Body Positive : entre art et militantisme

Dans notre société actuelle, seul compte le corps de l’homme cisgenre blanc valide correspondant aux codes de l’homme viril. Les médias, la publicité et même l’art nous en donne une sur-représentation. Où sont les autres corps ? Érotisés pour ceux des femmes, voire « invisibilisés », cachés, interdits pour les corps les plus marginaux… Beaucoup d’artistes femmes ont réalisé tout un travail de réappropriation de leur corps pour l’extraire de l’érotisation du regard masculin (Frida Kahlo par exemple). Mais alors, qui interroge les corps marginaux par le biais de l’art ? Généralement, les artistes ayant elles-mêmes un corps jugé comme tel, utilisent largement l’autoportrait pour mettre en avant de nouveaux schémas de représentation. En nous basant sur le travail de la photographe Laura Aguilar, nous pourrons nous questionner sur le corps « gros », « obèse » pour ensuite en voir les continuités sur les réseaux sociaux.

Note : Il me semble ici opportun de signaler que je ne suis moi même pas concernée, cependant le texte a été relu par plusieurs concernés, les termes pouvant toujours être changés s’ils ne convenaient pas. L’utilisation des termes « très gros » ou « gros » ne fait pas référence à un jugement de valeur personnel mais au jugement de la société, en reprenant les termes de l’historien auteur de l’ouvrage Les métamorphoses du gros utilisé pour la partie historique.

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Laura Aguilar

« Dans une société dirigée par les guerriers qui fait un mythe de la force physique, le puissant mange à satiété […]. Qui mange beaucoup domine les autres. »
A. Riera-Melis, Société féodale et alimentation (XII-XIIIe siècle)

Au début du Moyen Âge le « gros » impressionne. En effet ce sont les plus riches qui sont associés à des corps imposants, car le « gros » est signe de richesse et d’abondance. Le « mince » et le « maigre » sont suspects, perçus comme des corps fragiles et malades. Pour les personnes malades, on leur conseille de se nourrir plus qu’à l’habitude.
Mais durant l’époque médiévale, un doute s’installe. Dans un monde régi par la morale religieuse, on critique les excès et donc ceux de l’alimentation. Ce n’est pas le corps gros qui est jugé, mais la gloutonnerie. Les injures ne se posent pas sur l’apparence mais sur le comportement. Mais le jugement est dur pour les « très gros », ceux qui ne peuvent  pas monter à cheval, réaliser certaines tâches physiques ou encore les inaptes à la guerre. Mais aucune trace n’est laissée quant à la différenciation entre « gros » et « très gros », hors les quelques caractéristiques déjà citées.

La Renaissance, le XVIe siècle plutôt, fait évoluer la critique du « gros ». On lui accole des attitudes, des défauts censés être inhérents à son corps. Le corps gros est alors qualifié de « lourd », « paresseux ». Le corps mince devient signe de la modernité. Ainsi Castiglione dans Le Livre du courtisan (1528) parle du corps « léger et adroit », « fort, délié et léger » ou encore « force et légèreté acquises par art ». Le mépris augmente et passe dans la société, les expressions sont créées. En plus de la paresse, le corps gros devient signe de bêtise et d’inutilité. Les catholiques représentent Luther marchant sur des Bibles sous un ventre si énorme qu’une brouette est nécessaire pour le porter, le même type de représentation également fait par les protestants sur les catholiques. Alors que le « gros » est critiqué, le « maigre » l’est également : impuissant sexuellement, sans désir, signe d’une mort prochaine, associé aux mélancolies de l’humeur.

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Laura Aguilar

Les régimes censés faire perdre du poids commencent au début du XIXe siècle. Le corps gros est associé à la souffrance physique mais aussi morale. Ainsi, nous trouvons deux textes, un de Granville (1843) et l’autre d’Elie de Beaumont (1760), écrits à la première personne du singulier et racontant la vie d’un obèse en se centrant sur le désespoir et le rejet social (autobiographique?). Le thème devient banal tant dans les publicités que les conversations. Important également : le passage du gros jugé sur le corps seulement au gros jugé sur le poids. L’univers technique transforme l’évaluation du poids en banalité.

À la fin du XIXe siècle, la pesée est courante dans les foyers. Dans la seconde moitié du XIXe siècle la pression se fait plus forte sur les corps, les incitations à maigrir sont plus nombreuses. Les périodiques de mode entre autres prononcent des discours culpabilisateurs. On assiste également à un changement de signification de certains mots comme embonpoint : dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1884, il désigne « une personne grasse » alors que le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré de 1866 l’évalue plutôt comme un « bon état du corps ». Ce changement de sens en moins de vingt ans n’est pas un cas isolé et il est signifiant de la transformation de l’opinion sur le corps gros.

À noter également l’influence des loisirs, des séjours à la plage où les tenues laissent entrevoir le corps qui est immédiatement jugé. La popularisation des miroirs (1870) dans les foyers entretient ce retour sur soi et cette pression sur le corps. Le regard est éminemment plus dur sur le corps féminin, accentué par le port de la robe qui attire l’attention sur les hanches, nouvel objet de jugement public. Le XIXe siècle marque une rupture dans le jugement du corps gros : l’esthétique prend le pas sur la médecine. On juge négativement ce type de corps sur un continuum beauté / laideur et non plus sur des points médicaux.

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Laura Aguilar

Début XXe siècle, c’est la montée des attentes de contrôle et d’affirmation de soi. Le sport entre dans le paysage. En 1920, les paysans sont représentés « gros » ce qui n’avait jamais été le cas. C’est un paradoxe complet car le paysan base son quotidien sur l’activité physique, mais c’est en réalité ici un jugement sur le corps doublé d’un jugement de classe. Le mépris classiste des bourgeois sur les paysans amènent à considérer ce groupe social comme étant « stupide », « arriéré » et « glouton », et donc à le penser comme « gros ».

Le « gros » devient monstrueux dans l’imaginaire collectif, ce type d’anatomie est considéré comme grotesque, curieuse. Certains « très gros » sont alors exposés dans des boutiques de foires. Ils sont jugés incapables de mincir, passifs, subissant leur existence dans la souffrance quotidienne.

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Laura Aguilar

Laura Aguilar fait partie de ces femmes aux corps qualifiés de très gros qui cherchent à donner une autre image de celle véhiculée dans les médias. Une autre image qui rapprocherait leur corps de la beauté plus que de la curiosité. Née en 1959 aux États-Unis, elle centre son travail sur les caractères identitaires qui l’invisibilise : elle est une lesbienne latino obèse. Après avoir réalisé une série de portraits Latina Lesbian, elle se centre sur son corps comme matériel et sujet de l’œuvre. Laura Aguilar choisit comme cadre les paysages désolés du sud-ouest des États-Unis ; elle se place dans la nature jusqu’à ne faire qu’une avec elle et déclenche l’appareil photographique. Elle fait prendre conscience de son corps en se camouflant dans la nature, comme a pu le faire Ana Mendieta pour d’autres raisons. Aguilar donne à voir ce corps marginalisé et oblige le regard du public à se poser dessus. Les photographies en noir et blanc créent une atmosphère sereine, paisible, où le corps peut se voir en dehors cette société juge. Il éclot et se laisse voir dans toute sa beauté charnelle. Elle apparaît seule, nous laissant presque le sentiment d’être un voyeur. Dans sa première rétrospective prévue en septembre 2017 « Laura Aguilar : Show and Tell » au Vincent Price Art Museum, l’engagement de Sybil Venegas est à noter. Conservatrice et proche de l’artiste, Venegas déclare notamment :

« Laura’s work a lot of time represents people that are marginalized and people that are oppressed or people that are invisible »

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Laura Aguilar

Parmi ses inspirations on peut noter Judy Dater, photographe féministe qui travaille sur la réappropriation de l’image du corps féminin par la femme elle-même. Un de ses clichés la représente couchée sur un sol aride, en position fœtale, l’horizon infini et l’utilisation du noir et blanc nous fait immédiatement pensé à Laura Aguilar.

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Judy Dater

Si Laura Aguilar est une artiste professionnelle, la volonté de montrer des corps gros est aussi investie dans le mouvement Body Positive (plus précisément le fat positive). Dans une société qui ne laisse pas de place aux personnes en surpoids, elles ont décidé de l’occuper par elles-mêmes. On trouve des comptes Instagram fat positive et des pages Facebook qui visibilisent le corps gros le plus souvent par des autoportraits. Cet usage de l’autoportrait permet à la fois de dévoiler l’intime avec pudeur et de formuler un message intense. Ces artistes se montrent aux autres, isolés par la société, ils dévoilent leur corps face aux attaques de l’extérieur. Même si une communauté se crée, ses membres ne sont pas à l’abri des messages critiques et haineux.

Frances Cannon est une artiste australienne, très connue pour la création du Self Love Club. Elle poste sur Instagram une photographie de son tatouage « Self Love Club » accompagné d’une femme aux cheveux longs parsemés de fleurs et au corps gros. Très rapidement, beaucoup de personnes se sont également fait tatouer « Self Love Club » créant un véritable mouvement. Frances Cannon pose alors une règle de son club très fréquenté :

« Toujours se respecter, s’aimer, se pardonner et se comprendre. Témoigner aux autres du respect, de l’amour, du pardon et de la compréhension. Être gentil.le envers son corps et prendre soin de sa santé mentale. »

Grâce à @la_josiane_ et mes heures d’errance sur Instagram, je vous propose une sélection de comptes fat positive. Chacune des modèles a un univers particulier entre monde acidulé et yoga.

La société a besoin de gérer les corps et, selon les époques, les injonctions changent. Au XXIe siècle, nous pouvons toujours noter une grosse pression à l’amincissement, doublée d’une injonction à la productivité effrénée. La multiplicité des applications pour smartphone censées nous rappeler nos tâches, nous aider à ne pas nous disperser et à travailler plus vite est significative. On peut le rapprocher de l’intérêt grandissant pour les livres, vidéos et méthodes de développement personnel qui nous sont vendus comme aidant à nous épanouir mais qui contraignent toujours plus notre moral et notre corps à des règles strictes. Le Miracle Morning qui vante le réveil à 5h du matin, le sport quotidien et l’alimentation saine représente une de ces recettes du bonheur du XXIe siècle. Face à ces injonctions et leurs contraintes, des personnes ripostent en visibilisant la différence et surtout l’acceptation du corps tel qu’il est. Le mouvement Body Positive / Fat Positive qui touche le milieu militant mais aussi le milieu artistique a à cœur de montrer une diversité des corps pour briser la pression autour du « corps idéal / idéalisé ». Au centre de ses mouvements, la notion de solidarité et de soutien se pose également en contre-pied de l’individualisation grandissante de notre société. Plusieurs artistes illustrateurs/trices créent autour de ces corps marginalisés et nous laissent entrevoir une nouvelle manière de les appréhender sans honte et sans caricature. Ce nouvel intérêt et engagement peut mener (ou est en train de le faire!) à un véritable mouvement artistique riche en médiums et en représentations.

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