Judith et Holopherne, Horace Vernet

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/!\ Attention, cet article mentionne des viols et des violences incestueuses /!\

Le tableau Judith et Holopherne peint par Horace Vernet en 1831 est conservé au Musée des Beaux-Arts de Pau. Connu pour ses peintures de batailles, Vernet a effectivement commencé sa carrière en 1812 avec son premier Salon en présentant Prise d’un camp retranché, deux ans après avoir échoué au Prix de Rome. En 1814, il s’engage dans la Garde Nationale et s’inspire de son vécu durant la guerre pour sa production artistique.

Si Vernet fut de nombreuses fois copié, les critiques n’étaient pas toujours d’accord sur son talent : Théophile Silvestre le qualifie de « Raphaël des cantines », Baudelaire de « militaire qui fait de la peinture » avec tout le mépris qu’on peut imaginer et Malraux de « Michel-Ange d’une Sixtine de soldates de plomb ». Horace Vernet va tout de même réussir à avoir des éloges avec Décluze au Salon où il présente l’impressionnante toile de Judith et Holopherne. Il peint cette œuvre représentant un épisode biblique lorsqu’il était directeur de la Villa Médicis. Son Holopherne et sa Judith ne sont autres que le compositeur et ami du peintre Frédéric Ricci et sa compagne. Cette peinture s’inscrit dans une période de renouveau religieux où la chrétienté veut être plus présente et dans une époque où les peintres voyagent et ouvrent leurs horizons.

Un épisode biblique

18495187415_4c2e80e882L’histoire de la protagoniste principale est détaillée dans le livre de Judith (livres deutérocanoniques de l’Ancien Testament), où l’on rencontre Holopherne, un général envoyé en campagne par Nabuchonosor. Menant une répression contre les peuples de l’ouest qui ont refusé de soutenir le chef Nabuchodonosor dans la guerre contre le roi perse Arphaxad, Holopherne fait preuve d’une grande violence. Il pille et tue, ravageant tout le Proche-Orient, et finit par assiéger Béthulie, une ville juive qui le bloque pour son entrée dans les montagnes de Judée. Le siège est long et difficile, l’eau vient à manquer et les habitants se résignent à se rendre. Mais Judith, une jeune veuve, décide de sauver sa ville. Elle va au-devant d’Holopherne avec sa servante, disent apporter des informations sur les Juifs. La beauté et la supposée faiblesse des deux femmes convainquent les différents hommes qu’elles voient jusqu’à rencontrer Holopherne qui fut également séduit. Le quatrième soir, Holopherne organise un grand banquet. A la fin de la soirée, Judith se trouve seule dans la tente du général, qui s’était effondré ivre. Elle profite de ce moment de vulnérabilité pour attaquer, appelant Dieu à lui donner la force. Elle lui tranche la tête, et sa servante l’aide à la dissimuler. Elles sortent de la tente et personne ne fit attention à elles car elles avaient l’habitude de le faire pour aller prier. Elles reviennent à Béthulie victorieuses. Le lendemain matin, à la découverte du corps sans tête, une partie des soldats s’enfuie et l’autre attaque la ville mais du fait de leur nombre, ils sont rapidement défaits.

Cet épisode biblique a été, comme beaucoup, une grande source d’inspiration pour les artistes notamment aux XVIe et XVIIe siècles.

Le tableau de Vernet

Le peintre fait au moins deux études pour ce tableau : nous pouvons citer Olympe Pélissier, étude pour Judith et Holopherne de 1830 où l’artiste a réalisé un portrait en buste de son amie, son visage de 3/4 se retrouve chez Judith. Il a particulièrement gardé la courbe des épaules, les lèvres et la structure générale du visage. Il accentue a posteriori le regard par des yeux plus ouverts et lumineux ainsi que par des sourcils grimaçants. Nous pouvons également indiquer Judith et Holopherne, probablement de la même année où l’artiste demande ici à deux ami(e)s de poser. Les études sont intéressantes pour comprendre la démarche du peintre dans la recherche des attitudes de ses personnages, il essaie de trouver la formule qui servira au mieux son propos. Judith est ici assise sur le lit, tenant la main d’Holopherne, la pose est bien plus lascive et ambiguë que dans la version définitive. Il a mis en avant le côté séducteur de la Judith biblique, qui finira par prendre de la distance avec le général dans le tableau conservé à Pau.

Un épisode codé ?

AnticStore-Large-Ref-48397_03Horace Vernet présente une Judith orientalisante, à la fois séductrice et déterminée. Il se distingue fortement de la tradition iconographique de l’épisode. Holopherne n’est pas ici représenté comme un géant musclé et terrifiant, mais comme le qualifie Décluze,  :

« un homme sec et maigre, avec une de ses figures asiatiques à profil de chèvre, où se peignent si vivement la luxure et la cruauté »

Victor_Ségoffin_-_Judith_et_la_tête_d'Holopherne_-_Musée_des_Augustins_-_48_4_1On peut alors mettre Vernet en confrontation avec la représentation sculptée de Ségoffin. Judith porte la même coiffure que chez Vernet, sa robe – sûrement choisie avec soin pour charmer le général assyrien -, a des manches très larges qui reviennent sur les épaules. Son vêtement est long et crée un réseau de plis verticaux au niveau des jambes tandis qu’à la taille il est resserré par une ceinture. C’est ici une Judith triomphante présentant au monde, et à Dieu, la tête de l’ennemi dans une main, et l’arme, lame vers le sol, dans l’autre. Elle représente ici la sauveuse de son village et par là même, de son peuple entier. Les hésitations, la phase de séduction, le sacrifice, ici n’ont pas lieu d’être. Ségoffin a choisi la dernière action de Judith, avec une glorification de son rôle de sauveuse de Béthulie. Quand on observe la Judith de Ségoffin, on ne pense plus au moment où cette veuve a dû séduire le général et le faire boire, on ne pense plus à la femme souillée par l’ennemi mais plutôt à la femme forte et déterminée. Tandis que chez Vernet, on sent encore la Judith qui se remet à peine de ce jeu de séduction, elle regarde Holopherne comme un homme avec qui elle a partagé un moment. De même, Vernet représente un profil à l’air plutôt innocent, tandis que Ségoffin nous montre une tête aux traits durs, caractéristique de la meurtrière.

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Une autre confrontation est possible, avec l’artiste Valentin de Boulogne et son œuvre picturale Judith et Holopherne peinte aux alentours de 1626. Valentin de Boulogne est un suiveur de Caravage qui, comme nous le verrons plus tard, a également représenté l’histoire de la veuve de Béthulie. Sur cette œuvre, nous remarquons déjà que le moment représenté est différent : nous sommes ici au moment du décollement. La servante, derrière la jeune femme, tient le sac où viendra se loger la tête d’Holopherne. Judith lui tranche la gorge avec son épée et lui tient les cheveux de sa main gauche. Holopherne est nu, le bas du ventre seulement caché par un pan du drap, il donne l’air pathétique. Il vient de se réveiller par la lame incisive de l’arme, son visage traduit l’effroi et la douleur tout comme son bras gauche qui se dresse dans un sursaut. La lumière met en avant le visage et la poitrine de Judith en donnant beaucoup de reliefs aux manches de sa robe. Cette Judith est séductrice mais n’hésite pas à regarder dans les yeux l’homme qu’elle a amadoué et qu’elle tue à présent. Valentin de Boulogne a mis les trois personnages sur une même ligne horizontale, qui divise la partie gauche occupée par Holopherne et le lit, et la partie droite où sont présentées Judith et sa servante. La palette du peintre italien est plus sombre que celle de Vernet mais il utilise quant à lui la lumière pour hiérarchiser les éléments.

Peindre pour s’engager

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Certain(e)s artistes ont utilisé l’épisode de Judith et Holopherne pour faire passer des messages, des idées ou des symboles qui sont autres que le récit initial. Artemisia Gentileschi, bien-sûr, est l’une des femmes artistes les plus connues de la période moderne, elle fut très renommée à son époque et respectée de ses contemporains. Son œuvre la plus citée est Judith et Holopherne de 1612. Ce n’est pas une simple peinture, l’artiste a laissé une partie de son histoire dans ses coups de pinceaux et c’est ce qui la rend spéciale. Pour comprendre l’œuvre, il faut connaître le contexte de création. Artemisia Gentileschi est fille de peintre et travaille dans l’atelier de son père, où étaient plusieurs autres artistes hommes. Elle aurait fréquenté l’un d’eux, et c’est par ce rapprochement sentimental qu’il justifie le viol de l’artiste femme. Le père d’Artemisia mène un procès contre cet homme.

Les interrogatoires, les questions insidieuses, les jugements et la honte mêlés ont fortement marqué Artemisia Gentileschi. Elle peint alors cette œuvre, qui ne détonne pas dans les productions de son époque puisque c’est un épisode très apprécié. Ce qui la distingue ce sont les ressemblances notées par certain(e)s spécialistes, dont Mary Garrard, entre le visage de Judith et les autoportraits d’Artemisia Gentileschi, qui supposent alors que Holopherne ressemblerait à son violeur. Artemisia et Judith se rejoignent dans un seul corps pour se venger du crime commis par l’homme qui ne devait pas les toucher. L’artiste utilise cette peinture comme catharsis de sa souffrance et de sa honte, pour en ressortir – comme Judith – forte et déterminée. Toute la violence qu’elle ressent, elle le retranscrit dans le regard et les gestes de cette Judith vigoureuse et musclée qui n’a pas hésité une seule seconde à trancher la gorge de l’ennemi horrifié. Ici, la partenaire de Judith est jeune et prendrait plutôt le rôle d’une amie que d’une servante. Elle a une part active dans le geste de la veuve puisqu’elle retient les bras du général. Gentileschi ne représente pas de fond à son tableau, nul besoin, toute l’action est centrée sur ces trois personnages, toute l’horreur dans les regards, et le résultat dégouline le long des draps blancs sans restriction.

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Caravage quant à lui, représente ce même moment de décollement mais avec une autre volonté. La servante est bien plus âgée, le visage de Judith est plein de dégoût et elle se tient éloignée d’Holopherne. Le sang est beaucoup moins visible que chez Gentileschi et n’apparaît pas très réaliste, ce n’est pas le but de l’oeuvre. Il peint ce tableau en 1599, l’année de la mort de Béatrice Cenci. Inconnue de la plupart d’entre nous aujourd’hui, son histoire avait pourtant été très commentée à son époque. Béatrice est la fille de Francesco Cenci, un riche romain qui l’a séquestrée, brutalisée et violée. Elle finit par organiser avec sa belle-mère et ses deux frères l’assassinat de son père. Béatrice et ses comparses furent condamnés à la torture et à la décapitation. Beaucoup se sont mobilisés contre cette décision, dont Caravage selon certains historiens de l’art. Ils émettent l’hypothèse que Caravage a voulu, avec son œuvre Judith et Holopherne, prendre position en faveur de Béatrice Cenci. Pour appuyer cette idée, on pourra rapprocher le visage de la Judith de Caravage et celui de la Béatrice Cenci dont les deux artistes ont pu s’inspirer. L’artiste aurait peint pour exprimer son désaccord avec la justice papale.

Cenci

C’est une œuvre qu’a connu Artemisia Gentileschi, nous retrouvons chez les artistes des personnages avec des traits saillants, ne correspondant pas toujours à l’idéal du beau. Elles sont surprises en pleine action, action mise en valeur par la technique du clair-obscur. Quand Horace Vernet choisit de traiter une Judith idéalisée aux canons orientalistes, Gentileschi et Caravage représentent une femme commune, marquée par leur histoire.

Nous pouvons penser que le traitement des épisodes bibliques est passé de mode pour les artistes contemporains, mais ce n’est pas un désintérêt général. Nous retrouvons Judith et Holopherne chez Kehinde Wiley. Sa démarche artistique est aussi une volonté politique, puisqu’il reprend des peintures iconiques de l’histoire de l’art européenne en remplaçant les personnages blancs par des personnes noires. C’est une façon de reconsidérer la place immense que les blancs ont dans l’histoire de l’art, le milieu de l’art et les représentations. En effet, dans les musées, les personnes noires représentées sont quasiment uniquement des esclaves, servant(e)s, prostituées, criminel(le)s, etc. Kehinde Wiley veut donner à la communauté noire une place importante, voire essentielle pour faire ressortir un sentiment de fierté. Pour l’épisode biblique de Judith et Holopherne, Kehinde Wiley l’illustre plusieurs fois avec une Judith noire, puissante, belle, qui ne ressent aucun regret. Holopherne est par contre blanc : puisqu’il représente l’ennemi. L’arme n’est pas tellement visible, presque cachée derrière leur robe. Le fond de ses images est saturé de couleurs et de fleurs comme à l’habitude de Wiley. Il nous semble important de souligner que cette histoire inspire toujours et que c’est un des rares épisodes bibliques qui met en avant une femme, et même deux. La figure guerrière de la femme, à un degré aussi grand, n’est pas commun et c’est certainement pour cela que beaucoup y font toujours référence.

2 commentaires sur “Judith et Holopherne, Horace Vernet

  1. Bonsoir, Puis je avoir un mail pour contacter un responsable de la redaction ? Mes envois anonymes n ont pas eu de réponse jusqu ici Cordialement

    Brigitte Joseph-Jeanneney 06.72.88.82.77

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    J'aime

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