Le cabinet de curiosités de Christophe-Paul de Robien (1698-1756)

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Le cabinet de curiosité

On ne peut manquer ce si bel édifice. D’une sobriété à couper au couteau, le musée des Beaux-Arts de Rennes ne manque néanmoins pas de vous rappeler, que du haut de son impressionnante stature, il n’en demeure pas moins le gardien de tant de trésors, « manifestations les plus précieuses et les plus éclatantes de l’esprit humain », témoins de l’histoire de l’humanité. Intriguée par les origines d’un des quinze premiers musées de France officiellement crées, je vous propose sans attendre un petit voyage de quelques siècles en arrière à la rencontre d’un homme, Monsieur Christophe-Paul de Robien.

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Christophe-Paul de Robien dans son cabinet, gravure de Bachelon, musée des Beaux-Arts de Rennes

Une fois traversés le vaste hall d’entrée et ses salles latérales, des espaces dédiés aux expositions temporaires ainsi qu’à une collection archéologique de grande qualité, incluse dans votre parcours initial, le musée des Beaux Arts de Rennes vous dévoile également l’un des plus riches et des plus fabuleux cabinets de curiosités d’Europe. P1000119Accessible par l’intermédiaire d’un modeste couloir, prélude adjuvant de cette remarquable collection encyclopédique, cet ensemble trouve son origine dans l’ambition estimable de l’intellectuel et collectionneur amateur Christophe-Paul de Robien (1698-1756), président à mortier au Parlement de Bretagne. Chevalier, Baron de Kaër, Vicomte de Plaintel, ce magistrat provincial, né à Robien près de Quintin dans les Côtes-d’Armor (22) apparaît comme l’un des personnages les plus emblématiques du siècle des Lumières en Bretagne.

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Hôtel de Robien, rue du Champ-Jacquets, Rennes (2015)

Il constitue à ce titre un cabinet d’archéologie et d’histoire naturelle où s’accumulent maints objets, près de huit mille !, qu’il entrepose dans son hôtel particulier, rue du Champ-Jacquet, à Rennes. Restitué à l’identique au moyen d’un consciencieux travail muséographique, appuyé sur les écrits de Robien lui-même, notamment son ouvrage Description écrite et dessinée, le cabinet nous révèle pas moins de quatre cents objets de la collection, aussi énigmatiques que fascinants, telles que la chaussure d’un géant chinois, une série de haches polies de l’âge du bronze, une pompe à incendie, une défense d’éléphant ornée importée du Nigéria datant du XVIIe siècle, ou encore une somptueuse représentation du dieu Vishnu du XIVe siècle. Un ensemble agencé dans l’intimité d’un petit espace clos où l’on déambule, émerveillé, à la rencontre de cet univers sans pareil qu’une multitude de tableaux et de meubles d’époque viennent compléter.

Le cabinet de Robien fait état, au même titre que ses homologues, des préoccupations qui ont animé les sociétés au cours des siècles précédents. Apparu dès le milieu du XVIelumière siècle, le cabinet de curiosités ou kunst und wunderkammer, chambre d’art et de merveilles, se voit défini par l’historien de l’art français Antoine Schnapper comme un véritable « microcosme (…) au sens de résumé du monde où prennent place des objets de la terre, des mers et des airs, ou des 3 règnes, minéral, végétal, et animal, à côté des productions de l’homme ». Des cabinets qui avaient en effet pour but, non moins scientifique, que d’éclairer le monde, rendre compte de la perfection de la nature, tant au travers d’objets véritables ou naturels (relatifs à l’histoire naturelle) que par des objets artificiels, de la main de l’homme, dont certains étaient connus sous les termes de « monstruosités » ou « bizarreries ». L’imaginaire, le fantasque, l’éP1000082.JPGtrange, le bizarre font partie intégrante de ces cabinets et participent à leurs attraits, tant aux yeux des contemporains de l’époque, qu’aux nôtres, spectateurs d’un autre temps.

Par conséquent, au cœur d’un espace si restreint, s’éveille devant nous un condensé des beautés du monde où se côtoie un large panel d’objets hétéroclites. La Renaissance voit éclore les grands voyages, essentiellement par voies de mers, Jacques Cartier et le Canada en 1534 et vishnu1536, ou encore Jean Mocquet en Amérique centrale entre 1601 et 1602 notamment, des réserves inexhaustibles qui vont permettre aux esprits curieux de constituer ces espaces, à la fois empreint d’érudition mais également de prestige, donnant naissance à cette nouvelle forme de collectionnisme. Les collections d’antiquités, alors essentiellement gréco-romaines, s’élargissent aux œuvres d’art contemporaines, aux objets précieux et/ou étrangers qui vont constituer au fur et à mesure l’essentiel de la demande, aux instruments divers, à l’ensemble des spécimens de la nature, sans oublier les manuscrits et imprimés qui confèrent à celui qui les détient un prestige intellectuel certain. Une véritable soif de connaissances, qui gagne dans un premier temps les souverains puis la grande bourgeoisie et les lettrés, permet ainsi de constituer ces fameux « catalogues encyclopédiques des productions de la terre », des « abrégés de la nature » qui perdureront jusqu’aux XIXe et XXe siècles.          P1000102Constituée sur près d’une trentaine d’années, la collection de Robien, dont le fils, Paul-Christophe de Robien hérite après la mort de ce dernier en 1756, n’en demeure pas moins conséquente. Héritière de la curiosité de la Renaissance, elle est alors tout à fait comparable aux grandes collections parisiennes de son temps. On y retP1000114rouve ainsi des centaines de dessins, des chinoiseries, de nombreuses médailles en passant également par des armes ainsi que des peintures ou des sculptures,  entre autres obtenus par le biais de marchands ou de ventes publiques. Or, bénéficiant par ailleurs d’une certaine célébrité auprès de ses contemporains, le cabinet est tout à fait représentatif de son époque. La collection ne s’apparente en rien en une spécialisation quelconque mais repose bel et bien sur l’idée ancienne que l’homme peut « embrasser tous les champs de la connaissance », fleuron inéluctable du siècle des Lumières.

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La constitution d’un cabinet de curiosités joue également un rôle important dans l’affirmation de son statut social. Elle permet d’accéder à un monde prestigieux où l’on se crée un cercle social d’intellectuels admirant les différentes pièces de leurs collections respectives, tout en pratiquant dons et échanges. Des rencontres éminemment importantes dans une ville encore dépourvue d’institutions prévues à cet effet telles que les académies. Membre du parlement de Rennes pendant plus de trente ans, Christophe-Paul de Robien, à l’instar des nobles savants de province, fréquente assidument ces divers cercles qui le conduisent à de nombreux déplacements, notamment dans la capitale de la curiosité, Paris. Bien que la pratique du collectionnisme demeure une pratique individuelle, elle n’en est pas pour autant solitaire et permet d’autant plus de manifester à la société provinciale la grandeur de sa famille.

En outre, il s’agit également d’une pratique constitutive des nombreuses activités auxquelles prenait part ce savant et grand amateur d’art. Le président de Robien animait la vie culturelle de sa région qu’il appréciait tout particulièrement, et qui constitue l’objet de nombre de ces recherches et travaux. Considéré comme un des premiers archéologues de Bretagne, il fait fouiller à cet effet les sites de Locmariaquer dans le 56 et la Roche aux fées dans le 35 et constitue une collection numismatique considérable, aujourd’hui disparue. Il rassemble dans le même temps près de 4308 ouvrages pour constituer l’une des plus vastes bibliothèque de la Bretagne du XVIIIe siècle. L’ensemble de la collection de la famille des Robien se voit confisqué par l’administration révolutionnaire au cours de l’année 1794 pour donner naissance aux futurs musées de Bretagne dont le musée des Beaux Arts de Rennes, qui ouvre ses portes au cours de l’année 1801. Aujourd’hui, la collection se retrouve également dispersée à la bibliothèque des Champs Libres ainsi qu’à l’université de Rennes 1.

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Les cabinets de curiosités, ces « moyens de perfectionner les arts et les sciences » (Wilhelm Gottfried Leibniz) sont pour nombre d’entre eux aux origines de nos musées actuels, où déjà transparaissent des préoccupations muséographiques. Des lieux de mémoire au travers desquels les enjeux et problématiques liés à la diffusion des savoirs sont vus comme des responsabilités civiques, des conditions essentielles au progrès. La Révolution Française voit la notion de patrimoine prendre forme au moment où naît l’idée que l’Etat doit se faire conservateur, transmettre aux générations suivantes et permettre au musée de devenir le nouveau garant des valeurs artistiques en ce XIXe siècle.

Sans énumérer l’ensemble des pièces exposées, je ne peux que vous inviter à la rencontre de l’une des plus extraordinaires collections du musée, satisfaire votre curiosité insatiable, je le sais, mais également pour le plaisir des yeux et vous octroyer la beauté de tout un monde, toute une époque, aux prémices de nos musées actuels.

 

Article écrit par Camille Janin

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