Le Ballet royal de la nuit : un chef-d’œuvre de lumière

             Nous sommes le 23 février 1653, à Paris, au théâtre du Petit-Bourbon. Toute la noblesse, près de trois mille personnes, s’est rassemblée dans ce théâtre accolé au Louvre pour assister à un grand divertissement royal. En plein hiver, sous les traits d’un jeune roi de quinze ans, le Soleil se lève sur une France ruinée par la guerre et par la Fronde. Ce jeune monarque est Louis XIV, apparaissant en Soleil levant devant sa cour dans le Ballet royal de la nuit. Ce ballet, fondateur pour le mythe apollinien du Roi-Soleil, ne fut pourtant représenté qu’une unique fois ce jour d’hiver 1653. Et pourtant, son impact sur la suite du règne fut retentissant, et la fascination qu’il exerce sur nous aujourd’hui reste encore vivace. La preuve en est le défi moderne de remettre en scène ce spectacle vieux de plus de trois siècles. En effet, le Ballet royal de la nuit fut réalisé d’après Isaac de Benserade, Jean de Cambefort et Louis Constantin mais ce sont Sébastien Daucé, pour la direction musicale et la metteuse en scène, chorégraphe et scénographe, Francesca Lattuada qui transposent ce grand divertissement de cour au XXIe siècle. Un défi monumental qui a été relevé avec brio tout d’abord au théâtre de Caen le 8 novembre 2017, puis à l’Opéra royal de Versailles les 24, 25 et 26 novembre. Quelle est l’importance de cette œuvre ? Et surtout comment imaginer remettre en scène un tel spectacle qui est toujours apparu comme énigmatique ?

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                Effectivement, il serait inimaginable de reconstituer à l’identique le Ballet royal de la nuit tel qu’il fut joué en février 1653. Tout d’abord, du fait du grand mystère qui entoure le déroulement du spectacle d’origine et deuxièmement du faste que cela exigerait. Ce spectacle a été conçu pour être un divertissement de cour, un ballet, genre typiquement français du XVIIe siècle qui mêle le chant, la poésie et la danse. On comprend donc bien qu’il s’agit là d’une œuvre totale dont la reconstitution exigerait d’en connaître la musique, le chant, les chorégraphies, les costumes et la mise en scène. Or les documents qui ont pu être conservés ne nous permettent pas de connaître tous ces éléments. Mais alors que savons-nous de ce spectacle ? Il s’agit d’un ballet divisé en quatre veilles qui nous donnent à voir les événements se déroulant au cours de la nuit allant des amours de la Lune et d’Hercule à la danse diabolique de Satan. C’est bien la Nuit qui la première prend la parole :

« Languissante clarté, cachez-vous dessous l’ombre,

Faites place à la Nuit la plus belle du monde »

Le ballet s’achève par une cinquième et dernière partie, le Grand Ballet où le roi apparait en Soleil levant, chassant les ténèbres et le chaos de la nuit pour briller de tous ses feux. Nous connaissons donc les grands thèmes abordés par cette œuvre, sa scansion. Par la conservation d’un livret imprimé de 1653, les comédiens qui ont participé à cette unique représentation nous sont aussi connus avec bien sûr le roi, mais aussi des nobles ou encore des acteurs. Quant à la musique, c’est grâce à André Philidor, bibliothécaire de Louis XIV, ayant réalisé une copie de la partition du ballet en 1690, que l’on conserve sa trame musicale. Cependant, celle-ci reste lacunaire car, bien que les mélodies et les paroles chantées soient restées, les parties des vingt-quatre violons du roi manquent. Il est aussi évidemment impossible de connaitre les chorégraphies effectuées par les danseurs ce fameux jour de février 1653 car aucun document ne nous les retranscrit. Cependant, nous connaissons les grandes caractéristiques de la danse du Grand Siècle, celle pratiquée avec passion par le roi grâce au document conservé du Conservatoire de danse, fondé par Louis XIV à la fin du règne en 1713. Enfin, on sait que les mises en scènes et costumes de ces divertissements de cour étaient d’un faste inouï et de ce point de vue ci, nous sommes mieux renseignés par un document conservé en Angleterre, au Waddesdon Manor dans un ouvrage comportant des gravures des différents personnages et scènes avec leur polychromie.

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                Cependant, ce spectacle et son déroulement d’origine restent entourés de mystères et de questions sans réponse. Une reconstitution du spectacle ne serait donc pas le bon mot pour désigner cette entreprise. En revanche, la perspective d’une adaptation moderne tout en respectant ce que l’on connait de l’œuvre d’origine semblait plus faisable, et c’est ce à quoi se sont attelés Sébastien Daucé et Francesca Lattuada. Leur travail a exigé des années de recherches et de réflexion pour remettre en scène ce spectacle extraordinaire. Ainsi, dès les débuts, Sébastien Daucé a choisi, de mêler le ballet de cour à la française et l’opéra à l’italienne dans le but de combler les lacunes que l’on a sur cette œuvre tout en restant fidèle à son sens profond. Par exemple, il apparait que des opéras italiens comme l’Orfeo (1647) de Luigi Rossi ou L’Ercole Amante (1661) de Francesco Cavalli sont des œuvres lyriques dont l’ambiance et les thèmes abordés correspondent très bien à l’atmosphère du Ballet royal de la nuit. En réalité, les deux corpus sont si communs qu’on réalise à peine l’intégration de ces nouvelles parties, elles paraissent toutes naturelles. Quant à la mise en scène, bien que les costumes et les décors soient modernes, on pourrait pratiquement y déceler les gravures du Waddesdon Manor. La simple explication à cela est la fidélité de Francesca Lattuada à l’ambiance du Ballet royal de la nuit : l’onirisme. Cette œuvre nous embarque dans un monde de rêve, de féerie où le merveilleux est essentiel. C’est un monde où le principe de raison, développé de manière contemporaine par René Descartes, n’a pas cours. Nous sommes emmenés dans un univers où les mondes sont multiples, et dont les frontières sont poreuses. Ils s’interpénètrent, se rencontrent créant une œuvre fantastique, mystérieuse, d’une immense variété où la richesse des codes, mythes et symboles est inépuisable. On y voit des dieux, des montres, des ombres, des génies, des astres qui se mêlent dans un tourbillon infini.

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                Mais il est bien sûr très clair que cette œuvre est un hommage appuyé au jeune roi, « l’Hercule gaulois ». Il est le point focal de ce ballet, dans lequel il apparait autant comme roi que comme danseur. Il y est vu surtout comme un dieu dans le développement d’une vision cosmique où le Soleil balaie la nuit, pour apparaitre dans toute sa gloire, éblouir les astres, les hommes et gouverner leur destin. Les propres mots du roi sont les plus frappants :

« Déjà seul je conduis mes chevaux lumineux,

Qui traînent la splendeur et l’éclat après eux,

Une divine main m’en a remis les rênes,

Une grande déesse a soutenu mes droits,

Nous avons même gloire, elle est l’Astre des Reines,

Je suis l’Astre des Rois »

Après tout, il ne faut pas non plus oublier le contexte de création de cette œuvre. Louis XIV est le « Dieudonné », l’enfant miraculeux né après dix-sept ans de lit stérile de Louis XIII et d’Anne d’Autriche. Il est aussi le roi qui, dans cette année 1653, triomphe des frondeurs suite à une guerre civile de cinq années qui a ébranlé les fondements de la monarchie. Celle-ci réapparait alors avec encore plus de faste, de gloire et de puissance. Elle devient absolue à travers la figure du jeune monarque qui s’élève vers son zénith. Le Ballet royal de la nuit est donc aussi une œuvre politique où Louis XIV chasse le chaos de la nuit pour entrer dans un jour éblouissant, son règne promettant d’être auréolé de la gloire et des lauriers d’Apollon. C’est une œuvre politique mais qui n’en oublie pas pour autant le divertissement, si tant est que les deux notions soient à distinguer. En effet, on y voit bien l’association subtile de moments très solennels et d’éloge au jeune roi à des instants plus légers, comiques et presque clownesques. Le XVIIe siècle est aussi un siècle des grands salons parisiens, de leurs mots d’esprit et des parodies des grands récits antiques, comme en témoigne le Virgile travesti du poète satirique, Paul Scarron. Il n’est donc pas surprenant de voir les Muses, Apollon, Hercule et Junon associés à des êtres aussi grotesques que les monstres nains, les Filous voire à des scènes qui semblent provenir tout droit de la commedia dell’arte comme la comédie d’Amphitryon.

                Ce spectacle royal a donc en réalité tous les attraits pour plaire à toutes les époques. Associant à la pompe de la grandeur, la légèreté du comique, abordant des thèmes tels que l’amour, la haine, le bien et le mal, le Ballet royal de la nuit dresse le portrait d’un milieu de siècle plein de contradictions et de paradoxes… C’est un immense tableau en clair-obscur, qui à la manière d’une œuvre du Caravage, accentue les vices et les vertus des hommes en accentuant le contraste entre leurs parts d’ombre et de lumière. C’est une œuvre magistrale d’une époque en pleine mutation, bouillonnante d’espoirs, de rêves et d’espérance. Montaigne le dit mieux que je ne saurais : « Nous ne vivons jamais dans le présent, nous sommes toujours au-delà. Le désir, la crainte, l’espérance nous élancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. ». Merveilleusement adapté à notre époque moderne par Sébastien Daucé et Francesca Lattuada, le Ballet royal de la nuit conserve son essence, une œuvre lumineuse qui appelle celui qui la regarde à l’espoir.

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