Joseph-Benoît Suvée : De Bruges à Rome, un peintre face à David

Présentée au Musée des Beaux-Arts de Tours jusqu’au 22 janvier 2018, l’exposition sur Joseph-Benoît Suvée est organisée en contrepoint de la publication du catalogue raisonné, qui réunit 554 notices. L’exposition et le catalogue sont le fruit d’un travail de recherche de six ans, mené par Sophie Join-Lambert, conservatrice en chef et directrice du Musée des Beaux-Arts de Tours, et Anne Leclair, historienne de l’art, spécialiste de la peinture française du XVIIIe siècle. Une petite centaine d’œuvres est présentée dans l’exposition, beaucoup proviennent de collections particulières et sont donc inédites. À peu près autant de tableaux que de dessins sont exposés, ce qui correspond à la proportion des œuvres dans le catalogue raisonné.1983_335_Suvee-affiche-Tuccia40x60-80x120OK-Impression

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Joseph-Benoît Suvée est né à Bruges en 1743. Rien ne le destinait à obtenir les postes brillants dont il aura la charge. Il étudie à l’Académie de Bruges, où son talent est remarqué par un français qui l’embarque à Paris. Il suit des cours chez Jean-Jacques Bachelier et à l’Académie Royale. Il suit alors une carrière semblable à celle de tout élève de l’époque.

Il commence très tôt à recevoir des commandes de tableaux religieux. On lui reconnaît une grande maîtrise pour le placement des personnages. En 1771-1772, il peint une Présentation au Temple (huile sur toile, Cambrai, église Saint-Géry, image de gauche) pour l’abbaye de Prémy et Saint Germain bénissant Geneviève enfant (huile sur toile, image de droite) pour l’église de Saint-Germain de Charonne, qui montrent le goût de Suvée pour les couleurs assez précieuses, le grand format et une attention poussée pour le rendu de la psychologie des personnages.

Comme tout élève de l’Académie, il souhaite obtenir le Grand Prix. Il tente quatre fois, et l’obtient en 1771 (Minerve combattant Mars, Musée de Lille). Ce tableau est emblématique pour l’histoire de l’art néoclassique car il l’obtient face à David, qui termine deuxième. Vien a préféré Suvée à David. Pour cela, David va en vouloir durablement à Suvée : sous la Terreur, alors qu’il est député à la Convention, il va dénoncer et faire emprisonner son rival Suvée. Sont exposées l’esquisse préparatoire de Suvée et l’esquisse de David, qui ont été présentées aux académiciens. Selon les règles strictes de l’Académie, l’esquisse devait être faite en 12h dans une salle spéciale de l’Ecole des Beaux-Arts. Cet événement est un moment clé de l’histoire de l’art, puisque Suvée est considéré comme plus doué que David. Ce n’est que plus tard que David surpassera tous les néoclassiques. Il est encore emprunt de l’influence de Boucher. Les deux esquisses sont conservées au musée de Lille. Celle de gauche est de David, celle de droite est de Suvée.

Pendant un an, Suvée suit les cours de l’école royale des élèves protégés, dirigée par Vien. À Rome, il poursuit sa formation. Il réalise des dessins d’après l’étude de modèles vivants, nus ou drapés qui devaient aider l’artiste à placer ses personnages dans ses compositions. Les élèves vont aussi dans les églises pour se confronter aux maîtres anciens. Il peint plusieurs portraits au palais Mancini. Il s’agit de pensionnaires que Suvée fréquentait, dont François-André Vincent. Trois portraits de futurs architectes sont montrés dans l’exposition, notamment Louis-Alexandre Trouard, arrivé à 12 ans car il accompagnait Pierre-Adrien Paris, qui avait étudié chez son père. Paris a rédigé son journal, où il écrit que Trouard amuse beaucoup les autres pensionnaires. Suvée montre Trouard au matin. Il y a le sentiment que la manche sort de la composition. On remarque la manière dont Suvée traite les blancs, et les plis placés avec beaucoup d’ingéniosité. L’œuvre fait partie de la collection Paris du musée de Besançon.

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Portrait de Louis-Alexandre Trouard, 1774, huile sur toile, Besançon, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie ; Portrait de Paul-Guillaume Lemoine, dit le Romain, 1777-1778, huile sur toile, Paris, Musée Carnavalet ; Portrait de Jean-Jacques Huvé, 1775, huile sur toile, Paris, collection particulière.
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La Naissance de la Vierge, esquisse, 1779, huile sur toile, Paris, Galerie Didier Aaron.

La Naissance de la Vierge est le premier tableau de Suvée au Salon de 1779. Il réalise de nombreux dessins préparatoires, montrant comment il a fait évoluer son sujet. Le groupe central est en forme de triangle. L’aspect bas-relief est caractéristique du néoclassique. Le personnage qui trempe sa main dans l’eau est un symbole de la pureté de Marie. L’aspect antiquisant est accentué par la femme romaine voilée debout au milieu.

 

La Mort de Cléopâtre est un sujet qui a inspiré Suvée en 1779. Il veut obtenir la réception à l’Académie Royale, permettant d’obtenir les commandes du roi. Il présente plusieurs esquisses et obtient le droit de présenter son morceau de réception. En 1785, il présente ce même sujet, dans une composition horizontale, et montre à quel point il s’inscrit dans le courant néoclassique. Le tableau n’est pas compris par la critique puisqu’en 1785, ils n’étaient pas assez sensibilisés à cette manière de peindre. Il lit Plutarque, il est fidèle aux écrits et ne choisit pas d’isoler Cléopâtre de la foule nombreuse horrifiée à la vue de leur reine qui s’est donnée la mort. Nourri de culture classique, il a une riche bibliothèque qui lui est très utile pour la réalisation de ses compositions.

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La Mort de Cléopâtre, 1785, huile sur toile, Paris, collection particulière.
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La Liberté accordée aux Arts, esquisse, 1779, huile sur toile, Etats-Unis, collection particulière.

Son morceau de réception est La Liberté accordée aux Arts. L’Académie a le monopole sur l’Académie de Saint-Luc, supprimée en 1777, et Suvée doit représenter ce sujet. La figure de l’Étude est libérée de ses chaînes et la France est en bas, en bleu, blanc, rouge. Le grand tableau a disparu sous la Restauration mais son esquisse est réapparue il y a quatre ans chez un antiquaire et va partir pour Chicago.

1785, la revanche de Jacques-Louis David

Devenu académicien, dès 1781 Suvée obtient des commandes royales par le biais de d’Angiviller. Les sujets imposés de ces grands tableaux devaient être retransposés en tapisseries par les Gobelins. En 1785 il présente un épisode de l’Enéïde : Énée, dans l’embrasement de Troie, voulant retourner au combat, est arrêté par sa femme Créuse (1785, huile sur toile, Montpellier, Musée Fabre). Son père Anchise en haut part en emportant la statuette d’Athéna, protectrice des foyers. Un dessin du Louvre, fait à Rome, montre une figure drapée qu’il reprend pour Anchise (Etude d’homme tenant une statue de Minerve, 1774, sanguine sur papier, Paris, collection particulière). Le tableau est présenté en 1785, salon important car David y présente le Serment des Horaces. Tous les codes artistiques sautent, David prend sa revanche sur Suvée.

Les dessins de Suvée

Une salle est consacrée aux dessins de paysages, exécutés en 1772-1777 pendant son séjour en Italie en tant que pensionnaire. Il a un grand souci d’exactitude, contrairement à la génération précédente des Hubert Robert et Jean Honoré Fragonard. Il choisit souvent des points de vue originaux, rares. Dans la première partie de son séjour, il reste surtout à Rome et Tivoli. Par la suite, il fait un voyage à Naples et en Sicile. En juin 2016, un ensemble de 50 sanguines est retrouvé dans une famille de collectionneurs : lorsque Suvée se fait arrêter en 1794 il est avec son élève Joseph Leroy. Ils passent deux mois à la prison Saint-Lazare et Suvée va lui offrir tout un lot de dessins qui reste dans la famille jusqu’à aujourd’hui. Ces dessins ont permis de rectifier le corpus de dessins de Suvée compte-tenu de leur qualité. Le travail d’attribution des dessins est très délicat car peu sont signés dans son corpus de 250 dessins.

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Temple de Vesta à Rome, vers 1774,  sanguine sur papier beige, Paris, musée des Arts décoratifs, département des Arts graphiques.

Suvée a un grand mécène, le comte d’Orsay, qui l’emmène en Sicile. Il lui fait huit dessins, aujourd’hui au Louvre car saisis à la Révolution au château d’Orsay. Il met souvent de petits personnages devant les tombeaux et temples pour donner l’échelle. Sur le dessin de tente au bord de la mer, on voit le comte d’Orsay et l’architecte Roussel, avant leur départ pour Malte.

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Tente plantée sur un rivage, 1777, pierre noire sur papier, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques.

À la veille de la Révolution

En 1786, il peint un tableau commandé par la marquise de Grammont Salives pour son église paroissiale dans le Jura (La Dévotion au scapulaire, 1786, huile sur toile, Chamblay, église Saint-Etienne, image de gauche). Pierre Rosenberg et Jean-Pierre Cuzin ont considéré cette Vierge au scapulaire comme le plus beau tableau de l’exposition. La composition est néoclassique : la Vierge, droite, affirme sa puissance, et les fidèles sont en bas, ainsi qu’une jeune fille sans doute copiée d’après Dominiquin. Il utilise des couleurs primaires, un cadrage serré. Une esquisse préparatoire montre la figure pleine de ferveur du vieillard. Pour Saint Denis prêchant la foi aux Gaulois (1788, huile sur toile, Senlis, église Notre-Dame, image de droite) on ressent l’influence de Vien qui a également fait de grandes figures de prédicateurs. En bas, la tête coupée antique représente la foi païenne. Comme dans ses autres œuvres, on distingue ses qualités de coloriste. Il réunit une famille sur une grande diagonale, avec la grand-mère et la petite fille qui se tourne vers sa mère. Ce tableau a été redécouvert récemment.

La Vestale est le tableau de Suvée a l’origine de cette exposition. Probablement présenté au salon de 1785, il représente la vestale Tuccia, condamnée par les grands prêtres à porter un crible rempli d’eau pour prouver son innocence. Le moment est intense, elle paraît sure de son innocence. Aucune goûte ne tombe, elle est donc innocentée. Le tableau est harmonieux, avec l’utilisation de tons subtils, un raffinement dû notamment au talent de Suvée pour rendre les drapés blancs.

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La Vestale Tuccia portant le crible rempli d’eau pour prouver son innocence, 1785 ?, huile sur toile, Tours, musée des Beaux-Arts.

Être ennemi de David pendant la Révolution

Joseph-Benoît Suvée est arrêté en 1794 sur dénonciation de David. Lorsqu’il arrive à Saint-Lazare, il retrouve Hubert Robert. Un semblant de vie se met en place, les peintres se font apporter du matériel. Trois portraits sont présentés dans l’exposition : le poète André Chénier (Paris, collection particulière, à gauche), qui écrit notamment La belle captive et qui est guillotiné le 7 Thermidor ; un Autoportrait (au centre) trouvé chez un collectionneur à Paris il y a trois ans ; et Charles-Louis Trudaine de Montigny (Tours, musée des Beaux-Arts, à droite), qui est guillotiné le 8 Thermidor. Le lendemain, 9 Thermidor, Robespierre est arrêté, ce qui marque la fin de la Terreur. Suvée semble donc échapper de peu à la mort. Il peint de nombreux portraits, notamment de « resouvenir », après la mort de ses modèles.

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En 1792 David et Suvée se présentent pour remplacer François-Guillaume Ménageot à la direction de l’Académie de France à Rome. David obtient une voix, Suvée une trentaine. Dans les trois jours qui suivent, David fait supprimer le poste. En 1801, Suvée peut enfin partir pour Rome. Presque tous les jours, il écrit des courriers à tous les personnages importants pour relever l’Académie de France à Rome. Il dit ne pas reconnaître le palais Mancini, pillé en 1793. L’état français cherche un autre endroit. Très vite on se dirige vers la villa Médicis, qui est en périphérie, ce qui permettrait d’avoir un air plus sain pour les pensionnaires. En 1802 Suvée devient le premier directeur de la Villa Médicis. Une nouvelle génération d’artistes arrive, dont Ingres. Suvée meurt en 1807. L’architecte Pierre-Adrien Paris, son ami, lui succède.

Cette riche exposition permet de remettre à l’honneur l’œuvre méconnue de Joseph-Benoît Suvée. Elle se place dans la continuité de la précédente exposition de Sophie Join-Lambert à Tours qui avait fait redécouvrir le peintre François-André Vincent. Outre la qualité des œuvres réunies, elle offre un point de vue intéressant sur le contexte historique de cette période pré-révolutionnaire où David n’est pas encore le premier représentant du courant néoclassique, et où un peintre brugeois, grâce à son talent, peut gravir les échelons et devenir directeur de l’Académie de France à Rome.

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