Le sang contaminé comme sujet et medium de l’œuvre

(certaines images présentes dans l’article peuvent heurter la sensibilité des personnes sensibles)

1981. Cette année-là le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies d’Atlanta relève une fréquence anormalement élevée de sarcomes de Kaposi : l’existence d’un problème sanitaire est avérée. Des médecins précisent que cette hausse significative des cas est concentrée dans la communauté homosexuelle. Cette maladie porte alors plusieurs noms : gay pneumonia, gay cancer, GRID (gay-related immune defiency), ou encore gay compromise. Ces appellations ont eu cours officiellement jusqu’à l’été 1982 où le caractère universel de la maladie est certifiée. Une année, cela suffit à ce qu’un préjugé, une discrimination, se mette en place pour plusieurs décennies. Même si les institutions essaient de remplacer ces noms homophobes par le sigle AIDS (acquired immunodefiency syndrome) aux États-Unis et SIDA (syndrome d’immunodéficience acquise) en France, le mal est fait. La population, les médecins, les officiels gardent à l’esprit cette fausse idée qui veut que le sida ne touche, ne vient, ne tue que les homosexuel.les. Les préjugés sur la sexualité et la santé des homosexuel.les (et des bisexuel.les par extension) sont toujours actifs aujourd’hui comme nous pouvons le voir lors des opérations de don du sang. Le sida est une affaire sociale dont les artistes se sont saisi.es, car iels étaient proches de personnes séropositives ou parce qu’iels l’étaient elleux-même. Aujourd’hui, 1er décembre, journée internationale de lutte contre la pandémie du sida nous allons voir comment certain.es artistes ont abordé cette maladie.

Traumatisée par le suicide de sa sœur lorsqu’elle était enfant, Nan Goldin était obsédée par l’idée de garder le souvenir de toutes les personnes qu’elle rencontrait. Elle est connue pour avoir portraituré ses proches, les milieux considérés comme underground, la prostitution, les différentes sexualités, le sexe, la drogue et le sida. Gotscho et Gilles étaient un couple gay, comme bien d’autres, mais Gilles était séropositif. Nan Goldin a photographié sa maladie, à des stades différents, comme un témoignage. Les clichés sont poignants tant l’authenticité est crue, elle donne à voir le corps de Gilles très amaigri, le visage creusé, les yeux à peine ouvert lorsqu’il est alité. Une des images les plus durs est probablement celle de son bras, squelettique, qui sort de la manche d’une tenue d’hôpital, cette manche paraît immense tant le bras est minuscule. L’omniprésence du blanc nous rappelle la maladie, et ce bras seul, sans corps, sans visage, désindividualisé ne peut que nous évoquer la mort.

Felix Gonzalez Torres Sans titre portrait de ross a la

Felix Gonzalez Torres, séropositif, sensibilise, communique autour de sa maladie d’une façon distanciée et conceptuelle. Ainsi, Sans Titre, Portrait de Ross à LA (1991), référence à Ross son feu conjoint, est une installation posée dans un coin d’une salle d’exposition, un amas de bonbons. Cette montagne de friandises est disponible, les visiteurices peuvent en prendre, en manger, en savourer, en partager. Savourer et partager : l’important est ici. Felix Gonzalez Torres nous parle de la propagation du sida au sein de la communauté homosexuelle. Cette œuvre qui ne paraît pas, au premier abord, aussi macabre, prend des airs ludiques pour nous pousser à réfléchir à notre comportement. Acceptons-nous de savourer et de partager sans nous protéger ?

Il existe toujours malheureusement un tabou autour du sida, et particulièrement autour de la parole des séropositif.ves. Un des points culminants du tabou de la représentation du sida est le sang. Le sang symbolise la vie mais aussi le martyr du christ et des saints chrétiens. Ron Athey, artiste gay séropositif, performe Saint Sébastien dans une mise en scène impressionnante.

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Vous pouvez retrouver ici une des vidéos sur cette performance : attention les images peuvent choquées les personnes sensibles

Ron Athey St SebastianCette performance a été réalisée la première fois en 1994 puis en 2005. Ce Saint est l’une de ses inspirations depuis le début des années 1990, il est à la fois un symbole du martyr et de l’homosexualité puisque son image devient homoérotique à la Renaissance. Lors de la performance Ron Athey est accroché à un poteau par de la corde, et, un assistant lui place de longues aiguilles médicales sous la peau – semblables à des flèches -, et ce sur tout le corps. Les actions sont lentes et précises et le public ressent immédiatement un sentiment de gêne, de malaise, par rapport à la douleur supposée que ressent l’artiste. Après un temps de pose on vient lui retirer les aiguilles-flèches ce qui crée une montée du sang sur la surface de la peau. Cet écoulement de liquide sanguin est particulièrement visible sur son front, ce qui, dans une iconographie religieuse déjà exploitée par l’artiste, ne peut que nous faire penser au martyr du Christ et à sa couronne d’épine qui vint le blesser de la même manière. Les souffrances qu’il endure durant cette performance symbolisent celles subies par tous les gays touchés par le VIH.

Utiliser le sang comme medium artistique ce n’est pas commun pour les artistes du body-art, a fortiori lorsqu’iels sont séropositif.ves. Ron Athey déclare à ce propos :

« La chair inaltérable, c’est l’état du corps d’un saint contaminé par le sida qui refuse de se décomposer, c’est une manière de montrer mon corps comme un cadavre vivant »

Les mots de l’artiste peuvent choquer, ils tendent à être aussi durs que la réalité du monde contaminé. Les gens meurent, dans la honte parfois, dans le silence souvent, dans l’inaction des gouvernements toujours. Ses performances mettent à mal son corps, le testent, comme pour savoir s’il va résister à une énième épreuve. Ron Athey est un ex-héroïnomane séropositif, mais il est vivant.

« Visuellement j’essaie d’exprimer le malaise du survivant, je suis toujours là et je ne vais pas bien, je ne suis pas malade, je ne suis pas mort, je ne suis pas vivant. Et c’est parce que la blessure ne guérit pas, que je continue à performer »

Le malaise de Ron Athey est d’autant plus marqué que sa démarche artistique n’a pas toujours été comprise, et ne fait pas consensus aujourd’hui non plus. En effet plusieurs de ses performances ont fait polémique, mais c’est le deuxième volet de Torture Trilogy qui cristallise les contestations le 4 mars 1994.

Dans celle-ci Ron Athey est accompagné de son compagnon Divinity Fudge, ce dernier se fait lacérer le dos par l’artiste qui vient ensuite panser les plaies avec des linges blancs, puis fait passer dans le public ces morceaux de tissus imbibés de sang. Des journalistes s’empressent d’écrire des papiers sur le risque sanitaire que représente une telle performance, même s’iels n’ont pas assisté à l’action de Ron Athey, en ignorant probablement que son compagnon est séronégatif aussi.

« En 1994, les gens étaient obnubilés par le sida et la peur de la contamination. Maintenant le sida ne fait plus tellement les Unes, on peut à nouveau travailler avec le sang d’une manière différente »

Cette obsession de la propagation du sida en vient à faire blacklister l’artiste dans son propre pays. Les institutions officielles de santé se sentent obligées de réagir et condamnent symboliquement l’artiste.Il rajoute à ce sujet que « ce qui est arrivé sur la polémique du sang c’est la croyance que tout le sang est positif au VIH ».

Les gens ne connaissent pas le sida, ou le connaissent mal. Cette ignorance se complaît dans la peur, elle l’alimente même. Iels ont peur et donc ne veulent pas en parler, mais c’est en ignorant la complexité du sida et du sang qu’iels continuent à être effrayé.e et à stigmatiser les personnes séropositives. Si le film « 120 battements par minute » a aidé récemment à refaire parler du sida sous un angle moins passif, il faut replacer les actions emblématiques et nécessaires d’Act-Up. Iels ont réussi à plusieurs reprises à renverser le stigmate des personnes séropositives pour en faire un objet de lutte, parce qu’il s’agit bien ici de survie. Nous pensons directement à la reprise du triangle rose obligatoire pour les homosexuel.les sous le régime nazi : iels l’ont renversé, pointe vers le haut, et ont rajouté les mots « SILENCE = MORT ». Cette affiche a été reprise des graphistes d’Act Up New York, la typographie est dure pour interpeller, pour que le message soit intégré et compris par la population : il faut parler du sida pour le faire reculer. Et les artistes séropositifs.ves qui représentent leur maladie, à leur façon, communiquent aussi pour endiguer la pandémie. Ron Athey montre les souffrances pour pousser la communauté homosexuelle et plus largement la population à connaître la maladie pour l’éviter, sans avoir une image faussé des personnes séronégatives. Et ce message est important aujourd’hui, mais aussi chaque jour de l’année pour arriver à l’objectif 90 : 90 % des personnes infectées par le VIH connaissent leur séropositivité, 90 % des personnes séropositives sous traitement et 90 % des malades traité.es avec une charge virale indétectable.

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Pour aller plus loin :

Bernard Lafargue, L’art du corps au temps du sida. Du corps jouissant et rédempteur du body art aux métaphores des corps brisés, épars ou kitsch des années 1980-1990

Philippe Liotard, Ecriture charnelle du témoignage dans le body-art : Bob Flanagan et Ron Athey

Site d’Act Up Paris

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