Exposition « un été italien » de Claude Nori : une invitation au voyage

La photographie recèle cette faculté de nous amener dans un ailleurs aussi bien spatial que temporel, en nous faisant entrevoir de nouveaux mondes « extérieurs » et « intérieurs ». De fait, elle nous plonge dans des endroits encore inconnus, dans des époques parfois révolues, tout en permettant de réveiller en nous des souvenirs… Ainsi, elle trouve son origine dans le réel tout en le transformant à la fois par le regard que le photographe pose sur le monde et par celui que le spectateur posera sur l’œuvre même… Partons dès à présent dans les mondes révélés par la photographie de Claude Nori.

L’exposition « l’été italien », se tenant actuellement au Parvis de Pau, est composée d’une trentaine de photographies de Claude Nori, artiste toulousain résidant aujourd’hui à Biarritz. Né en 1949, il découvre le potentiel expressif de la photographie à l’âge de 19 ans. Dès lors, il aura toujours le souci d’œuvrer en amateur, se posant contre la professionnalisation d’une pratique qui le distancierait de ces modèles. Il nomme son approche le « flirt photographique », consistant à aller à la rencontre du modèle, tout en respectant une certaine distance pour ne pas forcer l’intimité. Au-delà de sa pratique, il créé Contrejour, en 1974, tout à la fois maison d’édition, journal et galerie à Montparnasse, qui devient un lieu de rencontre et de discussion. Il publiera les monographies de photographes tels que l’humaniste Robert Doisneau pour ne citer que lui. Après avoir vécu une « consécration » en exposant à la maison européenne de la photographie à Paris en 2012, le voilà exposant dans un autre espace, plus restreint, dans lequel sont exposées – durant quinze jours encore- une trentaine de ces tirages, ainsi qu’un visionnage d’une vidéo amenant un fond musical.

 

  • L’Homme et la mer

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame [1]»

 

image
Rimini, 1983

Dans cette exposition intitulée « un été italien », nous retrouvons ce dialogue institué entre l’Homme et la mer, évoqué entre autres par Charles Baudelaire dans un de ces poèmes. Manifestement, Claude Nori a pris pour cible la mer italienne et son pourtour, tout en faisant de l’humain et plus précisément de la jeunesse, son sujet principal. 

L’environnement de la mer semble s’accorder avec le souhait du photographe de dépeindre la dolce vita italienne, dans la mesure où la plage peut illustrer la philosophie hédoniste, tout du moins la « recherche effrénée du plaisir » qui la caractérise. De fait, la plage évoque en chacun de nous des images heureuses, celle d’amoureux se bécotant par exemple, ainsi que d’agréables sensations comme la saveur d’une glace sous un ciel de plomb… Enfin, de façon plus métaphorique, on peut penser la mer comme le lieu de l’expression des passions mais aussi comme le nid du recueillement, où coexistent bruit et silence, rencontre avec l’autre et relation à soi. Toute somme, la mer apparaît comme l’endroit où règne l’ambivalence, que Claude Nori semble immortaliser dans ces tirages.

Amants, Rimini, 1983
Claude Nori, Rimini, 1983

Par ailleurs, ces photographies dépeignent une génération impétueuse, dont la joie de vivre semble communicative comme en attestent de multiples témoignages de visiteurs. En effet, la vivacité de cette jeunesse confère toute l’intensité à ces tirages : le spectateur s’anime à la vue d’adolescents rieurs, est troublé devant le désir naissant d’un jeune couple s’enlaçant… En outre, c’est la femme qui est mise à l’honneur dans l’univers photographique norien où elle y souvent sublimée dans des tirages en plan rapproché ou en plan moyen, apprêtée de regards qui nous font vacillés.

femme sublimée
Claude Nori, Sicile, Ali Terme, 1983

Bien que nous baignons dans une agréable et chaleureuse atmosphère lorsque nous parcourons l’exposition, un autre ressenti émane des clichés qui se dévoilent à nous. Force est de constater que deux « sentiments » semblent coexister au cœur de ces tirages. De façon tangible, un bonheur s’exprime par ces regards rieurs et sourires malicieux ; est aussi perceptible une forme de nostalgie que nous allons essayer de déceler…

  • « A la Recherche du temps perdu »

De parents  italiens, l’Italie fut la destination de prédilection des vacances enfantines de Claude Nori. Il partait dans la Sinca bleue de son père, rejoindre l’Italie qui renaissait alors de ses cendres, après un moment de difficile reconstruction pour le pays. Durant ces années 1960, l’Italie vivait alors un « miracle économique », une croissance forte, où l’émancipation des femmes apparaissait dans le milieu du travail notamment. Les premières voitures économiques faisaient leur entrée et le monde se ruait aux abords des plages. Ce fut un moment d’épanouissement total que Claude Nori connu avec ses yeux et sa perception d’enfant. Une vingtaine d’années plus tard, il voulut revoir cette Italie d’antan et partit avec l’idée de retenir ses souvenirs non plus à l’aide de sa seule mémoire mais avec l’usage d’un appareil photo, un Canon d’occasion. Il parcouru ainsi de nombreuses régions italiennes, comme en témoigne la présente exposition, mettant en avant divers endroits tels que Rimini et Naples ou encore l’île volcanique Stromboli ; photographiant ainsi une nouvelle dolce vita.

Sicile, 1983
Sicile, Ali Terme, 1983

Partant, la nostalgie perceptible dans ces photographies semble constitutive du processus de création de Claude Nori, dont les souvenirs d’enfance liés à l’Italie des années 1960 semblent en impacter l’œuvre. Ainsi, il part « à la recherche du temps perdu », tel le narrateur de l’œuvre de Marcel Proust, guettant ses souvenirs, afin de retrouver ce qui n’est plus. En effet, Claude Nori essaie peut-être de retrouver chez cette nouvelle jeunesse qu’il photographie, ce qu’il a vécu par le passé, de retrouver la dolce vita des années 1960, l’Italie devenant aux yeux du monde l’endroit où il fait bon vivre. De toute évidence, le choix chromatique de la majorité des tirages de cette exposition, le noir et blanc, y est pour quelque chose dans la perception que nous avons de ce sentiment de nostalgie.

Enfin, peut-être est-il aussi nostalgique du désir amoureux, ainsi qu’il titre un de ces ouvrages : « les désirs sont déjà des souvenirs ». Tout du moins, l’expression du désir amoureux semble lui être chère, laquelle est montrée dans sa subtilité comme l’illustre la photographie ci-dessous.

Portofino, 1983
Claude Nori, Portofino, 1983

L’ardente passion entre ces deux jeunes y est montrée et intensifiée par un plan en contre-plongée, d’où il résulte que les deux corps apparaissent imbriqués et ne former plus qu’une entité. La délicatesse de cette image tient au mouvement des mains de la femme, tout en retenu, et à ses yeux clos illustrant sa plongée dans l’instant. Dans ces conditions, il nous semble intéresser de convoquer, à nouveau, quelques vers de notre bien aimé Charles Baudelaire, qui nous apparaissent se marier au caractère paisible de cette scène : « Là tout n’est qu’ordre et beauté. Luxe, calme et volupté [2] » 

  • Entre Photographie et cinéma

Enfin, relever l’empreinte du cinéma dans la photographie de Claude Nori peut s’avérer un bon complément à l’analyse de ces photographies.

Ayant entrepris des études au Conservatoire du cinéma français, le photographe se destinait initialement au métier de réalisateur. On peut noter l’influence qu’exerce le septième art et dans sa façon de concevoir une photographie (images en noir et blanc, cadrages très cinématographiques) et dans le choix des thèmes abordés. En effet, se révèlent de véritables sources d’inspiration le cinéma néo-réaliste (des années 1940-1950) ainsi que le cinéma d’avant-garde (des années 1960).

Dès lors, nous devons mentionner limportance du film réalisé par Federico Fellini, intitulé la Dolce Vita. En effet, Claude Nori soulignera l’impact de ce chef d’œuvre cinématographique italien mais aussi mondial (qui reçut la 13ème Palme d’or) dans sa quête photographique. Sorti en 1960, la Dolce Vita dépeint le boom économique de la société italienne à cette période, tout en faisant une critique acerbe de l’oisiveté de la population.

On retrouve cette « oisiveté » photographiée dans les œuvres de Claude Nori, qui de son côté n’apparaît pas en faire une critique mais plutôt la promotion. Précisément, ces photographies apparaissent nous crier : « enivrez-vous ! » comme le fait cette jeunesse en bord de plage sur le tirage ci-dessous.

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Claude Nori, Rimini, 1995

Une « pensée de l’ivresse » également transmise par le poète Charles Baudelaire dans un de ces poèmes, que reprit magistralement Serge Reggiani. En voici un extrait :

« Il faut toujours être ivre, tout est là. C’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrez sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise. [3] »

Mais c’est aussi au tour du spectateur de l’exposition de se sentir grisé à la vue de ces photographies, qui peuvent raviver des souvenirs. Par ailleurs, hormis cette forme d’ « oisiveté » dépeinte à la fois dans le film de Fellini et dans les photographies de Nori, le sentiment dans divers états y est aussi sondé, notamment par le biais de femmes, représentées indépendantes ou sous la complète emprise d’homme.

Finalement, Claude Nori s’empreigne du septième art ainsi qu’il l’explique en ces mots :

« J’ai toujours été en équilibre entre le cinéma et la photographie, entre deux pays et deux cultures, la France et l’Italie, entre les souvenirs heureux et la recherche permanente de ce bonheur qui fut et demeure une source inépuisable de créativité et d’une certaine philosophie de vie. »

Pour conclure quant au lien entre la photographie et le cinéma, le film Stromboli de Roberto Rossellini se révèle aussi une source d’inspiration majeure pour Claude Nori, qui donnera à l’une de ses séries photographiques le nom de ce film.

Le photographe partira sur l’île volcanique Stromboli avec son amoureuse de l’époque, prénommée Gino, ce afin de marcher sur les traces de l’amour tumultueux entre le cinéaste américain Roberto Rossellini et l’actrice Ingrid Bergman…

Claude_Nori_Stromboli
Stromboli, 1990

De ce  « pèlerinage » naîtra cette photographie sur laquelle on voit Gino agripper la roche dont la couleur contraste avec la blancheur laiteuse de sa peau. En outre, son corps longiligne est élégamment flatté par le cliché, tout en verticalité. Par le biais de cette série de tirages, Claude Nori reviendra sur les pas d’une histoire singulière et intense de l’histoire du cinéma, avec l’idée peut-être de créer, avec Gino, leur propre légende.

 

En somme, Claude Nori semble toujours à mi-chemin entre la réalité et la fiction, son vécu et ses fantasmes, qui se nourrissent les uns les autres. Ainsi, aux croisements de ces différents « mondes » , imaginaire, fictif et réel, naissent des images intenses qui nous exhortent à voyager.

 

[1] Charles Baudelaire, L’homme et la mer
[2] Charles Baudelaire, L’invitation au voyage
[3] Charles Baudelaire, Enivrez-vous

 

Article écrit par Mylène Broca

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