Alberto Sorbelli : une prostituée au Louvre

Scandale, outrage et violence sont des mots qui nous viennent en tête lorsque nous pensons au travail d’Alberto Sorbelli dans les années 1990. Cet artiste italien a commencé sa carrière par trois sulfureuses performances : Le Secrétaire (1990 et 1991), La Pute (1994 et 1997) et L’Agressé (1996).

Le Secrétaire (1990)

secrétariat 1990

Une première performance réalisée lors des journées portes ouvertes de l’ENSBA où l’artiste joue reste assis derrière une table à répondre aux questions du public. Il cherche à entrer en contact avec les gens, à les intéresser, les passionner. Le décor est minimaliste, Sorbelli en costume attend face à la chaise vide qu’une personne vienne l’occuper et le questionner. Même si le public apprécie la proximité avec le jeune étudiant, son professeur de peinture critique les performances car ce n’est pas un medium qui a vocation à être un produit vendable. La réflexion de Sorbelli est qu’il ne vend pas d’œuvres matérielles, mais son temps.

La Pute (1994)

alberto-sorbelli-objet-dart-au-louvre-1994

Vu que l’artiste n’a que son temps à vendre, sa démarche se rapproche de celle d’un.e prostitué.e, et c’est donc naturellement que Sorbelli en vient à incarner ce personnage. C’est un habitué des travestissements puisqu’il se rend régulièrement aux vernissages parisiens habillé en femme. Pour cette performance, Alberto Sorbelli porte des escarpins noirs et une robe noire assez remontée pour laisser voir ses bas et ses fesses. Il déambule ainsi dans les salles du musée du Louvre sous le regard médusé du public. Un des clichés les plus connus montre Sorbelli dos à la Joconde, faisant face aux spectateurs.trices qui ne savent plus qui regarder. L’intervention artistique de Sorbelli n’ayant pas reçu au préalable l’accord de la direction de musée il fut arrêté par les gardiens, puis la police. Le public était en colère, ne supportant pas de voir un travesti se baladait impunément dans cette institution sacralisée. Sorbelli confie à ce sujet :

« Même pour les gens qui pourrait être intéressés et qui vont voir des putes, me voir dans ce contexte a quelque chose d’inadmissible. Pourtant, je ne fais de mal à personne, j’ai juste envie d’aller voir des expos et de faire la pute en même temps. »

Cette proximité avec la prostitution va lui être reproché de façon la même année : il a été invité à l’exposition « Hiver de l’amour » organisée par le musée d’art moderne de la ville de Paris, mais peu de temps après il fut interdit « par risque de prostitution ». En effet, le centre d’art lui avait demandé de choisir clairement entre son statut d’artiste et son rôle de travailleur du sexe. Le cas de Sorbelli nous montre bien que même au milieu des années 1990 le milieu de l’art est encore conservateur dans ses mœurs et se permet de censurer un artiste pour des rumeurs (fondées ou non, cela ne change en rien le caractère incohérent de l’interdiction). En 1995 Alberto Sorbelli est exclu de l’ENSBA pour « comportement incorrect ; agissements douteux ». Il se refuse à se qualifier comme un provocateur, partant du principe que la prostitution n’est pas une activité dépréciative. Il recherche le contact, la discussion et le rapport aux autres.

L’Agressé (1996)

agressé 1998

Ce rapport aux autres il le provoque de façon très direct dans cette dernière performance où l’artiste est battu par des visiteurs.euses.

« Je ne m’oppose pas, j’encaisse, et quand on accepte les coups, tout va mieux, parce que c’est en résistant physiquement aux coups qu’on se fait mal, tandis que là je me fais frapper sans résister, je me laisse aller, je ne suis pas contrarié dans mon corps ni dans ma tête, c’est même comme un massage. C’est une situation de jouissance : je reçois une agressivité à lauqelle je me donne entièrement. Et en même temps, ce genre de performance est une réponse apportée au comportement des policiers qui m’enlèvent mes bijoux, ma perruque, mes talons aiguilles, me tordent le bras et me mettent une matraque dans le dos. C’est terriblement humiliant, alors j’ai préféré utiliser cette agressivité ambiante et parfois réelle en organisant des actions plus violentes »

Alberto Sorbelli dans L’Agressé endosse le rôle de catharsis, il encourage le public à le frapper pour afin que ce dernier puisse évacuer son agressivité. Sa position passive est d’autant plus percutante qu’il est toujours travesti, et en cela, il symbolise ce que la société rejette : l’homosexuel, le travesti et le trouble du genre. Il représente aussi toute la violence que subit la communauté homosexuelle et et travestie.

« On m’a tellement tabassé quand je me baladais en talons ! Rien ne stipule :  » Si vous avez un pénis et pas de seins, vos talons ne doivent pas dépasser un centimètre et demi ». Il n’y a jamais eu de frontière entre ma vie personnelle et ma vie d’artiste »

Première tentative de rapport avec un chef d’œuvre (1994)

alberto-sorbelli-tentative-de-rapport-avec-un-chef-doeuvre,-1997

Encore une fois Alberto Sorbelli utilise le travestissement dans une performance réalisée au musée du Louvre. Il déambule une fois de plus dans les couloirs de cette institution, pour s’arrêter devant la Joconde et se faire prendre en photo, comme pour La Pute. Sorbelli souhaite montrer et jouer avec son corps, dans Première tentative de rapport avec un chef d’œuvre il montre ses fesses de façon très suggestive. Laurence Louppe dans Art Press confie sur cette partie du corps « [c’est] une zone érotique essentiellement androgyne puisque commune aux deux sexes, qui est revendiquée comme médium ou outil principal d’expression et d’activité »

Alberto Sorbelli rajoute :

« Je suis libre de toute catégorie : homme, femme ; artiste, pute. Si je montre mon pénis, je suis catégorisé homme. Dans un corps viril, es fesses, c’est moins connoté et plus propice aux rêves et à l’imagination »

1994

Alberto Sorbelli est une figure artistique singulière, qui allie érotisme et androgynie. Connu pour ses scandales, il n’en reste pas moins un artiste qui travaille sur la notion d’identité, de genre, de sexe et sur l’ambivalence des mœurs. Alberto Sorbelli joue aussi les modèles pour Olivier Blanckart dans une reprise d’un autoportrait travesti d’Andy Warhol dont nous avons déjà pu parlé sur Florilèges.

Olivier Blanckart, Sorbelli en Warhol as drag

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