du programme de François Fillon qui veut renforcer l’enseignement de l’art dès l’école primaire, « notamment dans les zones où il n’y a pas assez de culture, pour former de futurs talent issus d’autres milieux ».

Mathilde Paris (FN) veut remettre la pratique artistique dans les écoles. Elle raconte que dans tous les lycées américains il y a un orchestre, une chorale, des projets annuels… qui font partie de la vie de l’établissement. Il faut faire participer tous les publics à l’activité culturelle dans tous les établissements : ainsi si Marine Le Pen était élue il y aurait une chorale et un orchestre par école. Ce sont toujours les mêmes personnes qui vont dans les écoles de musique, il y a des inégalités territoriales, il faut permettre aux jeunes de se réapproprier la culture. Toute une partie de la population n’a pas de pratique artistique car dans plein de famille on en parle pas. Tout le monde peut être acteur de la culture en France, peu importe ses origines.

Nicolas Petillot (LO) : L’éducation n’a pas assez de moyens et la pauvreté s’accroît, toute une partie de la population ne peut pas aller au musée, et de toute façon n’a pas envie d’y aller. Il faut créer des emplois mieux rémunérés (1800€) pour que tout le monde puisse se cultiver.

Lucie Marinier (PS), en réponse à David-Hervé Boutin (LR) : On ne peut pas dire qu’on va développer l’éducation de l’art à l’école et en même temps supprimer 100 000 fonctionnaires. Ce dernier répond que les personnels déjà en place seront formés pour dispenser cet enseignement supplémentaire.

Le thème de cette partie du débat était « les discriminations liées aux origines ethniques ». Aucune réponse n’a été donnée, chacun a fait dévier le débat vers l’importance de l’enseignement, mais sans non plus rentrer dans les détails et en restant dans des annonces plutôt floues ou évidentes. Certaines personnes dans le public commencent à perdre patience. Alors que chacun parle de l’importance de la diversité dans le secteur culturel, une dame réagit : « La diversité ? Oh oui, à l’image des gens présents autour de cette table ! ». Les porte-paroles ignorent cette invective et continuent à s’empêtrer dans leurs banalités hors-sujet.

Dernière partie du débat : l’éducation artistique à travers les arts de la rue

L’intervenante explique que, par définition, les arts de la rue permettent de rencontrer le public le plus large possible, mais que désormais, suite à l’état d’urgence, ces manifestations sont cantonnées dans des espaces fermés. Que comptent faire les candidats ?

Odile Mojon (SP) : L’art dans l’espace public c’est très important (…).

Nicolas Petillot (LO) : Les dotations de l’état sont en baisse… (oui ok, mais c’était pas la question).

Lucie Marinier (PS) : La culture dans l’espace public c’est fondamental. Il faut penser la revitalisation des centres urbains.

L’intervenante reprend la parole, et reformule sa question qui semble ne pas avoir été comprise : Comment faire pour que les arts de la rue puissent continuer à exister dans la rue, où elles peuvent rencontrer le public, et non pas dans des fans zones ou derrière des barrières de sécurité ?

Frédérique Dumas (EM) : On a besoin des arts de la rue pour construire du lien social. C’est dommage de réduire les arts de la rue à un espace clos… (…)

Mathilde Paris (FN) : Il faut que cette forme d’art continue d’exister. Comment sécuriser des périmètres dans les villes ? Peut-être faudrait-il développer l’art de la rue dans « nos » campagnes pour dynamiser les territoires, qui sont en plus moins soumis aux risques terroristes. Il faut que l’état apporte un soutien aux collectivités pour éviter que les manifestations soient annulées à cause du coût de cette sécurisation.

Conclusion

Au terme de ce débat chaque porte-parole a pu s’exprimer à temps de parole égal. On regrettera l’absence de la représentante de Jean-Luc Mélenchon, qui aurait pu apporter l’angle de vue d’un autre des gros candidats à la présidentielle.

Quoiqu’il en soit, malgré les questions précises des intervieweurs, les porte-paroles avaient le plus souvent tendance à dévier vers des propositions banales ou floues qui n’apportaient rien de nouveau au débat (« la culture c’est très important »). S’il a permis de mieux cerner le programme de certains candidats, notamment en ce qui concerne le Pass Culture d’Emmanuel Macron, il met également en valeur leur vacuité relative et pose la question de la démagogie des représentants des candidats, qui se trouvaient face à un amphithéâtre rempli d’auditeurs tous concernés et plus ou moins engagés dans le secteur culturel.

L’assemblée s’est ainsi étonnée des propositions de la porte-parole de Marine Le Pen largement en faveur d’une ouverture de la culture à tous, et présentant des solutions (elle a à plusieurs reprises abordé l’importance que devront jouer les fonds de dotations pour le financement de la culture), alors même que son parti n’est pas spécialement connu pour son goût pour la création artistique. Le public a évoqué l’exemple de la politique culturelle catastrophique de la ville de Fréjus dirigée par David Rachline, également directeur de campagne de Marine le Pen. Mme Paris n’a pas souhaité s’exprimer a ce propos car elle ne « connaissait pas » le dossier.

Parallèlement à cela, les représentants de Benoît Hamon, François Fillon, Nathalie Arthaud et Jacques Cheminade se sont illustrés par leur absence de propositions concrètes inédites ou véritablement ambitieuses.

Après 2h30 de débats nous ressortons plus sceptiques que jamais, frustrés de n’avoir rien appris de nouveau, et avec le sentiment que la culture est définitivement reléguée aux bas-fonds des programmes présidentiels. Elle semble n’être qu’un vernis à déposer en couverture des programmes, sans que son rôle soit assez bien défini par les candidats pour pouvoir être au cœur de ces programmes. Le flou artistique le plus complet.

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