Andy Warhol et ses « Self Portrait in Drag », 1981

Andy Warhol est une superstar de l’histoire de l’art, l’un des représentants les plus connus du Pop art. Les ouvrages et les expositions retracent ses sérigraphies, ses multiplications de portraits d’Elvis Presley à Marilyn Monroe. Mais il existe une partie de sa production qui reste dans l’ombre : sa série d’(auto)portraits travestis de 1981. Il est intéressant de voir comment les historiens de l’art sont restés à l’écart de ces polaroids pourtant très typiques de l’œuvre globale de l’artiste. Nous verrons ici cette série d’(auto)portraits de Warhol travesti.

La superstar

canvas2Andy Warhol, ou Andrew Warhola, né en 1928 à Pittsburgh, est le troisième fils d’un couple d’immigrés tchécoslovaques. Il fait des études de dessin, peinture et arts décoratifs où il rencontre Philip Pearlstein (qui deviendra peintre réaliste) avec qui il part pour New York. Après avoir travaillé dans la publicité, il crée ses premières toiles représentant des personnages de bandes dessinées en 1960, les bouteilles de Coca-Cola ne tarderont pas. C’est après la découverte en 1961 du travail de Roy Lichtenstein qu’il est véritablement marqué par la possibilité d’utiliser le commun pour une œuvre d’art.

Campbells_Soup_Cans_MOMA

Il atteint la postérité avec ses soupes Campbell (1965) et son phénomène de répétition. Il le reprendra pour les séries de portraits, sur lesquels il ne cherchera pas à faire transparaître le caractère ou la personnalité de ses modèles comme le veut la tradition du portrait. Il les stylise, les lisse, ne garde que les traits marquants de leur visage pour n’en garder que l’esthétique. En quelque sorte, nous pouvons dire qu’il les vide de leur individualité pour n’en garder que le symbole, paradoxal pour un portrait pourtant. Ces années sont cruciales pour la poursuite de sa carrière et de son mythe : il monte la Factory, son atelier où fourmillent ses assistants et ses modèles.

Andy et les travestis

WOMEN IN REVOLT DVDWarhol a aussi produit plusieurs films expérimentaux où il embauchait régulièrement des travestis pour jouer les rôles féminins comme dans Women in Revolt. Il existe pour l’artiste une véritable admiration pour le travestissement.

« Je suis fasciné par les garçons qui passent leur vie à essayer de devenir totalement filles, car cela représente un travail énorme, double, pour se débarrasser de tous les signes révélateurs de masculinité et acquérir tous les signes féminins »

Andy Warhol est dans un paradoxe concernant les travestis, il les visibilise par ses films, mais ne les accepte pas dans l’identité dans laquelle ils se reconnaissent.

« A un moment, nous avons employé des travestis dans nos films parce que les vraies filles que nous connaissions semblaient incapables de s’enthousiasmer pour quoi que ce fût, alors que les travestis s’enthousiasmaient pour n’importe quoi. Mais ces derniers temps, les filles semblaient retrouver leur énergie, et nous nous sommes donc remis à en employer de vraies. »

Ici on peut voir la non-acceptation voir le mépris pour les travestis. Pourtant en 1977, il déclare que Holly Woodlawan (travesti ayant joué dans Women in Revolt) est la « meilleure comédienne de tous les temps ». Il genre de temps à autre les travestis (H>F) au masculin, et/ou au féminin, apparemment sans logique ou évolution. En 1973, il confie dans un entretien à George Griskin « Je vis avec un drag-queen. », parlant ainsi de Silva Thins, citée plus haut dans l’interview en ces termes :

« A.W. : Silva Thins jouera dans Vicious, un film à propos d’une fille qui est amoureuse d’un garçon qui va devenir une femme. Elle se prépare pur le rôle en ce moment.

G.G. [à Silva Thins] : Donc, pour écarter tout malentendu, vous êtes une femme.

S.T. : Non.

A.W. : Elle est une mosaïque.

G.G. : Une mosaïque ?

A.W. : Un collage de sexe. Il ne sait pas très bien qui il est.

G.G. : AC-DC [bisexuel] en d’autres termes ?

A.W. : Non, pas AC-DC. Il ne s’habille pas avec des vêtements de filles, mais il met du rouge à lèvre. »

Ladies and gentlemen

En 1975, Andy Warhol réalise une suite de sérigraphies portraiturant des travestis noirs et hispaniques. L’origine de cette série serait une commande de Luciano Anselmino, propriétaire d’une galerie à Turin et proche de Man Ray, qui avait déjà commandé une édition de 100 exemplaires de l’artiste surréaliste. Warhol aurait demandé à ses assistants de se rendre dans des bars du Greenwich Village, principalement le Gilded Grape, pour trouver des travestis aptes à poser. Ici, nous pouvons noter que ce sont les seuls modèles qui ont été payés pour leur prestation, et également que ce sont les seuls modèles de couleur que l’artiste représentera de sa carrière (hors portraits de Mao). Pour cette série, Warhol utilise les mêmes techniques qu’à son habitude : décomposition du visage, aplats de couleur fortes et multiplications. Pour étudier cette série, il n’existe que peu de sources, car elle reste marginale dans les études des historiens de l’art.

Self-Portrait in Drag

Self-Portrait in Drag est une série d’(auto)portraits de Warhol réalisée en 1981. Les conditions de création de ces (auto)portraits ne font pas consensus chez les spécialistes. Certains accordent l’entière paternité de ces polaroids à Warhol et d’autres citent Christopher Makos. Warhol, qui connaissait donc Man Ray, aurait voulu – avec ou sans Makos ? – reprendre l’idée de Rrose Sélavy, alter-ego féminin de Marcel Duchamp ayant été portraiturée par le photographe surréaliste. Il est intéressant de voir que Warhol, même s’il ne comprenait pas les identités des travestis qu’il rencontrait, a tout de même voulu prendre leur place le temps d’une série photographique.

Sur ces clichés, Andy Warhol porte plusieurs tenues où la couleur dominante est le blanc, son visage est poudré presque à outrance et son maquillage est appuyé. L’artiste porte différentes perruques, allant de la coupe courte et blanche à la très volumineuse chevelure châtain.
Les poses sont simples, centrées sur le visage et le haut du buste. Dans la majorité, Warhol fixe l’objectif du regard. Ces yeux en direction du spectateur nous mettent dans une position de voyeur. Sur certains polaroids où l’artiste ne porte pas de vêtement en haut du corps, cette position est accentuée : nous regardons la préparation d’un travesti. L’expression impassible de Warhol rend presque la scène malaisante. Esthétiquement, ces (auto)portraits sont très lisses, certains plus travaillés que d’autres et donnent à voir un Warhol très à l’aise avec les codes de la mode.

CAL_20110714_andywarholcollegeyears_main_zps6c00fc92Outre la fascination pour leur vie et leur esthétique que nous avons déjà pu citer, Andy Warhol a toujours aimé jouer sur son identité. Son premier autoportrait date de 1950 : The Broad Gave Me My Face But I Can Pick My Own Nose, réalisé en peinture. Il est ici très loin de la touche lissée et épurée que nous connaissons mieux. Cette toile montre un jeune homme qui entre son index dans sa narine, les proportions ne sont pas justes et le fond est saturé de symboles colorés. Il n’a jamais cessé de s’autoportraituré, même si entre 1960 et 1980 nous notons une plus faible production.

9141-Warhol-Six-Self-Portraits

warhol-self-portrait-fright-wig-620Les années 1980 sont celles où il orchestre un culte de sa personnalité et de l’argent. Un an avant sa mort, il réalise Self Portrait with a Fright Wig et Self Portrait in Camouflage (1986), ces clichés tirés sur un format carré prennent alors un caractère iconique. Andy Warhol pose frontalement en perruque et en pull à col roulé noir. Ce vêtement sur le fond sombre a comme conséquence de faire disparaître le corps de l’artiste, processus dont on peut déceler les débuts dans Self Portrait in Drag. L’attention est alors entièrement posée sur le visage. L’image matricielle est un polaroid, qui est décliné en 8 couleurs différentes. Le visage de l’artiste est positionné au bas de la sérigraphie, ce qui diffère des productions antérieures et préfigure la chute (autrement dit la mort) prochaine de Warhol.

Self Portrait in Drag est principalement pour Andy Warhol un autre moyen de visibiliser son image, de construire son mythe et de se jouer de l’identité. Ses autoportraits n’ont pas vocation à être des représentations fidèles de la personne mais à être de véritables œuvres travaillées et stylisées. Warhol a un rapport aux travestis qui reste ambivalent et paradoxal, entre émerveillement et incapacité à admettre leur identité.

16

Enregistrer

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s