L’imaginaire lesbien chez Toulouse-Lautrec

Henri de Toulouse-Lautrec est né dans une grande famille bourgeoise d’Albi où sa vocation d’artiste ne fit pas de vague. Après des études d’art il est envoyé en apprentissage dans plusieurs ateliers dont celui du peintre académicien basque Léon Bonnat. Mais Toulouse-Lautrec s’affranchit rapidement des règles trop strictes de l’académisme pour se lancer dans un dessin plus libre. Il profite toute sa vie de la richesse familiale pour vivre à Montmartre et devient vite une figure incontournable de la vie nocturne.

Salon de la rue des Moulins (1894)

la goulueC’est un artiste très prolifique qui donne à voir une autre vision des nuits parisiennes, des femmes, des prostituées. En effet l’artiste passe son temps dans les bordels, encore légaux à l’époque. Il sait se faire accepter des travailleuses avec qui il se lie parfois d’amitié, en tout cas toujours d’affection. Sa fortune personnelle lui permet de choisir les sujets qu’il veut représenter, il n’est pas soumis au travail de commande et à la satisfaction du client ou de la cliente. Il en profite pour peindre les travailleuses du sexe hors des points de vue moralisateur et froid qu’ont pu avoir d’autres artistes. Toulouse-Lautrec aime l’anticonformisme et alimente son personnage : il joue de son infirmité et se déguise régulièrement pour ses amis photographes et peintres. Henri de Toulouse-Lautrec est principalement connu pour ses affiches de spectacles de cabarets, sa plus connue étant La Goulue qu’il signe en 1891.

Visite médicale obligatoire au bordel de la rue des Moulins à ParisOutre les affiches l’artiste peint les prostituées dans leur travail, leur vie quotidienne et leur intimité. Il a exploité le fantasme très masculin de l’amour lesbien et ses représentations charnelles. Ce type de scènes était considéré comme anticonformiste voire décadent, et ces images ne s’échangeaient qu’entre hommes. Henri de Toulouse-Lautrec a créé plusieurs séries, mais qui ont des points communs dans la composition : seulement deux femmes sont représentées, elles ressortent clairement sur le fond quasi monochrome qui est souvent occupé par un mobilier qui coupe d’ailleurs toute perspective. Les scènes sont construites de sorte à ce que lae spectateur.trice soit obligé.e de ne regarder que les deux femmes et leur amour. Quelques exemples vont être présentés ici afin de mieux comprendre la démarche de Toulouse-Lautrec lorsqu’il s’installe dans ces bordels pour y portraiturer des femmes.

Le Divan de Rolande, 1894

XIR160088L’image présente deux femmes en son centre, l’une couchée sur un lit et reposant sa tête sur les cuisses de la seconde qui la regarde. Le fond est flou, le mobilier apparaît à peine, ce que Toulouse-Lautrec a voulu mettre en avant ici c’est la complicité de ces deux femmes. Les couleurs utilisées rendent la composition sereine et calme. Si nous ne connaissions pas les penchants nocturnes de l’artiste, la scène pourrait se passer dans l’intimité d’un immeuble bourgeois.

Deux amies, 1895

Deux amiesLa composition est presque saturée de jaune, les deux femmes sont allongées et semblent en discussion. Leur position est lasse, détendue, leur sensualité est à peine suggérée par les plis es vêtements ou cette jambe à peine visible. Toulouse-Lautrec signe une œuvre très pudique mais qui ne laisse que peu de doute sur la nature des relations entretenues par les deux femmes.

Dans le lit, 1893

Henri_de_Toulouse-Lautrec_062Emmitouflées dans les couvertures, deux femmes se font face dans un jeu de regard intimiste. La scène est plutôt colorée même si l’artiste a entouré les visages d’éléments blancs ce qui donne un air très pur à la relation qui s’y adonne. Cette blancheur symbolise la pureté, la virginité, l’amour divin, ce qui semble éloigné de l’idée qu’on peut se faire des mœurs des travailleuses du sexe ici représentées. C’est un moment très intime que nous montre Toulouse-Lautrec, nous pouvons nous demander s’il s’agit d’une scène de réveil ou de coucher, et les hommes de l’époque fantasmaient sûrement sur les plaisirs charnels qu’a dû connaître ce lit.

Dans le lit, le baiser, 1892

Dans le lit le baiserUne autre scène intimiste dans un lit, deux autres femmes s’embrassent avec fougue. Le cadrage très resserré de la scène bloque toute perspective et ne nous donne à voir que ce lit, avec ces femmes. Elles se détachent bien sur les tonalités de bleu employées par l’artiste, ce qui crée une opposition entre couleur froide (le lit) et couleur chaude (les femmes). L’œuvre est puissante, jouant des multiples lignes sinueuses créées par les plis du drap, et par les bras des personnages qui se rejoignent et semblent même fermé la scène autour de ce baiser qui est tout le sujet et le fantasme de la représentation. La passion qui est retranscrite par Toulouse-Lautrec montre toute la beauté de l’amour lesbien, et même si l’image est signée par un homme et aura pour public des hommes, les femmes sont peintes avec bienveillance et authenticité.

Le Baiser, 1892

Le baiser 1892L’espace entièrement rouge répond au code couleur des maisons closes de l’époque, mais évoque aussi la passion et l’expérience physique. La première femme est sur l’autre, dans une position ambiguë, et elles s’échangent ce baiser, tout aussi passionné que le précédent. L’évocation de ces scènes paraissait suffisante aux hommes pour se laisser aller à leurs fantasmes par la suite. Le commerce d’images lesbiennes était bien connu de l’artiste qui l’alimentait régulièrement.

Deux amies, 1895

Deux amies 02Plus sombre que les autres dessins, celui-ci répond néanmoins aux points communs : les deux femmes ressortent facilement du fond vert / jaune à peine suggéré par touches. Celle du premier plan est habillé d’une robe rose dont la bretelle gauche est tombée sur son épaule de manière suggestive, la seconde, de dos, est couchée nue sur ce qui semble être un lit. Sa chevelure lâche et sa position lascive ne peut que suggérer au regard masculin les plaisirs charnels de l’amour lesbien. Et c’est bien ce point qui intéresse particulièrement les clients de Toulouse-Lautrec.

Les deux amies, 1895

Les deux amiesDans une volonté de gradation nous sommes finalement face à une représentation qui ne laisse aucun doute. Le fond jaune s’efface pour livrer à notre regard ces deux femmes, allongées, se regardant passionnément. La première a le buste dénudé et les cuisses couvertes d’un tissu voilé laissant deviner ses courbes, elle tient une position très sensuelle. La seconde, un peu plus en hauteur, est habillée d’une large chemise bleue ouvrant sur son décolleté. La tension érotique dans cette œuvre est particulièrement forte, même si l’artiste a tout de même dessiné cette scène avec beaucoup de pudicité.

Henri de Toulouse-Lautrec illustre la vie de ses travailleuses du sexe, filles de cabarets, entre regard intimiste et voyeur. Il s’inscrit dans une mode des images érotiques et sexuelles qui semblent si chère aux hommes de l’époque qui aime à voir leur fantasme illustré, et tout particulièrement les plaisirs lesbiens qui leur sont interdits. Les compositions colorées de Toulouse-Lautrec ne détournent pas le regard, laisse le principal s’étendre sur toute l’image et ses cadrages volontairement proches donnent une proximité presque gênante avec ces femmes. Le point de vue amical de l’artiste donne un caractère très vrai aux scènes. Elles sont peintes dans des moments sensuels elles sont peintes plus suggestives et érotisantes que sexuelles, ce qui n’est pas sans faire opposition à leur travail. Ce témoignage sur la vie de ces femmes est intéressant car il les sort du jugement moralisateur pour les montrer d’abord en tant que femmes, aimées et aimante.

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