La statuette parthe babylonienne du Louvre

A la suite de l’article sur l’art des Parthes (que vous pourrez (re)lire ici), nous vous proposons l’étude d’une statuette parthe conservée au Musée du Louvre. Bien que considérée comme une représentation de la déesse Ishtar, grande déesse du monde oriental, la divinité qu’elle représente ainsi que sa fonction ne sont pas encore certaines. En albâtre, stuc, or et rubis, de 25 cm environ de haut, elle a été trouvée en contexte funéraire dans le caveau Delaporte de Hillah, près de Babylone, dont les sépultures sont datées du début de l’empire Parthe (247 av. J.-C. – 224 ap. J.-C.). Nous allons voir en quoi elle est représentative des débuts de l’art de cet Empire. Le tombeau familial de Hillah a été découvert intact en 1862 par Pacifique Delaporte, alors Consul de France. Il se trouve en Babylonie, à quelques kilomètres au sud de Babylone. A l’intérieur, six sarcophages en pierre dont seulement cinq ont été occupés, dont un par un enfant en raison de la taille. Bien que ce type de tombe familiale ne soit pas courant à Babylone à l’époque parthe, il était répandu entre le Ier siècle av. et le IIè siècle ap. J.-C. dans d’autres régions de l’Empire. Parce que d’autres sarcophages ont été déplacés pour y construire le caveau, comme il était d’usage sous les Séleucides, le caveau Delaporte est probablement celui d’une vieille famille de l’élite babylonienne qui aurait réussi à s’adapter aux différents changements politiques.

Une statuette votive de déesse ? 

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© R.M.N. / P. Bernard

Cette statuette est exceptionnelle par son état de conservation et la préciosité de ses matériaux. Il s’agit d’une femme nue debout, un bras replié le long du corps et l’autre plié et tendu vers l’avant, la main tournée vers le haut. Ses bras étaient auparavant rattachés à son corps par des fils d’or qui sont aujourd’hui en plastique. Ses boucles d’oreilles en or sont à rapprocher de vrais modèles existants et visibles dans le musée. Elle porte aussi un collier en or et un croissant de lune sur ses cheveux en stuc ramenés vers l’arrière, agencement à la mode durant l’époque parthe. Cette coiffure a d’ailleurs été abîmée par un coup de pioche lors de sa découverte. Trois rubis viennent marquer les yeux et le nombril. Elle témoigne d’un grand réalisme au niveau de ses proportions ainsi qu’une grande finesse des détails du visage, des pieds et de la coiffure.

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D’autres statuettes en albâtre ont également pu être retrouvées dans les autres tombes du caveau, à l’exception de la tombe 1 qui est masculine. Elles présentent de nombreuses différences : une est allongée et drapée, une autre assise sur un trône cubique et voilée, tandis que la dernière, retrouvée dans la tombe de l’enfant, montre un petit garçon coiffé de bitume sur un siège. Leur facture est totalement différente, de même que leur style et leur iconographie même. Le choix du type iconographique répond donc à une symbolique bien précise.

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Dans toute la Babylonie parthe, ont été mises au jour des figures féminines nues ou drapées ressemblant beaucoup à notre statuette du Louvre, avec le même modelé du corps, le même matériau mais également des incrustations situées aux mêmes endroits, à savoir les yeux et le nombril. Les bras peuvent peuvent également être détachés. Il semble que cet ensemble de détails soit une caractéristique commune à cette production de statuettes féminines. Mais alors, que signifient-elles ? Quel est leur usage ? Et que représentent-elles ? Plusieurs hypothèses sont applicables pour tenter de définir une identité, mais aucune n’est encore certifiée.

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Buste de femme, probablement Artémis, Temple d’Artémis-Nanaïa de Doura Europos Louvre, © 2009 RMN / Franck Raux

Selon Antonio Invernizzi, il s’agirait de la représentation d’une acolyte de la déesse lunaire Nanaya, la fille du dieu lunaire Sin, ancienne divinité babylonienne et assimilée à Artémis. En effet, cette déesse jouissait d’une énorme popularité à l’époque parthe en Mésopotamie, en Iran et jusqu’en Asie Centrale comme en témoigne le Temple d’Artémis à Doura Europos, grande cité parthe. Ce ne serait donc pas une représentation de la déesse elle-même. Cette hypothèse, partagée également par Béatrice André Salvini, serait confirmée par la présence du croissant lunaire et par la nudité.

Selon Annie Caubet, ce serait plutôt la déesse Ishtar mais hellénisée, représentée dans des formes grecques et assimilée à la déesse grecque Aphrodite. Son caractère astral serait indiqué par le croissant de lune. Afin d’appuyer cette hypothèse, Delaporte, dans le rapport qu’il envoya au ministère des Affaires étrangères, indiquait qu’il était courant à l’époque de figurer Aphrodite avec les bras détachés du corps.

A l’heure actuelle, il est impossible de dire avec certitude s’il s’agit d’une déesse elle-même ou de la représentation d’un principe de fécondité, de féminité. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une personnification d’un aspect de la déesse Ishtar-Aphrodite, peut-être le principe de maternité. En effet, cette figurine féminine nue debout ne se retrouve que dans une seule tombe du caveau, celle d’une femme, la numéro 4. En raison de la pauvreté du matériel retrouvé dans ce sarcophage, on pourrait supposer que la défunte trépassa très rapidement, de façon imprévisible, peut-être en couche ou avant la naissance d’un enfant. Selon Delaporte, il pourrait aussi s’agir d’une jeune fille vierge, morte avant « d’avoir offert à cette déesse [Aphrodite] cette fleur qui ne se perd qu’une fois », Delaporte.

Quant à son utilité, quelques hypothèses penchent pour une poupée, justifiées par les bras détachés et mobiles. Mais François Tallon penche plutôt pour l’idée d’une statuette votive symbolisant une déesse ou un « principe divin » qui accompagnerait le défunt et le protègerait dans l’au-delà. Elle peut aussi, tout comme les autres statuettes du caveau, donner une indication sociale de la personne avec laquelle elle est inhumée : son âge, son rang et son sexe. En effet, les figurines en albâtre de chaque tombe correspondent à la personne inhumée comme par exemple la statuette d’un enfant dans la tombe d’un enfant. On peut alors faire un parallèle avec les loculi des tombes de Palmyre où les portraits figurés représentent une image stéréotypée du statut du défunt.

Un style à la croisée de la Grèce et de l’Orient

Notre statuette est un reflet du mélange culturel qui s’opère à cette époque. Les traditions mésopotamiennes se mêlent aux apports culturels et stylistiques grecs répandus dans ces régions grâce à l’empire séleucide. Les premiers rois parthes se qualifiaient eux-mêmes de « philhellènes ». Le style de notre statuette ainsi que des autres de la tombe, a été fortement influencé par l’art hellénistique. On retrouve en effet un grand réalisme des formes et une certaine sensualité. Cependant, ces caractéristiques sont empreintes du nouveau style parthe qui tend à se diffuser petit à petit, allant vers davantage de frontalité et de rigidité.

Des détails importés de Grèce et traités de manière locale peuvent perdre même leur signification, comme les bras articulés de notre femme nue. Dans le prototype grec, des liens passant par la tête et à travers le torse rendait les bras mobiles, ce qui n’est pas le cas ici, ni sur d’autres statuettes mésopotamiennes. Cette articulation reste cependant nouvelle pour le monde mésopotamien et encore inexpliqué.

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La nudité ne s’apparente néanmoins pas à celle des figures grecques. Il faut plutôt la rapprocher des nombreuses figurines en terre cuite de femmes nues et parées de nombreux bijoux exprimant l’idée générale de la fécondité selon la tradition mésopotamienne. Elles se rapprochent en cela de la représentation de la déesse Ishtar dans le mythe d’Ereshkigal (sa sœur, déesse de la mort et de la stérilité), dont le culte resta très vivace à Babylone. Les rubis, et notamment celui du nombril, confirment l’idée que cette nudité est un élément essentiel et symbolique, évinçant d’autant plus l’hypothèse qu’il s’agisse d’une poupée.

De plus, le fait d’assembler plusieurs matériaux différents au sein d’un même objet relève bien d’une tradition mésopotamienne très ancienne comme à l’époque d’Uruk avec la tête de femme d’Uruk (conservée à Bagdad) ou encore aux Dynastiques Archaïques avec la statue de l’intendant Ebih-Il (conservée au Louvre). La plupart du temps, ces incrustations permettent de mettre en valeur certains points de l’objet, ayant une grande valeur symbolique.

L’étude des rubis

Image1.pngA son entrée dans les collections du Louvre en 1866, les yeux et le nombril de cette statuette étaient indiqués comme étant de lapâte de verre colorée en rouge, comme sur d’autres exemples de statuettes babyloniennes parthes. M. Staf Van Roy, directeur du Laboratoire de l’Association de gemmologie historique de Bruxelles, a signalé à Annie Caubet, ancienne conservatrice du département des Antiquités Orientales, que les incrustations de cette statuette étaient en réalité des rubis naturels et anciens. C’est ce qui a permis de lancer des recherches et des examens au Centre de Recherches et de Restaurations des Musées de France (C2RMF) en 1998.

L’étude de cette statuette a été l’occasion de développer de nouvelles techniques de recherche en gemmologie historique. L’utilisation d’un accélérateur de particules par la méthode PIXE (fluorescence X induite par faisceaux d’ions accélérés) grâce à AGLAE notamment (Accélérateur Grand Louvre d’Analyse Élémentaire), a déjà fait ses preuves sur des pierres fines de divers bijoux anciens. Cette technique permet de connaitre la vraie nature de la pierre ainsi que sa provenance – dans le cas de pierre naturelle.

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Diagramme Fe/Cr situant les rubis d’Ishtar en comparaison des rubis de provenance connue et montrant l’origine birmane des pierres.

Grâce à des capteurs à rayons X, il a été possible de déterminer, sans toucher à la pierre directement, la composition exacte des incrustations. Cela a permis de confirmer qu’il s’agissait bien de pierres naturelles et non de pâte de verre colorée comme on le croyait. De plus, ces rubis se sont avérés provenir tous les trois du même lot de pierre, caractérisé par une très grande pureté (99% d’alumine – 1% de chrome). Grâce à une étude comparative de 130 analyses avec des rubis appartenant aux collections du Musée du Louvre ainsi qu’avec des rubis de la collection de gemmologie de Bruxelles, il a été démontré que ces rubis sont tout à fait compatibles avec une origine birmane donc à plus de 6 000 km de la Mésopotamie ! Cette étude a permis une meilleure connaissance de l’œuvre et a été l’occasion de créer une base de données de composition pour les principaux gisements de rubis dans le monde.

Il s’agit donc de la plus ancienne attestation de l’utilisation de rubis au Proche-Orient. Ils attestent de la faveur dont jouissaient les pierres rouges venues des lointains pays de l’Est sous l’empire Parthe. Sous les portes du palais de Khorsabad avaient déjà été enfouis, au VIIIe siècle av. J.-C., des grenats almandins importés d’Inde ou du Sri Lanka. Du spinelle rouge provenant également du Sri Lanka ornait des bijoux de Hatra datés des IIe et IIIe siècles de notre ère.

Les relations entre la Mésopotamie et l’Asie du Sud à cette époque-là sont peu documentées mais s’inscrivent dans la fameuse Route de la Soie, très développée depuis l’époque séleucide. Cependant, la présence de ces rubis originaires de Birmanie montre que les échanges se faisaient avec des contrées de plus en plus lointaines au début de notre ère, permettant aux véritables pierres précieuses de parvenir jusqu’en Mésopotamie, à l’instar du lapis-lazuli.

Pourquoi le rubis ? Son choix peut s’expliquer par deux choses : tout d’abord, par sa préciosité et sa beauté indéniables ; deuxièmement pour sa symbolique. Une autre figurine babylonienne montre également des incrustations de pâte colorée rouge aux mêmes endroits. Le rouge pourrait alors symboliser la féminité et le cycle féminin, couleur également de la cornaline, davantage utilisée dans le Proche-Orient. Tout ceci renforce l’hypothèse de la représentation d’un « principe féminin » d’Ishtar.

Notre statuette du caveau de Delaporte illustre bien cet art gréco-parthe qui se met en place à cette époque. Elle est emprunte de traditions mésopotamiennes et d’un style grec séleucide mais reflète l’art parthe qui s’est élaboré en Parthiène, à Nisa, et qui tend à se généraliser dans l’empire. La préciosité de ses matériaux exotiques montre bien l’intégration des Parthes dans un réseau d’échange culturel et commercial avec le monde méditerranéen et asiatique : les prémices de la Route de la Soie.


Bibliographie : 

Cat. d’exp., Babylone, sous la direction de Béatrice André-Salvini, Paris, Musée du Louvre, 14 mars 2008 – 2 juin 2008, Paris, Hazan, 2008.

Cat. d’exp., Les pierres précieuses de l’Orient ancien, sous la direction de Françoise Tallon, Paris, Musée du Louvre, 22 septembre 1995 – 18 décembre 1995, Paris, Réunion des musées nationaux, 1995.

BONGARD-LEVINE G., « L’art parthe après M. I. Rostovtzeff : le problème de ses origines », Compte-rendu des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres 148, numéro 2, 2004, p. 945-984.

CAUBET A. (dir), Les Antiquités orientales : le musée national du Louvre. Paris, Réunion des musées nationaux, 1993.

CHOISNEL E., Les Parthes et la Route de la Soie. Paris, l’Harmattan, 2004.

DOWNEY B., « L’art et l’architecture parthes », Dossier d’archéologie : Les Parthes 271, 2002, p. 22-33.

GHIRSHMAN R., Iran : Parthes et Sassanides. Paris, L’Univers des Formes Gallimard, 1962.

TALLON F., « Les rubis d’Ishtar : étude archéologique », acte du colloque Cornaline et pierres précieuses. Paris, Musée du Louvre, 1999.

Site du musée du Louvre : www.louvre.fr/oeuvre-notices/statuette-de-deesse-nue-debout

3 commentaires sur “La statuette parthe babylonienne du Louvre

    1. Pour répondre à votre question, je vous invite à lire l’article précédent sur l’art des Parthes (vous avez le lien en introduction) où vous aurez une courte explication de leurs origines. Ancienne satrapie perse sous les achemenides, située au nord-est de l’Iran actuelle, ce peuple a su prendre l’avantage sur les seleucides et régna sur l’Iran, la Syrie et l’Irak entre les IIIe siècles av. n. è et IIIe après, avant d’être défait par les Perses Sassanides.

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