Des cheveux pour faire genre

Dans notre société on nous apprend à relier l’apparence d’une personne à des identités supposées : de classe, de genre, d’origine, de nationalité, etc. Pour ce qui nous concerne aujourd’hui on s’interrogera sur l’identité supposée de genre. Que faut-il à une personne pour être identifiée comme un homme ou une femme (dans une vision binaire) ? Le patriarcat a établi des expressions de genre, c’est-à-dire des attributs qui sont censés être exclusivement masculins ou féminins. Nous savons aujourd’hui que ce sont des éléments socialement et culturellement construits et donc que cela ne repose sur aucune réalité. Judith Butler introduit la notion de performativité du genre dans son ouvrage Trouble dans le genre, pour elle le genre est performé dans la mesure où chaque jour nous rentrons dans les codes de notre genre social. Celleux qui jouent de cette performativité, par exemple les drag kings ou drag queens, sont pour Butler la preuve même de la superficialité de la représentation des genres.

« en imitant le genre, le travestissement révèle implicitement la structure imitative du genre en lui-même, de même que sa contingence » – Judith Butler, Trouble dans le genre

Comme les drag certain.e.s artistes ont joué de ces expressions de genre, notamment dans des autoportraits. Nous verrons aujourd’hui quelques artistes assigné.e.s femmes à la naissance qui utilisent l’attribut « masculin » des cheveux pour jouer, faire illusion, ou peut-être aussi se réapproprier le genre ressenti.

Claude Cahun

cahun2Claude Cahun est un.e artiste de l’avant-garde littéraire parisienne, parfois proche des surréalistes, des années 1920. Iel adopte un pseudonyme en prenant le nom de jeune fille de sa grand-mère et un prénom autant masculin que féminin, base indétermination et/ou d’une volonté de ne pas être (vu) comme (seulement) une femme.

Les autoportraits de l’artiste n’ont été connu que post-mortem et pourtant c’est ce qui fait aujourd’hui une grande part de sa notoriété. Ces séries photographiques réalisées avec l’aide de son ami.e Marcel Moore (nom utilisé par Suzanne Malherbe) sont hautement ambiguës. Lorsque Cahun prend le rôle d’une femme iel surjoue les attributs : maquillage outrancier et sexualisation du corps.

Claude Cahun se place ici en position assise (position symbolique de soumission), deux mèches de cheveux en arrondi sur son front, des coeurs sur les joues et un maquillage appuyé. La sexualisation tient beaucoup dans cette position d’attente et ce regard de côté, et évidemment dans les points noirs au niveau des seins.

claude010Ces autoportraits au masculin sont très différents, plus sérieux, plus sage. Sur cet exemple iel se tient debout, la main sur la hanche qui est dans l’histoire de l’autoportrait et du portrait une position de masculinité agressive. Dans son costume trois pièces iel nous regarde fixement, droit, pas d’accessoires et ce crâne rasé. L’illusion ou la réappropriation de genre est parfaite. Au début du XXe siècle penser une femme au crâne rasé est quasiment voire totalement impossible pour la société, c’est un acte très fort. Dans son autoportrait féminin Claude Cahun donne l’impression de n’être qu’une poupée artificielle et là même de performer un genre qui n’est pas le sien tandis que dans l’autoportrait masculin semble être une image du genre réel / ressenti.

« Si l’on osait y regarder de plus près, ce visage ne serait plus qu’un masque ; ce corps, un corps de paille accommodé au goût le plus général et changeant à son heure ; ces mains nues, des gants couleur de peau, et sur quoi (pour acquis de prudence) les manches font encore des mitaines. » – Claude Cahun, Aveux non avenus

Toutes ses photographies sont scénographiées, théâtralisées même. L’artiste se cache et se dévoile dans le même temps ce qui laisse le public dans le trouble. Certain.e.s y voient une revendication presque féministe à vouloir montrer une autre image du corps féminin que celle donnée par le mouvement surréaliste qui se cantonne à l’utiliser comme objet et support. D’autres une véritable quête identitaire loin de son genre assigné à la naissance.

Frida Kahlo

Frida-Kahlo-la-revancheFrida Kahlo est un.e artiste mexicain.e, contemporain.e de Claude Cahun. Elle trouble le genre dans une autre mesure que ce.tte dernier.e. Très jeune déjà iel est pris.e en photo par son père dans le patio de la maison de Bleue de Coyoacan en 1926, Kahlo est habillé.e en costume trois pièces, l’air très masculin. Outre son apparence quotidienne, les représentations qu’iel fait d’iel-même sont aussi empreintes de ce questionnement, ce va-et-vient. À savoir qu’après son mariage avec l’artiste Diego Rivera Frida Kahlo adopte la robe tehuana, incarnation de la femme forte au sein d’une société matriarcale indienne. C’est à la fois le moyen de revendiquer une place en tant que femme engagée et son origine mexicaine. Au moment de la révolution mexicaine ces robes sont devenues des symboles révolutionnaires de la mexicanidad (mouvement populaire révolutionnaire, pour un retour aux racines culturelles mexicaines et indiennes).

indexTrès connu.e pour ses autoportraits peints Frida Kahlo a notamment réalisé Autoportrait aux cheveux coupés (Autorretrato con Pelo Cortado) en 1940. Assise sur une chaise au centre de la pièce immense Kahlo a le teint pâle, fatigué. Iel porte un costume gris sombre, des chaussures noires à talons et des boucles d’oreilles. La chaise ainsi que le sol sont jonchés de mèches de cheveux noirs, et entre ses jambes se trouve la paire de ciseaux. Tout en haut de la toile nous pouvons lire les paroles d’une chanson populaire mexicaine :

« Mira que si te quise, fue por el pelo, Ahora que estas pelona, ya no te quieros »
(tu vois, si je t’aimais, c’était pour tes cheveux, maintenant que tu es chauve, je ne t’aime plus)

Ces paroles nous forcent à chercher un lien entre cette toile et la relation de l’artiste avec Diego Rivera. Nous apprenons de Herrerra (biographe officielle de Frida Kahlo) qu’iel avait menacé son conjoint de couper ses cheveux s’il ne mettait pas fin à une relation extra-conjugale. Si nous partons sur ce lien on peut penser que le costume porté par Kahlo, de toute évidence trop grand pour elui pourrait appartenir à Rivera. Iel n’en est pas à sa première coupe radicale, déjà en 1934 iel avait tout coupé lorsqu’iel avait appris que Rivera avait entretenu une liaison avec sa propre sœur. Frida Kahlo par ces coupes de cheveux déconstruit ce qui est vu comme un des attributs les plus féminins. Il faut rappeler tout de même que dans l’exemple d’Autoportrait aux cheveux coupés iel porte des chaussures à talons et des boucles d’oreilles. On trouve donc une ambivalence, une coexistence de plusieurs expressions de genre contradictoires. Pour Margaret Lindauer Frida Kahlo « a plutôt combiné les attributs féminins et masculins, se situant dans une catégorie énigmatique entre les stéréotypes féminins et masculins ». Le travestissement de la part de personnes assignées femme à la naissance a eu aussi un rôle social, c’est-à-dire qu’habillé.e en homme on pouvait accéder à des privilèges impossibles en robe. La présence des ciseaux au niveau de l’entrejambe est d’autant plus interrogateur : symbole de la castration originelle des femmes (Freud) ? Volonté de mettre fin au phallocentrisme ? Transposition de la force supposée du sexe masculin dans l’acte même d’avoir coupé ses cheveux ? Allusion à la peur des hommes des castratrices (femmes de pouvoir) ?

Beaucoup de personnes assignées femmes à la naissance se sont coupé.e.s les cheveux en signe de protestation, comme Georges Sand après le départ de Musset. C’est à la fois signe de naissance et de mort, la mort d’une image idéalisée de l’artiste et de la femme et la naissance d’une nouvelle identité plus forte. Claude Cahun et Frida Kahlo ont gardé ses signes d’ambiguïté de genre dans leur vie quotidienne et font de leur vie même une œuvre capitale pour appréhender la question de l’androgynie. À titre d’ouverture nous pouvons citer Michèle Sylvander qui après avoir couper sa chevelure la réutilise pour se créer une pilosité au niveau du torse. Dans cet autoportrait elle assemble pilosité, maquillage et cheveux longs créant le même trouble dans l’identification que Cahun et Kahlo. Outre l’aspect féminin / masculin les artistes questionnent la notion d’identité en elle-même : que reste-t-il après ce que l’on peut imiter ?

fautive sylvander

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Lectures indicatives

Christine Bard, Femmes travesties, un mauvais genre
Dominique Baqué, Mauvais genre(s)
Judith Butler, Trouble dans le genre
Claude Cahun, Aveux non avenus
Julie Crenn, Ahora que estas pelona Frida Kahlo l’ambiguïté du genre
Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualité

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