Blancanieves de Pablo Berger : une estocade poétique

Blancanieves : il y a cinq ans ce nom résonnait encore à mes oreilles comme le
rappel d’une enfance malicieuse. Vaste terrain de jeu que les robes d’une grand-
mère couturière, faussement sèche et austère à l’image des vastes pleines de
Castille sous le masque dentelé de la mantille. Trêve de souvenirs à la saveur trop personnelle, sur le point de convoquer l’exotisme ibérique de mélodieux hidalgos d’adoption comme Bizet et Ravel.

Car l’Espagne impudique, révoltée ou passionnée, noire ou chatoyante, s’est souvent dévêtue depuis, face aux désirs trop refoulés de Luis Buñuel ou Pedro Almodóvar. L’un, né du berceau surréaliste, saigne l’âme humaine et les conventions rigides du franquisme. L’autre, figure incontournable de la Movida madrilène et brillant miniaturiste, recompose son pays enfin libre en scènes de genre aussi révélatrices qu’un Vermeer pouvait l’être pour la Hollande du 17 ème siècle.

dd*Or, le 7 ème art produit des Pyrénées aux Colonnes d’Hercule ne se résume pas à deux réalisateurs de génie, même si la tradition cinématographique espagnole fut longtemps soumise au carcan de la dictature. Un chien andalou (1929), court-métrage noyé d’érotisme et de rêve qui prouve la folie féconde du couple Dalí – Buñuel, s’il constitue un jalon du film muet, s’avère autant français qu’espagnol, étant davantage le fruit d’un foyer parisien d’avant-guarde.

 

Dès lors, que reste-t-il du cinéma muet espagnol des années folles ? Non, j’oubliais, là-bas ces années ne sont pas folles, elles relèvent d’un univers particulier, nhlancré notamment dans deux traditions fondatrices de la péninsule : le flamenco et la tauromachie.

Ainsi le film contemporain, Blancanieves de Pablo Berger (2012), nous offre une plongée inattendue en noir et blanc dans ce monde aux allures baroques et fantastiques, qui n’est pas sans évoquer la griffe d’Orson Welles. Le recours au mythe s’inspire quant à lui de cette vogue littéraire dans la veine psychanalytique qu’esquissait divinement à l’époque en France l’esprit de Jean Cocteau. Blancanieves n’est autre en effet qu’une transposition du destin de Blanche-Neige dans l’Andalousie des années 20.

Welles et Cocteau ? Oui, car comment ne pas songer à ces deux artistes polymorphes qui furent eux-mêmes de fervents aficionados. Il serait toutefois idiot
de voir ce film comme une ode à la corrida : les arènes ne constituent qu’une toile de fond devant laquelle se joue une partie de la scène. Tout le talent du réalisateur réside dans sa manière de restituer à merveille, sans jamais prendre parti, l’atmosphère galvanisante de cet « art du carnage, rouge carnaval d’une noble barbarie » comme je le qualifais autrefois dans un poème de jeunesse, tantôt fasciné tantôt effrayé par ce spectacle de mort.

40258Il nous propose un regard esthétique que je n’hésite pas à inscrire dans une illustre lignée : les vers inoubliables de Garcia Lorca tirés du poème hommage à son ami le torero Ignacio Sánchez Mejías A las cincos de la tarde (« la mort déposa ses œufs dans la blessure »), Mort dans l’après-midi du fameux Hemingway, les matadors et autres Minotaures de Picasso où mythe et tauromachie se croisent de nouveau, ou encore les photographies arlésiennes sous des angles improbables signées Lucien Clergue. Nous sommes ici bien éloignés des œuvres de pacotille qui fleurissent dans le genre pittoresque.

 

Par ailleurs, le rôle de l’héroïne est interprété par une jeune actrice espagnole (Macarena García) dont la sensualité se glisse avec brio dans l’habit de lumières du toréador. Le contraste proposé s’avère donc judicieux et parlant, dans une société encore largement gangrénée par le machisme. D’autant qu’elle est filmée comme le serait n’importe quel comédien, quel que soit son sexe. Ce sont les gestes qui priment sur la nature du personnage. Elle suit les traces d’un père aimant, autrefois couvert de gloire sur le sable, qui l’intitie malgré sa paralysie au maniement de la faena. Le20352081 maléfisme de la belle-mère avide et jalouse qui souhaite sa mort la contraindra à se réfugier dans un cirque ambulant fondé par un groupe de nains, milieu bohème où elle affinera son talent inné d’acrobate face à la puissance du taureau. Ces individus burlesques, drôles et attachants semblent tout droit sortis d’un portrait du grand maître Velázquez.

Que serait un drame muet sans une musique envoûtante, qui traduit ici une dimension fondamentale de l’âme espagnole ? Je pourrais fermer les yeux tout au long de ce film et pourtant percevoir chaque scène dans ses moindres détails, car le rythme souligne le jeu, les notes rehaussent les expressions, le chant ou les cordes comblent le silence des voix, et les cuivres vous ouvrent les portes des arènes de Séville. Naturellement Berger laisse carte blanche au paso doble, au flamenco et à la musique populaire andalouse. Un choix récompensé par plusieurs Goyas en 2013.

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Miracle ambigu que ce film tragique qui donne envie de rire et de danser face à la bestialité de l’homme, et qui d’un baiser conjoint de l’image et du son, apposé sur vos lèvres moroses, réveille soudain vos sens. Prix spécial du jury du Festival international de Saint-Sébastien en 2012 (pour les plus dubitatifs d’entre vous).

Sébastien du Ciné-club

P.S. : veuillez excuser cette approche extatique, vous aurez compris que j’adore Blancanieves…

 

Le ciné-club de l’école du Louvre diffusera Blancanieves de Pablo Berger (2012) le mercredi 11 octobre à 18h en amphithéâtre Dürer. Toutes les infos ici.

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