« Christian Dior : de l’Art à la Mode » : compte rendu de la conférence du musée des Arts Décoratifs

A l’occasion de l’exposition « Christian Dior, couturier du rêve », qui a lieu au musée des Arts Décoratifs jusqu’au 7 janvier 2017, ce dernier organise plusieurs conférences autour de la figure du couturier et de sa maison. Florilèges vous propose un compte-rendu de la conférence du mercredi 27 septembre 2017, intitulée « Christian Dior : de l’Art à la Mode », faisant intervenir Olivier Gabet, directeur du musée des Arts Décoratifs et co-commissaire de l’exposition et Patrick Mauriès, écrivain.

Il s’agissait pour les deux intervenants d’explorer la relation entretenue par Christian Dior avec les arts, que ce soit au travers de son travail de galeriste, son goût pour la collection et la décoration, son cercle d’amis artistes, ou encore son intérêt pour l’histoire de l’art et les musées.

Christian Dior et le musée des Arts Décoratifs

Trente ans se sont écoulés depuis la dernière exposition Dior à Paris : elle avait eu lieu en 1987, au musée des Arts Décoratifs, déjà.
Est-ce un hasard, si le couturier et le musée partagent la même année de naissance (1905) ? Dans tous les cas, exposer Christian Dior dans ce musée qui lui était cher n’est pas anodin. Car avant d’être un couturier de talent, il est un amateur d’art, un curieux et un visiteur régulier des musées, qu’ils soient français ou étrangers. Il n’est pas invraisemblable de l’imaginer en habitué des musées parisiens : le musée du Louvre, bien sûr, mais aussi le musée du Jeu de Paume, exposant les peintres impressionnistes, et le musée des Arts Décoratifs, donc.

Ce musée, dédié à ce qu’on appelle les arts appliqués, présente une grande collection de mobilier, objets d’art, tapis, textiles et costumes, qui ont sans aucun doute pu inspirer le couturier. L’une des salles de l’exposition propose d’ailleurs un véritable dialogue entre les collections du musée et les créations de Dior, autour de thèmes décoratifs, comme le XVIIIe siècle. Ce dialogue semble légitime, et retranscrit l’inspiration que Dior a pu tirer de ses fréquentes visites de musées.

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© Adrien Dirand

De « simple » visiteur du musée des Arts Décoratifs, Christian Dior est devenu prêteur et véritable acteur du musée : en 1955 lors d’une exposition sur les chefs-d’œuvre d’ébénisterie du XVIIIe, le couturier prête plusieurs objets de sa collection personnelle. De plus, le jour de l’inauguration, il a fait défiler quelques-uns de ses modèles, donnant lieu à un véritable dialogue entre mode et arts, puisque ses créations seront photographiées dans les salles, en interaction avec les œuvres.

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Roger Viollet, robe t, collection haute couture automne-hiver 1955 (ligne Y)
Présentée au musée des Arts décoratifs lors de l’inauguration de l’exposition « Grands ébénistes et menuisiers parisiens du XVIIIesiècle », Pavillon de Marsan, Paris, 30 novembre 1955 © Roger-Viollet

Christian Dior, galeriste

La singularité de Christian Dior, c’est que chez lui, l’art précède la couture : la mode n’est pas sa vocation première. Enfant, il reçoit éducation classique et très variée. Poussé par ses parents, il s’inscrit à l’École des Sciences Politiques, qu’il quitte sans diplôme en 1926. Durant ses années d’études, il se rapproche du milieu artistique : il sera l’ami de musiciens, Henri Sauget par exemple, de poètes comme Max Jacob et Jean Cocteau, et de nombreux artistes.

Cette sensibilité artistique et culturelle le pousse d’abord vers le monde de l’art. Au fil des fêtes et des rencontres parisiennes, il crée un réseau artistique qu’il met à profit quelques années plus tard en s’associant à deux marchands d’art : Pierre Colle et Jacques Bonjean. Entre 1928 et 1934 il organise un certain nombre d’expositions, comme celle de 1933, à la galerie Pierre Colle, intitulée « Exposition surréaliste : sculptures, objets, peintures, dessins ». Ils vont tous les trois faire beaucoup pour la défense de ce mouvement d’art, à l’époque pionnier. Cela révèle chez Dior une agilité artistique et spirituelle ancrée sur une grande culture, qui l’amènera ensuite vers le monde du spectacle et du théâtre, puis vers l’illustration de mode.

La pratique de couturier arrive assez tardivement dans la vie de Dior. C’est une originalité très singulière pour un créateur du XXe siècle.

Christian Dior, l’ami et le mécène

Christian Dior vit aussi ce rapport à l’art à travers les amitiés qu’il entretient avec les artistes tout au long de sa vie. Parmi celles-ci, il était notamment proche d’un groupe d’artistes appelés par la critique les « néo-humanistes » ou « néo-romantiques ». Dans son autobiographie, le couturier explique qu’à son époque de galeriste, il comptait mettre en lumière des artistes moins connus, aux côtés de figures qui l’étaient déjà : « Notre ambition était d’y exposer autour de grands maîtres que nous admirions le plus : Picasso, Braque, Matisse, Dufy, les peintres que nous connaissions personnellement et estimions déjà beaucoup : Christian Bérard, Salvador Dali, Max Jacob, les frères Berman… » (Christian Dior & moi, par Christian Dior, éditions Vuibert, 2011)

Ce groupe marque un premier refus du modernisme : ils sont confrontés au développement de l’abstraction, qu’ils trouvent trop sec et technique, et à la figure insurpassable de Picasso. Ce sont des néo-maniéristes, dans le sens qu’ils se retrouvent dans la même situation que les maniéristes à la Renaissance, arrivés après Léonard de Vinci et Michel-Ange : l’impression qu’ils ne peuvent pas faire mieux, qu’ils se trouvent dans une sorte d’impasse.
Les « néo-humanistes » ont été longtemps soutenus par Dior dans ses galeries avec Jacques Bonjean et Pierre Colle. Ce qui est intéressant, c’est que ce sont des artistes qui font partie de la vie mondaine, qui forment une communauté d’esprit, basée sur l’échange intellectuel et artistique. Il n’est pas question de spéculations financières à

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© ADAGP, Paris 2015
Illustration du tailleur Bar par Christian Bérard, 1947.

cette époque : l’intérêt que Christian Dior portait à ce groupe était lié à un véritable désir de rassemblement d’esprits créatifs.

 

 

 

Une figure essentielle de ce groupe dans l’histoire de la maison Dior est Christian Bérard. Ce peintre, qui au début faisait beaucoup de portraits, s’est laissé entraîner à partir des années 1930 dans le monde du théâtre, de la scénographie, puis de la mode. Il est notamment connu pour ses décors et costumes pour le film La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946). Il dessinera par exemple le célèbre tailleur Bar (ci contre).

Christian Dior, le décorateur

Passionné d’architecture et de décor intérieur, Dior déclare d’ailleurs dans son autobiographie qu’il s’agit de sa « première et véritable vocation ». On retrouvera ce goût dans ses choix de décoration pour sa maison de couture du 30, avenue Montaigne, sa propriété à Milly-la-Forêt, le moulin du Coudret, son domaine à Montauroux, La Colle Noire, ou encore son appartement du 7, boulevard Jules Sandeau.

Christian Dior est un fils de la Belle Époque, de l’Art Nouveau : de cette culture visuelle dans laquelle il a grandi résulte le désir d’un art total, au sein duquel l’architecture, les éléments du décor, du mobilier, les accessoires font partie d’un tout.

La famille Dior était une famille au goût classique, issue de la bourgeoisie de Province. On retrouve ce goût dans son appartement au 10, rue Royale : un style assez classique, un peu tapissier. Il va notamment chiner des meubles et objets anciens, une pratique peu répandue à l’époque. Dans son moulin à Milly la Forêt, on voit son intérêt pour les Premier et Second Empires, ce dernier étant assez modé à l’époque.

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Loomis Dean, Christian Dior dans son hôtel particulier, boulevard Jules Sandeau à Paris 1957

 

 

 

Mais en même temps, Christian Dior a un goût très éclectique, qu’on peut constater dans les photographies de ses appartements. Il y a un certain mélange des genres assumé : sur la photo ci-contre, les meubles et tentures de velours rouge, tout à fait classiques, sont juxtaposés avec son portrait par Bernard Buffet, ou encore un tableau de Bérard. Dans la sensibilité même de Dior, il y a une sorte de conflit entre son romantisme et la culture moderne dont il était partie prenante.

 

Dans ses différents intérieurs, on peut également voir une sorte d’indifférence au qu’en dira-t-on : le bon et mauvais goût s’y côtoient sans hésitation. Au delà de son goût très classique pour le mobilier Louis XVI, Chrisitan Dior ménage parfois des petites doses de « mauvais goût » : il assume son attrait pour le style tapissier, et récupère des petits objets assez peu considérés comme des tisanières ou de petites statuettes Belle Époque de Georges de Feure.

Conclusion

Christian Dior, à la fois amateur, galeriste, ami, mécène, couturier, décorateur, a eu tout au long de sa vie un rapport à l’art presque naturel, organique, dans un dialogue continu.

Ce qui paraissait important dans l’exposition « Christian Dior, couturier du rêve », c’était de souligner le rapport entre Dior et l’art, très fort dès le départ, qui perdure encore aujourd’hui au sein de la maison. Pour preuve, il y a quelques jours, lors du défilé printemps-été 2018 de la maison, l’actuelle directrice artistique, Maria Grazia Chiuri, a rendu hommage à Nikki de Saint Phalle avec des modèles directement inspirés du travail de l’artiste.

Cette conférence, au vu de son sujet très vaste et de sa durée plutôt courte (moins d’une heure et demie), était plutôt une discussion visant à lancer le spectateur sur quelques pistes de réflexion autour du rapport de Christian Dior et les arts. Nous ne pouvons que vous conseiller de compléter cette conférence par une lecture du catalogue de l’exposition qui propose d’explorer plus en profondeur ces sujets passionnants.

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