Shibari : de la torture à l’art et l’érotisme

Bondage, shibari ou kinbaku : il existe plusieurs termes qui nous font penser à cette pratique artistique et érotique consistant à attacher voire suspendre sa/son partenaire avec des cordes. Avant de commencer une série d’articles sur la question, il semble nécessaire de se concentrer en premier lieu sur les définitions et l’histoire de cette pratique avant de s’intéresser à trois figures qui ont marqué la pratique contemporaine : Charles-François Jeandel, Seiu Ito et John Willie.

[Il semble ici important de prévenir le lecteur : les images qui vont suivre vont présenter des femmes encordées dans des positions consenties de soumission.]

Shibari ou Kinbaku ?

L’histoire débute par des pratiques punitives réalisées entre 1400 et 1700, au Japon. Il existe alors un art martial réservé aux samouraïs qui consiste à immobiliser et humilier leurs prisonniers à l’aide de cordes. L’évolution de cette technique donne l’hobaku-jutsu qui s’applique à tous les criminels. Les manières d’encorder diffèrent en fonction du crime et les nœuds en fonction du rang social de la personne punie. Cette pratique est interdite à la fin du XVIIIe siècle, ce qui lui permet de se transformer en discipline érotique : le kinbaku au siècle suivant.

Le kinbaku apparaît grâce à Seiu Ito qui fonde la pratique en la basant sur l’hobaku-jutsu. Ce bondage érotique déploie ses cordes sur le corps de la personne soumise afin de presser, voire d’écraser certaines zones érogènes. L’aspect déjà très visuel de la pratique devient une véritable recherche esthétique où les nœuds, les croisements et les suspensions se font plus complexes.

Shibari signifie attaché, lié et désigne la même pratique que le kinbaku, mais avec une appellation et un point de vue plus occidental. En dehors du Japon, le kinbaku ou shibari est considéré par la plupart comme un fétichisme voire une déviance. Loin de ces considérations conservatrices, trois personnages se détachent de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle : Charles-François Jeandel, Seiu Ito et John Willie.

Charles-François Jeandel

Jeandel 03

Jeandel (1859-1942) est un artiste français. Peintre raté, il se tourne vers la photographie érotique. Il choisit de s’éloigner de Paris et de ses rêves brisés pour s’isoler en Charente où il devient conservateur du Musée de la Société archéologique et historique de Charente. Dans l’intimité de ses différents ateliers parisiens et charentais, Charles-François Jeandel immortalise plusieurs de ses modèles, dont son épouse (mineure) dans des positions très suggestives et mises en scène avec l’aide de cordes. Ses clichés sont réalisés avec la technique du cyanotype, un procédé photographique en négatif qui donne des résultats bleus. Ce semblant de monochrome donne une atmosphère singulière aux images, les femmes y paraissent presque irréelles. Seules ou en duo, elles offrent leur corps au regard du spectateur, elles sont l’unique objet d’intérêt puisque Charles-François Jeandel ne les installe pas dans un décor réfléchi, mais seulement devant un mur. Nous pouvons noter que chez Jeandel, l’utilisation des cordes et des nœuds est plutôt minimaliste.

Jeandel 02

Seiu Ito

Père du kinbaku moderne, Seiu Ito (1882-1961) commence très tôt son éducation artistique qui va le mener vers la pratique du dessin. Ito utilise les photographies comme étape préalable à ses illustrations et aujourd’hui nous considérons ces premières comme faisant partie de son corpus artistique. Il attache des femmes à la manière des prisonnières, en invoquant donc directement la pratique interdite de l’hobaku-jutsu. Ses clichés montrent une technique plus avancée que celle de Jeandel, avec une nudité qui n’est plus systématique. Les femmes sont entièrement contraintes, souvent encordées à des éléments extérieurs (poutres, mobilier, etc). Seiu Ito questionne l’environnement de la modèle en créant des mises en scènes recherchées où les cordes permettent à la fois de cacher et de dévoiler le corps dans un érotisme palpable.

 John Willie

John Alexander Scott Coutts (1902-1962), ou John Willie, est un photographe, scénariste et dessinateur de B.D. britannique. Il crée le personnage de Gwendoline dans les années 1950 et engendre un succès certain au sein du milieu sado-masochiste et même en dehors. Gwendoline est une icône du bondage, version moderne du shibari, et voit son histoire adaptée en film en 1984 par Just Jaekin. Pour sa bande-dessinée, ainsi que pour son plaisir personnel, John Willie manipule les cordes sur des femmes majoritairement habillées, régulièrement bâillonnées. L’artiste fait preuve d’une technique réfléchie dans le maniement des nœuds et des suspensions comme le prouvent ses photographies même si, sur papier, il semble vouloir aller plus loin dans le shibari.

John Willie 03

Cet aperçu de l’histoire du kinbaku / shibari a permis de contextualiser cette pratique qui n’a de cesse d’évoluer à la fois dans son aspect esthétique que dans son caractère érotique et sexuel. Les trois artistes cités viennent de pays et de cultures différentes, ils développent chacun leur façon d’appréhender les cordes et sont vus par beaucoup comme des précurseurs, des figures iconiques de la pratique du shibari. Dans un prochain article nous nous intéresserons à des artistes actuel.les et nous pourrons alors interroger les mutations subies par cette pratique issue de disciplines répressives et punitives.

Ici Kinoko Hajime

Kinoko Hajime 02

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3 commentaires sur “Shibari : de la torture à l’art et l’érotisme

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