Pomme à la Boule Noire : confirmation d’un talent unique entre fraîcheur espiègle et gravité nostalgique

Une vieille âme éprouvée dans un corps de poupée de porcelaine. Un regard mutin et une impertinence piquante sous, en ce soir du 20 septembre, un chignon haut et une mignonne salopette. Une paradoxale femme-enfant, insaisissable et inclassable, dont la voix vous traverse de part en part, vous laissant pantois et en manque de ce monde sublime dont elle vous ouvre si fugacement les portes.

Nord, le chanteur qui assure la première partie du concert, quitte la scène avec sa guitare à la main et sa franchise un peu barrée qui le rends si sympathique.
Les minutes passent, une musique d’ambiance accompagne les conversations qui reprennent et l’entrée des spectateurs qui n’arrivent que pour voir la tête d’affiche. L’attente est là, grandissante ; le besoin de la voir enfin apparaître est palpable.
On a besoin de se rassurer, besoin de confirmer que notre élue est restée elle-même, et que la maison de disque qui l’a accompagnée pour réaliser son premier album ne l’a pas dénaturée.
Les vidéos sorties sur sa chaîne YouTube officielle nous on autant inquiété que donné l’eau à la bouche. On se fait peur à penser que cette patte inimitable ait pu arrondir ses angles, que notre diamant brut ait taillé ses facettes pour briller aux yeux du plus grand nombre.

La fumée jaillit à nouveau, remplit l’espace, tourbillonne autour de cette petite valise ouverte et posée au centre de la scène sur laquelle sont collées des images du Voyage de Chihiro. Les spots s’allument, jouant sur les volutes. Les voix se taisent, on le sait, elle est là, de l’autre côté de ce rideau. Elle monte sur scène, nos regards ne la lâchent plus.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n01-_mg_5782-5ae99

Le concert s’ouvre sur À peu près, la chanson éponyme de l’album. Accompagnée de Stephen, son musicien, elle se saisit de sa guitare. Nos sourcils se haussent, pourquoi n’utilise-t-elle pas de son autoharpe ? Mais l’autoharpe, cet instrument magnifique que Pomme s’est donné pour mission de remettre au gout du jour après ses dernières heures de gloire aux mains des chanteuses country, reste sur le carreau.
La chanson passe, comme édulcorée par ce nouvel arrangement. Elle reste agréable mais l’instrument qui diffère atténue l’amplitude quasi-mystique que prenaient les vocalises de Pomme dans les versions précédentes.
Notre cœur tressaute, on en vient à craindre que le charme n’opère plus.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n25-_mg_6121-63b3b
(Version autoharpe À peu près : https://www.youtube.com/watch?v=TbQHy_QTldE)
(Court extrait version guitare À peu près dans : https://www.youtube.com/watch?v=gZsO-LD_rxE&t=1s)

Mais la jeune chanteuse sait très bien ce qu’elle fait. Elle ne lâche rien et continue sur cette voie nouvelle qu’elle trace droit devant elle.
Elle relance avec Pauline, version à la française et contemporaine de la mythique Jolene chantée par Dolly Parton dans les années 70. Dolly Parton, justement l’une de ses grandes inspiratrices country qui jouait de l’autoharpe. Hommage légèrement décalé qui mêle à la splendide résignation désespérée de l’originale des notes d’ironie acide propre à notre Pomme ; Pauline fait autant mouche auprès de nous qu’auprès des hommes.
Malgré nous, un sourire vient se plaquer sur nos lèvres, le premier fil est tissé.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n44-_mg_6225-156bb
(Version concert Pauline : https://www.youtube.com/watch?v=aIEHFRh9L3Y&t=6s)

Dans la même impulsion, elle enchaîne d’abord avec De là-haut aux accents délicieusement rétro et à la rythmique appuyée par une petite percussion. La chanson symbolise à elle seule le paradoxe de Pomme : ses petits mouvements d’épaules saccadés et le rythme entêtant du morceau ne correspondent en rien avec les paroles. Pomme y incarne macabrement une jeune femme décédée, observant son enterrement et l’affliction de ses proches depuis les cieux.
Puis elle se lance sur Ce garçon est une ville, l’une des chansons qui a subi l’une des plus lourdes reconversions. Et là, tout s’assemble. Nettement plus punchy, plus affirmée, plus rock, la sage chanson – que l’on connaissait chantée en acoustique sur la passerelle Nelson Mandela de La Rochelle – prend une dimension toute nouvelle avec le nouvel arrangement.
D’autres liens sont lancés, le piège se tend.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n11-_mg_6015-379fe(Version album De là-haut : https://www.youtube.com/watch?v=XsqB-AYs_ew)
(Version concert De là-haut : https://www.youtube.com/watch?v=CVY_A1_i5Gs)
(Version acoustique Ce garçon est une ville : https://www.youtube.com/watch?v=1NgABnnNgA4)
(Court extrait version concert Ce garçon est une ville dans : https://www.youtube.com/watch?v=gZsO-LD_rxE&t=1s)

Vient ensuite La lavande, et le doute n’est plus permis. Complètement évanescente au cœur de la brume fuchsia, elle offre un spectacle visuel et auditif extraordinaire. Face à nous, sur la scène, à quelques mètres à peine, elle est tout simplement incomparable. Le texte grave, presque morbide, captive étrangement.
La toile qu’elle a tissée, à notre insu dès ses premières chansons, comme une araignée envoûtante, se resserre autour de nous. Au loin s’envolent les doutes, quoi qu’elle décide de faire, la salle la suivra, transportée.850266716    (Version concert La lavande : https://www.youtube.com/watch?v=ws2ZcaFndBM)

S’enchaînent alors deux « classiques » qu’elle a déjà chanté en public à plusieurs reprises, au Jardin d’Acclimatation pour la Fête de la Musique, et au Café de la Danse pour le Showcase Polydor : Même robe qu’hier et Adieu mon homme. Les deux morceaux, fondamentalement différents, montrent la richesse de la palette de Pomme, toute sa diversité. Même robe qu’hier était la toute première chanson annonçant la préparation de son album qui sort dans quelques jours à peine, le 06 octobre. Comme elle le dit elle-même, c’est LE morceau heureux de son répertoire sur lequel elle invite le public à danser, clapper ou s’embrasser gaiement. Tout sourire, elle fait résonner ses grelots entraînant avec elle la salle entière.
À l’inverse, Adieu mon homme montre toute la maturité grave que renferme cette mince silhouette. Traits crispés, regard dur, plaquant des accords cinglants à la guitare ; elle est déterminée, gravement femme. On y croit lorsqu’elle s’annonce prête à poursuivre sa route et à ne pas sombrer dans le désespoir, et ce malgré la mort de son compagnon et les autres péripéties que lui réserve le Destin.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n45-_mg_6245-de7e3(Version album Même robe qu’hier : https://www.youtube.com/watch?v=o5TIcd1lL8E)
(Version concert Adieu mon homme : https://www.youtube.com/watch?v=lQDoA94TDU0)

Mais rien ne pouvait préparer à ce qui allait suivre. Au milieu de ce set déjà exceptionnel, se sont glissés trois perles rares, dont les textes et les mélodies m’ont pris aux tripes et m’ont fait profondément chavirer. De ces moments uniques qui vous font aimer un artiste ou un morceau à tout jamais.
Avec La gare, Pomme se fait tendre, profondément humaine et franche, hésitante et peu certaine de ses sentiments. Sa voix, cristalline, monte enfin dans ces trilles qui vous donnent le frisson. Virtuose, elle tire les plus belles mélodies de son autoharpe, soulignées par Stephen à l’orgue pour un résultat extraordinaire. La lumière blanche éclatante jaillit du fond de la scène. Sur les notes finales, son profil délicat se découpe en ombre chinoise, et nous, tous nos sens éblouis, avons à peine le temps de redescendre et de nous remettre.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n37-_mg_6202-8b6ea
Puis, invitant son amie, la chanteuse québécoise Safia Nolin, à monter sur scène avec elle, elles entament à deux On brûlera que Pomme dédie aux amours qui dérangent. Le mélange entre la palette vocale sublime de Pomme, aussi juste dans les profondeurs graves que dans ses puretés aiguës, et le timbre rond, doux et plein de Safia est indescriptible. Les deux chanteuses apparaissent dans une bulle comme hors du temps, fascinantes, chantant l’une pour l’autre loin de nous, jamais autant spectateurs qu’à ce moment-là. La justesse du texte est impressionnante, loin des clichés, chaque mot tombe pile, dépeignant une déclaration d’amour de la même puissance que celles inscrites dans la fresque millénaire des grands couples de la littérature, à l’égal de Roméo et Juliette ou Héloïse et Abélard.
Rarement ai-je vu une utilisation plus belle du qualificatif amoureux « Mon ange », caresse verbale chargée de sens entre les deux interprètes. DSC_0443
Enfin, pour Ceux qui rêvent, censé être le dernier morceau de la soirée, elle descend accompagné de Stephen au milieu de la salle pour chanter au plus près des spectateurs.
En session acoustique intime, elle dévoile un texte de pure poésie portée par sa voix toujours aussi ensorcelante qui nous emmène dans une onirique danse nocturne.

« Et puis passé minuit je danse,
Au rythme des tachycardies,
Et tout s’emballe et tout balance
Et tout m’étale et tout me fuit,
La lune est un fruit un peu rance,
La vie est une maladie,
Ceux qui rêvent ont bien de la chance
Et les autres ont des insomnies »

Tout en douceur, elle nous redépose lorsque sa voix s’éteint. À regret, nous sommes de retour dans la salle, dans notre vie et avec nos problèmes. Elle remonte sur scène et, même si, de façon touchante, elle nous explique sa peur des rappels et de ne voir personne dans la salle à son retour, elle s’en revient pour trois autres morceaux.
La bulle de perfection – qui prouve les sommets jusqu’auxquels se hisse la jeune chanteuse et sa capacité à bouleverser son auditoire – se referme et nous laisse transcendés.acoustic(Version concert La gare : https://www.youtube.com/watch?v=UAUCRsxfrD0)
(Version album On brûlera : https://www.youtube.com/watch?v=jabih9mV6RQ)
(Courts extraits version concert On brûlera et Ceux qui rêvent : https://www.youtube.com/watch?v=gZsO-LD_rxE)

La soirée se termine avec, en premier lieu, Septembre de Barbara que Pomme réussit à interpréter de la manière la plus élégante qui soit : sans aucunes fioritures. La marque de l’immense interprète qu’était Barbara imprègne chaque mot, chaque note, mais Pomme relève avec brio l’immense défi de passer derrière elle, rendant ce bel hommage en toute simplicité. Puis c’est joyeusement qu’elle entreprend de chanter en cœur avec son public J’suis pas dupe et Sans toi, deux morceaux présents dans son premier EP En Cavale qui sont à l’origine du charme puissant qui a attiré tous ces gens dans cette salle ce soir.
Avec le mélancolique De quoi te plaire et A Lonely One, l’ovni anglais de son répertoire, intercalés dans la soirée, il ne manquait réellement que sa reprise à l’autoharpe d’Umbrella de Rihanna ; reprise qui avait exposé au grand jour son talent d’interprète par sa capacité à réinventer un titre aussi connu et entendu.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n02-_mg_5825-d1391
(Version concert Septembre : https://www.youtube.com/watch?v=v1pSKsKyusk)
(Version album J’suis pas dupe : https://www.youtube.com/watch?v=rKpahxewYlU)
(Version concert J’suis pas dupe : https://www.youtube.com/watch?v=r8Pjl0n3ew0)
(Version album Sans toi : https://www.youtube.com/watch?v=Vhr4FcFD6ko)
(Version album A Lonely One : https://www.youtube.com/watch?v=SJWDnVSdeDQ)
(Version concert De quoi te plaire : https://www.youtube.com/watch?v=AcYJl-_C1FQ)
(Version autoharpe Umbrella : https://www.youtube.com/watch?v=IE5DbnAkb1w)

S’il faut retenir une chose de ce concert, c’est le talent inouï et unique de Pomme, héritière et héraut moderne des chansons à texte des plus grands interprètes notre répertoire. Une virtuosité sans artifices et une voix exceptionnelle font la richesse de cette chanteuse toute en paradoxe et en nuances, qui ne semble pas vouloir rentrer dans une case préétablie.
Et même si, parfois, les arrangements et les choix nouveaux qu’elle fait peuvent décontenancer, tous les doutes s’envolent dès que, face à vous, sur une scène, elle se met à faire ce qu’elle sait faire de mieux : chanter.pomme_-_la_boule_noire__paris_-_2017-09-18-n05-_mg_5913-850fb

Tous les crédits photos reviennent à la page Facebook officielle de Pomme, à gettyimages, à Emma Shindo (photographies de l’article de Jeanne Cochin pour Rocknfool) et au webzine musical Le Cargo.

Et un immense merci à Constance Henri, élève en L2 de Droit à Assas, pour sa vingtaine de relectures patientes et sa franchise coup de poing quand il le fallait.

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1 commentaire

  1. Les versions complètes concert :
    – A Peu Près : https://youtu.be/BOiHO67GwxY
    (ainsi qu’une autre version à l’autoharpe : https://youtu.be/_8I6XZbGtCQ)
    – Ce Garçon est une Ville : https://youtu.be/jezxLhuyaUY
    – Adieu mon homme (a cappella) : https://youtu.be/9vsB67A1ZWI
    – Même Robe qu’Hier : https://youtu.be/DqPW05JKZCY
    – La Gare : https://youtu.be/1GkD9iVs-AA
    – On Brûlera : https://youtu.be/FPzJfNbqMkU
    – Ceux qui rêvent : https://youtu.be/RkP4HOJ_IXo

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