La mythologie japonaise : de la Création de l’Univers à l’arrivée des « kami » sur Terre

Toute la cosmogonie shinto, la religion prédominante au Japon, est écrite dans les pages de deux livres sacrés, le Kojiki (daté de 712) et le Nihongi (écrit vers 720). C’est au travers de ces derniers que le shintoïsme explique la création de l’Univers grâce à l’intervention de puissances supérieures et que l’immatériel chaos se voit peu à peu ordonné.

La fin du chaos primordial : les kami de la Création

Beaucoup moins connus par le commun des mortels, les kami primordiaux furent les premiers à organiser les mondes du Ciel et de la Terre. Ces derniers naquirent dans les Plaines des Hauts Cieux, le Takamagahara, le domaine des Dieux. Les trois divinités asexuées se prénomment Ameno-minaka-nushi-no-kami, Taka-mi-musubi-no-kami et Kami-musubi-no-kami. Respectivement le Kami maître de l’auguste Centre du Ciel, le Haut et auguste Kami merveilleux qui produit et le Divin Kami merveilleux qui produit. Ces derniers ne sont visibles de personne, se cachant du monde entier et des autres dieux, en dissimulant leur présence.

Ameno-minaka-nushi-no-kami est l’être originel, le premier à être apparu et le « dieu solitaire ». Mystérieux, il est l’un des « trois esprits de la création » ( Sôzô Sanshin) mais reste à part de ses deux comparses. Il est généralement apparenté à des « manifestations célestes » mais son réel rôle dans la Création reste flou. Pour le japonologue, diplomate et philologue britannique William Georges Aston, Ameno-minaka-nushi est « la divinité par laquelle le Ciel subsiste éternellement ». Kakehi K., grand théologien spécialiste du shintoisme nous dit :

« Ame-no-minaka-nushi existe à la fois dans l’univers empirique et au-dessus de cet univers. Il est à la fois immanent et transcendant. […] Ainsi, demeurant au-dessus de l’univers phénoménal [connu] de l’expérience humaine, il en reste néanmoins la partie inséparable la plus intime. […] il reste supérieur aux limitations temporelles et spatiales. »

Il est alors possible d’en déduire que, malgré le peu d’information qui existe sur cette entité, les théologiens sont plutôt en accord avec le fait qu’Ameno-minaka-nushi est l’être qui incarne le début et la fin de toute chose.

Taka-mi-musubi et Kami-musubi sont les deux divinités asexuées qui naquirent peu de temps après Ameno-minaka-nushi. Bien que rarement mentionnés, Takami-musubi serait plus en lien avec la notion de masculin et les Amatsukami, les Dieux célestes, tandis que Kami-musubi serait en lien avec la féminité et les Kinutsukami, les Dieux terrestres.

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Yin et Yang chinois

Ces deux êtres peuvent alors être perçus comme la représentation japonaise du Yin et du Yang à l’origine de toute chose. Cette notion pourrait même s’allier à ce que nous savons sur Ameno-minaka-nushi qui serait le lien et la séparation entre les deux divinités.

Maintenant que la Terre a été créée, voguant au gré de l’espace et du temps, deux divinités timides qui cachent leur existence sont nées. Ce sont ces dernières qui vont séparer le Ciel et la Terre mais aussi la figer dans l’espace : Umashi-ashi-kabi-hiko-ji-no-kami et Ame-no-toko-tachi-no-kami. Le premier peut se traduire par « l’agréable Kami aîné, prince [de la] pousse de bambou » qui pousse dans le sol, le maintient en place, et relie la Terre et le Ciel. Ceci peut être assimilé à l’énergie ambiante et nécessaire à toute chose. Le second est « le Kami qui réside éternellement dans le Ciel », le maintenant ainsi pour l’éternité et le personnifiant.

Tout ces kami sont des hitorigami, des divinités nées par elles-mêmes et non d’une paire homme-femme.

Les créateurs du Japon : Izanagi et Izanami

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Izanami et Izanagi par Kobayashi Eitaku (v. 1885)

Ces deux divinités font parties des Sept Générations Divines, et bien qu’elles en soient les dernières, elles sont parmi les plus importantes dans la cosmogonie japonaise. Ils sont tous les deux frère et sœur. Ce sont eux qui ont organisé le monde naissant et qui ont créé les îles du Japon. Attirés par leur création, ils ont traversé le pont céleste flottant pour se rendre sur l’île d’Onogoro. Cette dernière a émergé des flots lorsqu’une goutte de sel est tombée de la « Lance Céleste », la lame divine qui a transpercé les flots. C’est Izanagi et Izanami, les dieux de la Création, qui commencent alors à faire naître les îles de l’archipel qui compose le Japon.

Le premier rituel n’a pas été concluant. En effet, lorsqu’Izanami a initié le rituel nuptial et prononça ses vœux envers son frère et amant Izanagi, elle mis au monde deux enfants difformes : le premier, Hiroku, l’enfant aquatique, laissé à la mer sur une barque, tandis qu’Awashima, l’île écume, ne pouvait se maintenir seule. Le mariage a alors été annulé puis de nouveau proposé par Izanagi qui a, cette fois-ci, été le premier à parler. La demande a été faite sur les rochers des mariés de Futami-ga-ura. Cette nouvelle union donna naissance aux huit îles principales du Japon : Iwari, Iyo (aujourd’hui Shikoku), Ogi, Tukusi (aujourd’hui Kyûshû), Tusima, Iki, Sado et Yamato (aujourd’hui Honshû). Les îles de Chishima, Hokkaidô et Okinawa ne faisaient pas encore parti du Japon à ce moment là.

Izanami et Izanagi, dans leur amour, ont également donné naissance aux kami de la nature comme Shine-tsu-hiko-no-kami, le dieu du vent dont le souffle dispersa les nuages du Ciel primordial et qui apporta la clarté à la Terre. Les amoureux donnèrent également naissance aux kami des Plaines et des Montagnes. Mais la naissance de leur nouvel enfant précipita la fin de leur union. Lorsque Kaguzuchi, le dieu du feu, naquit, il brûla entièrement sa mère qui donna une dernière fois naissance aux kami du métal Kayanaga-biko et Kanayana-hime, et fut amenée dans « le monde des morts ».

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Kayanaga-hime

Izanagi, éploré, tua son fils ce qui donna naissance à douze kami puis descendit dans le Yomi-no-kuni pour essayer de ramener sa femme. Il ne devait pas la regarder directement et attendre que sa demande soit acceptée par les divinités des ténèbres. Mais ce dernier ne put tenir parole et alluma une torche à partir de son peigne pour éclairer son aimée. Cette dernière commença alors à se putréfier dans l’instant. Humiliée, Izanami, qui avait entre-temps mangé la nourriture des morts, attaqua son mari mais ce dernier réussit à sortir de la grotte et referma à jamais le chemin vers le Yomi. Izanami, jura alors de tuer 1000 personnes par jours. Par ces paroles, de déesse de la Création elle devint la déesse des Morts. Izanagi répliqua alors qu’il ferait naître 1500 personnes par jour, devenant par la même occasion le dieu de la Création à la place de sa femme. C’est ainsi que le cycle de la vie et de la mort se mit en marche. De plus, des similitudes peuvent rapprocher cet épisode mythique de l’enlèvement de Perséphone ou encore du voyage d’Orphée aux Enfers pour récupérer sa femme Eurydice.

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L’Enlèvement de Perséphone par Le Bernin (1621-1622)

Ayant été souillé par les ténèbres, Izanagi alla se nettoyer dans la source pure de l’île de Kyûshû. De son corps et de ses vêtements naquirent diverses divinités dont trois des plus connues : Amaterasu, Susanoo et Tsukuyomi.

Les divinités terrestres les plus importantes du shintoïsme

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Miko shinto

La purification par l’eau, le harai, est l’un des rituels les plus pratiqués par les shintoïstes que l’on peut voir dans de nombreux manga ou anime parlant de spiritualité et de divinité. Il s’agit souvent d’un bain de purification que les miko, les prêtresses, pratiquent avant une cérémonie. Elles portent alors un kimono blanc et un voile, a contrario des hommes qui sont uniquement habillés avec un fundoshi et un linge sur la tête. Parmi les œuvres qui le montrent ou en font mention, nous avons Hiiro no kakera ou encore Haruka naru toki no naka de.

Cet aparté maintenant terminé, revenons-en à Izanagi et à son harai. De ses vêtements naquirent douze kami comme Michimata, le dieu de la croisée des chemin, ou encore Tokiokashi, le dieu du temps perdu. La plupart représente des émotions plutôt négatives qui vont alors être purifiées par le rituel. Lors de son bain, Izanagi encore souillé par le « monde des morts » donna naissance à deux êtres démoniaques : Yasomagatsuhi et Ogamatsuhi, les dieux qui vont causer plusieurs et terribles désastres. Une nouvelle purification est alors nécessaire et trois divinités, Kannaobi et Onaobi, les dieux de la divine et grande correction, ainsi que Izume, la déesse solennelle, vont en naître.

Des traces de son passage dans le bassin, en ressortent six kami, les dieux de la surface, des eaux peu et très profondes. Mais les plus grandes divinités du shintoïsme sont nées lorsque Izanagi se lava le visage : Amaterasu, la déesse du soleil, apparu lorsqu’il se lava l’œil gauche, Tsukuyomi, le dieu lunaire, naquit de l’œil droit et enfin Susanoo, dieu des orages, est né de son nez. Le Créateur leur donna le monde. Le soleil réside dans le Ciel, la lune domine le temps tandis que Susanoo contrôle l’océan.

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Le magatama, le miroir de Yata et l’épée Totsuka

Ces divinités sont tellement importantes que des attributs leur sont dédiés : le collier de perle de la fécondité , le magatama, pour Amaterasu, le miroir de Yata pour Tsukuyomi et enfin l’épée Totsuka pour le dieu des orages.

De plus, des épisodes de la mythologie font mention de ces trois divinités. Le premier peut être intitulé La retraite du Soleil. Amaterasu et Susanoo se disputent sur leur puissance. Tout deux décident alors de se confronter en créant des kami. La déesse ne crée que trois nouvelles déesses tandis que Susanoo en créa cinq. Il reste alors dans les Cieux mais commence à causer des problèmes, allant jusqu’à rendre furieuse sa sœur qui va s’isoler dans une grotte et refuser d’en sortir. Le monde est alors plongé dans la nuit éternelle.

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Amaterasu sortant de la grotte

Très inquiets, les dieux décident de faire une fête sans Amaterasu, devant son refuge. Ils demande à Uzume, déesse de la gaieté, de danser et de mettre l’ambiance pendant que ces derniers rient le plus fort possible. Amaterasu, curieuse, décide de sortir et se retrouve devant une très belle femme qui n’est autre que son reflet sur un miroir placé là exprès. Pendant que le Soleil s’admire, les dieux bloquent l’entrée de la grotte et cette dernière retourne dans les Cieux tandis que Susanoo est banni du Takamagahara, le royaume des dieux.

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Susanoo et le dragon de l’eau par Utagawa Kuniyoshi

Le dieu des tempêtes va également avoir un rôle important dans le récit de Susanoo et Kushinada. Après sa chute des Cieux, la divinité des orages rencontra un couple éploré. Ces parents inconsolables avaient vu leur sept premières filles se faire enlever et dévorer par le monstrueux Yamata no Orochi, le serpent à huit têtes. La toute dernière, Kushinada devait bientôt être sacrifiée à son tour mais le fier Susanoo décida de les aider. Il se mit alors à construire un grand nombre de palissades et à creuser des trous. Ces derniers, au nombre de huit, furent remplis de saké. Attiré par la jeune Kushinada, le Yamata no Orochi finit par porter son attention sur l’alcool et à le boire. Ivre, ce dernier ne vit pas Susanoo qui, arrivé par dernière, lui trancha une tête avant de la pourfendre. De la queue du serpent, le dieu tempétueux pu extraire l’épée légendaire Totsuka aussi baptisée Kusanagi no tsurugi. Cette dernière fut offerte à Amaterasu pour que Susanoo rachète ses fautes. Il épousa Kushinada et fonda la province d’Izumo (aujourd’hui la préfecture de Shimane).

 

 

Le dernier frère, Tsukuyomi n’est que peu abordé dans les récits mythiques et peu représenté sur les estampes et autres objets de culte contrairement à sa fratrie dont le jeu Okami fait un assez beau portrait tout en jouant avec la mythologie. Le dieu de la Lune n’est jamais aux côtés de sa sœur Amaterasu. En effet, durant les temps mythiques, il a tué l’une des plus précieuses amies du Soleil, la déesse de la nourriture Uke Mochi. Cette dernière pouvait produire des mets en les faisant sortir de ses divers orifices. Dégoûté, Tsukuyomi la transperça d’une lame. Horrifiée et en colère contre son frère, la déesse solaire bannit la Lune dans une autre partie du Ciel. C’est pourquoi le jour et la nuit sont séparés.

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Triptyque représentant de gauche à droite Tsukuyomi, Susanoo et Amaterasu

Il existe encore de nombreux dieux dans la mythologie japonaise mais très peu possèdent une importance comme ceux que nous avons vu jusqu’ici. Je ne peux tous les citer ici ou encore tous les énumérer. Ils possèdent tous un pouvoir ou un élément qui leur est propre et tous possèdent un épisode mythologique plus ou moins important. Etant souvent en lien avec des manga ou des anime, il se peut que Amaterasu et ses paires refassent une apparition dans un futur article.

Article écrit par Andres Camps

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