FORTUNY, UN ESPAGNOL A VENISE

Après « Balenciaga, l’œuvre au noir » au musée Bourdelle et « Costumes espagnols, entre ombre et lumière » à la maison de Victor Hugo, le Palais Galliera clôt sa saison espagnole avec une exposition retraçant la vie et l’œuvre de Mariano Fortuny (1871-1949), espagnol de naissance, vénitien d’adoption. Une magnifique exposition sous le commissariat de Sophie Grossiord et de Christian Gros à découvrir jusqu’au 7 janvier 2018.

Petit-fils du directeur du Prado, fils, neveu et cousin de peintres, tout destinait le jeune Fortuny à embrasser une brillante carrière dans la peinture. Contre toute attente, il ne s’arrêtera pas qu’à cet art puisque en véritable artiste touche-à-tout il se révèle aussi graveur, scénographe, inventeur, créateur de textile et bien sûr couturier, activité qui lui donne sa plus grande notoriété.

La passion de la Grèce antique

A l’aube du XXe siècle, l’anticomanie est à la mode dans les cercles artistiques. Bourdelle sculpte Héraklès archer, Isadora Duncan danse enveloppée de draperies et Nijinski s’illustre dans le ballet l’Après-midi-d’un faune. Cet engouement pour la Grèce antique se retrouve dans les deux pièces emblématiques de Fortuny dès le début de sa carrière : le châle Knossos et la robe Delphos.

En 1907, il donne à son châle le nom du mythique palais crétois de Minos, dont les fouilles en 1900 le fascinent tout particulièrement. Cette longue étoffe de mousseline de soie, décorée aux motifs des vases minoens, enveloppait délicatement le corps des élégantes, avec l’aide d’une femme de chambre pour pouvoir s’enrouler par quatre fois dedans. Denise Poiret porta le châle Knossos sous forme de tunique pour se costumer en bacchante lors des Festes de Bacchus en 1912, organisée par son époux, le couturier Paul Poiret. Cette inspiration crétoise marque tellement Mariano Fortuny qu’il dépose dès 1908 son logo en forme de labyrinthe entouré de l’inscription « Fortuny Knossos ».

C’est en 1909 que le couturier crée la robe Delphos qui fera son succès. Elle épouse les formes féminines en s’évasant en corolle jusqu’aux pieds, libérant le mouvement du corps. Sa simplicité, son plissé et son tombé évoquent les chitons portées par les femmes de la Grèce antique que Fortuny pouvait admirer sur les statues de korai dont il conservait un recueil de photographies. On pouvait y trouver la Koré de Samos mais aussi l’Aurige de Delphes dont la robe tient son nom. Au long de sa carrière, il décline la forme de la robe Delphos à l’infini : longueur des manches variable, avec ou sans ceinture, décolletée ou à encolure montante… Il crée même une variante « peplos » composée d’une jupe et d’une tunique séparées.

L’inventeur prolifique

Outre son penchant pour l’antique, c’est en tant qu’inventeur que le couturier s’illustre dans la mode, la scénographie ou la création textile en déposant des dizaines de brevets au gré de ses ingéniosités. Il mène ses expérimentations en étroite collaboration avec son épouse Henriette Nigrin dans leur atelier du Palazzo Pesaro-Orfei qu’ils ont acquis à Venise, devenu aujourd’hui le musée Fortuny.

S’il dépose un brevet d’invention en 1909 pour la forme de la robe Delphos, en tant que « genre de vêtement pour femme dérivée de la Grèce antique », c’est surtout celui sur sa technique en « genre d’étoffe plissée-ondulée » qui éveille la curiosité. En effet la célébrité de la robe réside aussi dans son étoffe exceptionnelle : elle peut être enroulée, chiffonnée et tassée dans une petite boîte et son plissé retrouvera toujours sa forme originelle en la dépliant. Bien que la technique précise reste encore mystérieuse, il semblerait que le couple utilisait comme instruments des tubes de cuivre ou de porcelaine chauffés.

Pliée
Robe Delphos pliée

Le travail autour du textile fait entièrement partie de la création de Fortuny. Il dépose à nouveau avec son épouse en 1909 et 1910 des brevets pour l’impression sur textile au moyen de procédés divers et complexes. Ils lui permettent de personnaliser une même forme de vêtement en faisant varier le répertoire décoratif. Dès son plus jeune âge, Fortuny est entouré de la collection de textiles précieux de ses parents : lampas vénitiens de la Renaissance, tenture impériale chinoise du XVIIIe siècle, taffetas traditionnels espagnols, autant de textures et de motifs qui émerveilleront ses yeux et le pousseront à puiser dans un Ailleurs sans limites géographiques ou historiques. Cette variété d’ornements invite alors au voyage : grenades et velours décolorés (pour un effet vieilli) nous ramènent au temps fastueux de la Renaissance vénitienne, arabesques hispano-mauresques et caractères coufiques font rêver de l’Orient… Temps médiévaux, empires égyptiens, byzantins ou romains, ses sources d’inspirations, réunies dans des recueils d’œuvres d’art, semblent sans limites. Cet exotisme se retrouve dans les formes et les noms de ses créations : robe Eleanora, surcot, casaquin ou encore abaïa…

Chaque pièce est unique de par l’étoffe et le décor choisis mais aussi dans sa réalisation. Sous la houlette de Henriette Nigrin, la production des pièces est artisanale. Les textiles sont imprimés à la main et si un petit défaut d’impression survient, il n’en donne que plus d’authenticité à la création. Les colorants sont naturels et commercialisés sous le nom de « Tempera Fortuny », rappelant le talent de peintre de l’artiste, qui traite la couleur sur les tissus comme des pigments sur un tableau.

Comme une touche finale venant sublimer ses œuvres, le couturier tient également à faire intervenir la lumière dans ses pièces. Elle est présente tout au long de sa vie, que ce soit dans ses travaux de scénographe ou de graveur, parmi les peintures vénitiennes qu’il admire ou à travers les vitraux colorés de son atelier. Ses étoffes miroitent des reflets vibrants sous cette lumière, les tons sont changeants, soulignés par quelques perles de verres étincelantes.

 

 

Dans l’air du temps

Le succès de Fortuny se fait grandissant : ses vêtements fluides, légers et originaux portés d’abord dans l’intime sortent dans la rue grâce à l’audace des élégantes de la Belle Epoque. Les jeunes parisiennes ou américaines fortunées se pressent ainsi au Palazzo Pesaro-Orfei pour s’offrir ces merveilles. Cet engouement semble répondre à un penchant de l’époque pour la rêverie orientalisante. A partir de 1911, la maison Babani surnommée « le Palais des Soieries », aux inspirations turques, japonaises ou indiennes, commence à vendre quelques pièces crées par Fortuny à Paris. Si la relation entre Fortuny avec les créatrices Suzanne Bertillon et Maria Monachi Gallenda, n’est pas avérée, leur emploi du procédé d’impression textile sur des fines soieries dans les années 1910 témoigne d’un goût en commun.

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Lisa, Anna et Margot Duncan, filles adoptives d’Isadora Duncan, en robe Delphos, vers 1920, © Albert Harlingue / Roger-Viollet

Si la notoriété de Mariano Fortuny est principalement fondée sur son travail de couturier, il est bien plus un artiste complet. Adepte du concept d’art total, il crée des étoffes qui peuvent tout aussi bien habiller les femmes que décorer les intérieurs, il peint sur le textile comme sur une toile et fait intervenir la lumière dans une robe comme sur une scène de théâtre. En présentant une grande diversité de documents, l’exposition retrace le processus créatif de Fortuny : de ses sources d’inspirations à la réalisation technique par les recueils iconographiques et les matrices d’impression, tout comme les photographies témoignent du vécu du vêtement dans son temps tandis que la pièce retrouve une seconde vie, admirée dans une vitrine. La visite nous plonge ainsi dans l’univers dans lequel l’artiste a développé toute son inventivité et créé la griffe qui lui est propre.

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