Les Fourberies de Scapin à la Comédie Française

Mise en scène de Denis Podalydès

 

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Naples, XVIème siècle, deux jeunes hommes ont profité de l’absence de leurs pères pour mettre en application le proverbe « quand le chat n’est pas là, les souris dansent ». L’un est tombé amoureux, et pis encore, l’autre s’est marié. La pièce s’ouvre sur le retour de leurs pères. Pour les deux garçons, deux questions s’imposent : Comment dire la vérité ? et surtout, comment faire pour que leur décision soit acceptée et qu’ils n’aient pas à renoncer à leurs amours ? En désespoir de cause, Léandre et Octave, fils respectifs d’Argante et Géronte, font alors appel aux valets de famille, Silvestre et Scapin. C’est par ce dernier que l’ensemble du plan d’action est orchestré. Tout au long de la pièce, il manipule sans scrupule les pères pour contenter les fils.

Cette histoire, vous l’avez certainement étudiée au collège et de l’avis général, la plupart du temps, ce n’est pas l’œuvre qui vous a laissé un souvenir impérissable. Elle est effectivement très utile quand il s’agit d’étudier les différents comiques : de situation, de répétition, quiproquo… Mais il faut se l’avouer, déjà à l’époque, elle nous a laissé une impression de grossièreté, versant totalement dans le burlesque. Le fait que Des fourberies de Scapin, on n’étudie que les procédés comiques les plus voyants y est sûrement pour quelque chose. Toujours est-il, que cette pièce est rarement notre préférée et, enfin, cette mise en scène rend toute sa gloire à ce texte souvent méconnu et désaimé.

Ainsi, de Naples, on n’a gardé que le port. Et quel port ! Il s’agit plus d’une jachère que d’un réel port structuré. Le décor varie très peu au cours de la pièce et se compose principalement d’une simple tourelle et un fort en bois, rappelant un peu le château fort qu’on aurait rêvé d’avoir dans notre enfance. Les seuls indices laissant deviner la nature du lieu sont les casiers de pêcheurs et la galère peinte dans le fond du décor.  Quant aux costumes, réalisés par Christian Lacroix, ils s’inspirent de l’époque sans avoir leur complexité. D’un point de vue mise en scène purement pratique donc, tout est réalisé de manière assez simple, pour une mise en scène de la Comédie française en tout cas, mais cela suffit amplement à nous transporter dans l’atmosphère de la pièce.

La magie de Denis Podalydès, dans cette pièce, c’est qu’il arrive à redonner de réels enjeux dramatiques à cette pièce. Certes il y a une réinterprétation des scènes célèbres, comme le « que diable allait-il faire dans cette galère ? », où l’avarice du père est démultipliée pour nous faire rire aux larmes. Mais le véritable coup de génie, c’est que les acteurs réussissent aussi à mettre en place un retournement de situation presque tragique. En effet, ce que le metteur en scène et les acteurs ont très bien illustré, c’est le moment où la pièce dépasse la comédie dans le troisième acte. Quand Scapin ayant obtenu ce qu’il voulait, ne se contente pas d’avoir atteint ses objectifs, mais décide de punir son maître. Puis quand Zerbinette enfonce davantage Géronte en lui apprenant par quels moyens il a été dupé. On retrouve là l’ubris, une certaine démesure, typique de la tragédie. On éprouve de la compassion au sens littéral du terme, on souffre avec Géronte, qui est pourtant le personnage que l’on déteste tout au long de la pièce. On en arrive à penser que c’est drôle, mais que ça va trop loin et qu’il faut que ça s’arrête. Cette réflexion sur les limites du comique a d’ailleurs une résonnance fort intéressante avec l’actualité.

Bien que les procédés comiques soient conservés et que les acteurs parviennent à nous faire rire, il y a une réelle profondeur qui est rendue par les acteurs, non seulement par le texte mais aussi et surtout par des jeux d’acteurs ajoutés. Par exemple, lorsque Scapin se fait punir par Léandre, il y a une violence des coups qui parvient à nous émouvoir. Il n’y a donc pas que les scènes comiques qui sont amplifiées, on se surprend aussi à avoir pitié. Les acteurs parviennent à créer des personnages incarnés, avec une personnalité propre, tâche ardue en moins de deux heures.  Si les mimiques, grimaces et apostrophes au public de Benjamin Lavernhe, qui incarne Scapin et qui est tout simplement brillant dans cette pièce, n’étaient pas là, on perdrait ce sentiment de familiarité et d’ambiance bon enfant.

En quelques mots, Denis Podalydès par cette mise en scène redore le blason des Fourberies des Scapin, et prouve, si quiconque en doutait, que Molière ne se résume pas à de grandes scènes comiques. Une mise en scène qui ne cède pas à la tentation de laisser les décors et les costumes supplanter le texte, et qui permet de révéler des jeux d’acteurs assez exceptionnels. A mes yeux, un chef d’œuvre.

 

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