La création d’un costume national au XVIIIe siècle : l’exemple de la Suède sous le règne de Gustave III

Quelques pays au XVIIIe siècle souhaitaient se « nationaliser » par le vêtement. En effet, les échanges entre les cours européennes ont créé un brassage de populations, mélangeant les nationalités. Il n’y a alors plus de discernement entre elles et cela ne plaît pas forcément aux dirigeants car leurs diplomates ont le devoir de montrer leur puissance au sein des cours étrangères. Une des solutions trouvées fut de créer un costume national car le vêtement, en plus d’impacter la vue, est un témoin matériel créant un effet de groupe. Catherine II de Russie ou Louis XIV ont eu des idées de ce genre mais n’ont jamais réussi à l’imposer : seul Gustave III de Suède pu s’en vanter.

Gustave III, un homme du Siècle des Lumières

Gustave III de Suède est né en 1746 à Stockholm, il fut donc éduqué dans la vision du Upplysningstiden, c’est-à-dire Siècle des Lumières en suédois. Il acquiert de grandes connaissances lors de son éducation et souhaite faire rayonner la culture suédoise durant son règne qui commença en 1771. Il fut l’instigateur de nombreux projets comme l’Opéra royal de Stockholm. Mais cet homme porte aussi un grand intérêt au costume car il considérait que le vêtement joue un rôle social actif. Il a toujours fait bien attention à sa toilette, en ne portant jamais de bouton en diamant, en soutien à la tranche moins aisée de la population.

Il aimait inventer des costumes pour lui et son propre usage mais aussi pour les autres. C’est ainsi qu’en 1773, après un coup d’Etat pour rétablir son pouvoir monarchique, il pensa pour la première fois à un costume national. Pour pouvoir imposer un pouvoir fort, il faut englober tout le monde et donc créer un costume national. Ainsi, par un ordre visuel, il pourrait y avoir un meilleur ordre comportemental. Cependant, ce costume national ne concerne que 5% de la population suédoise, les classes paysannes sont exclues car trop pauvres pour s’en procurer. « Ett folk, en dräkt »   (littéralement « un peuple, un costume ») est la devise accolée à ce costume et son sens est concret : les classes sociales englobant la bourgeoisie et la noblesse en ont chacune un modèle particulier.

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Pehr Hilleström (1732-1816), Slåtteröl på Svartsjö slott, vers 1780, huile sur toile conservée au Nordiska Museet de Stockholm (Suède). © Nordiska Museet de Stockholm

L’économie comme leitmotiv mais la critique en réception

L’aristocratie vit dans le luxe et la bourgeoise tente d’être à son niveau, créant alors une surconsommation du luxe. Il est courant depuis le XVIe siècle et les rois Vasa de promulguer des lois somptuaires et, souvent, des ordonnances sont prises pour limiter ce mode de vie mais les pressions restent fortes. La production textile suédoise ne peut suivre cette consommation excessive et il est alors nécessaire de faire importer des matières plus ou moins exotiques. En conséquence, un écart se creuse entre le taux d’export et celui d’import, créant un déséquilibre. En mettant en place un costume national, Gustave III souhaite donner une nouvelle impulsion aux manufactures suédoises de draps de laine et de soie. Comme ce costume ne sera plus associé aux modes qui commencent à s’accélérer à cette époque, la consommation sera moindre.

Mais cette réforme n’est pas appréciée par la population. Les paysans demandent à en être exempté à cause de son coût et la cour les juge. Les personnes qui le portent se sentent en marge, rejetées et sujettes aux moqueries. Dès qu’il est possible, elles le rejettent et reprennent les vêtements dits à la mode.

Un costume relevant d’une réflexion historique

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Costume national de John Adolf Leijonmarck conservé au Livrustkammaren de Stockholm (Suède). © Livrustkammaren de Stockholm

Le costume masculin de cour est composé d’un manteau, d’une veste, d’un pourpoint, d’une ceinture, d’une culotte, de chausses, de souliers et d’un chapeau. Cet ensemble très complet a pour but d’être confortable et adapté au climat suédois. Il est bicolore, noir et rouge. Le noir est une couleur festive et distinguée en Suède mais ici elle serait plutôt un rappel du noir de la cour bourguignonne de 1500 où il symbolisait l’austérité. Le rouge est dit « couleur de feu ». Ce modèle est uniquement réservé aux gentilshommes.

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Veste ayant appartenu à Gustav II Adolf (1594-1632), vers 1610, probablement d’origine italienne, conservée au Livrustkammaren de Stockholm (Suède) © Livrustkammaren de Stockholm

Ce costume est souvent classé dans une mouvance romantique. Il a un côté théâtral et la coupe prendrait racine dans les modes vestimentaires de la Renaissance. Pour William Coxe, il est « à la Henry IV ». Mais il présente aussi quelques similitudes avec celui de Gustave II Adolphe qui a régné sur la Suède entre 1611 et 1632, notamment pour la veste. Cette ressemblance ne serait peut-être pas anodine : en effet, il reprend un trait ayant appartenu au roi victorieux de la Guerre de Trente Ans, créant alors une légitimité dans un contexte contemporain de pensées allant à l’encontre d’un régime monarchique.

Les tissus utilisés sont la laine et la soie et on peut retrouver un côté luxueux par les ornements. En effet, cela peut être de la dentelle, de la passementerie ou des broderies de fils métalliques. Les décors sont puisés dans les livres d’ornements qui sont de plus en plus publiés au XVIIIe siècle.

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Costume de cérémonie complet de Gustave III de Suède suivant le costume national, vers 1792, conservé au Livrustkammaren de Stockholm (Suède) © Livrustkammaren de Stockholm

Il est possible d’avoir des variantes de couleurs, de matières et de décors selon l’occasion et le statut de la personne qui le porte. Cependant, ce modèle présenté ici est le plus commun à tous. Ce nationell dräkt, (littéralement « costume national ») ainsi que les autres modèles, sont instaurés lors de la Célébration de l’Ordre des Séraphins du 28 avril 1778.

Une désuétude rapide

Gustave III est assassiné le 29 mars 1792 et c’est son fils, Gustave IV, qui prend alors le pouvoir. Durant son règne, le costume de cour masculin subsiste un peu mais il est totalement abandonné en 1809, année de la destitution du roi.

On note donc uniquement sa présence entre 1778 et 1809, le rendant caractéristique du règne de Gustave III de Suède et de ce personnage emblématique du XVIIIe siècle.

 

Pour aller plus loin… 
RANGSTROM Lena, « Quand Gustave III concevait le costume national suédois », in Fastes de Cour et cérémonies royales, le costume de cour en Europe 1650-1800, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2009.
RANGSTROM Lena, Kläder för tid och evighet, Gustaf III sedd genom sina dräkter, Stockholm, Editions Livrustkammaren, 1997.
ELDVIK Berit, Power of Fashion, 300 years of clothing, Stockholm, Nordiska Museet de Stockholm, 2010.

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