Ramiro Arrue, un incontournable de la peinture basque

im1Ramiro Arrue est un artiste basque, peintre, céramiste, absolument incontournable, auquel une rétrospective magnifique a rendu hommage cet été, au Belvédère, à Biarritz, permettant au spectateur émerveillé de découvrir des toiles inconnues, car appartenant à des collections privées, des lettres, des émaux… Roland Barthes disait :

« En un mot, l’œuvre est un échelonnement ; son être est le degré : un escalier qui ne s’arrête pas. »

C’est le sentiment que nous ressentons à la vue de la profusion d’œuvres qu’il nous est permis de découvrir.

im2Un de ses autoportraits laisse apparaître une certaine gravité dans le personnage. On y retrouve le trait simple, la ligne de démarcation, une couleur, ici, le vert, qui se démarque de l’ensemble. Arrue s’est représenté en train de se peintre, ce qui est loin d’être anodin, palette posée sur l’avant-bras droit, lui-même posé bien à plat sur le genoux, et face à a toile. On devine ici que l’auteur est gaucher.

Je vous propose de faire dans cet article un arrêt sur image sur l’œuvre Pêcheurs basques, réalisée probablement en 1930, à la peinture à l’huile, sur un support isorel, de petit format, de hauteur 32,4 cm et de largeur de 14,5 cm.

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Nous avons donc un format rectangulaire signé par l’auteur en bas à droite.

La première chose que j’ai constatée en travaillant sur cette œuvre, indépendamment de ce que je connaissais déjà de sa production, c’est qu’il y a un nombre incalculable de toiles représentant des pêcheurs. Saint-Jean-de-Luz a longtemps été le plus grand port de pêche de la côte basque. Indépendamment des autres grandes thématiques de l’œuvre générale de l’artiste, les hommes et femmes, les travaux des champs, les activités festives… je me suis posée la question suivante : « Quels sont les éléments qui font que cette œuvre, Pêcheurs basques, » révèle instantanément son auteur, Ramiro Arrue, et quels sont les indices picturaux ou iconographiques spécicifiques de sa reconnaissance ? Que les personnages soient en mouvement (les espadrilles ou le bateau) ou statiques (en discussion), tout vit dans ce tableau.

Pour cela, je vais me fonder sur une réflexion en trois parties, dont la première s’appuiera sur la description du tableau. La seconde replacera cette œuvre dans le contexte de l’œuvre de l’artiste, nomment avec le travail des esquisses préparatoires, ainsi que quelques petites incursions sur l’homme dans son contexte, historique, familial et professionnel, qui ne peut faire l’objet d’une impasse quand on connaît son histoire.

Description du tableau

La lecture de l’œuvre se fait sur trois plans.

Au premier plan, on découvre trois hommes, immédiatement identifiables comme pêcheurs, grâce à leurs caractéristiques vestimentaires et positionnelles. Bottes, chemise (txamarra) traditionnelle, espadrilles, rames (sur l’homme qui marche et dans le bateau), bite d’amarrage avec sa chaîne en fer, port apparent derrière, ponton. Donc au premier pan, un espace sur lequel marchent ou devisent des hommes ; deuxième plan avec un quai flottant, port à marée basse. Une lampe, signalisation et lumière pour les bateaux. Troisième et arrière-plan : les détails du paysage, les maisons, l’église, la montagne.

Ce sont donc principalement ces trois hommes, tous vêtus de bleu, ces pêcheurs, qui s’inscrivent d’emblée dans la surface du premier plan. L’un de trois quart face, point fermé solidement planté sur la hanche, l’autre lui faisant face dans un dialogue que l’on peut soupçonner. Ces deux hommes sont en tenue traditionnelle pour les pêcheurs basques, bottes de pêche, pantalon, txamarra. Un troisième homme circule vers la droite, portant une longue rame sur l’épaule, maintenue par l’avant avec sa main gauche, en espadrilles, autre spécificité basque s’il en est. Nous reviendrons sur cette rame.

Comment reconnait-on que ces marins sont basques ? Sans doute par un faciès caractéristique, les éléments extérieurs tels la montagne et l’église, et, bien entendu, le béret. Il n’est pas inutile ici de rappeler que le béret est initialement béarnais mais est devenu l’apanage des hommes basques au XIX/XXème siècle. Les hommes sont donc sur l’embarcadère du port et son prolongement. Le premier plan laisse également la part belle à une bite d’amarrage épaisse en fer marron, qui si l’on s’y laisse surprendre, pourrait tout à fait elle aussi représenter le portrait d’un homme basque avec son béret. Un fort point d’ancrage coloré du même vert que la chemise de l’auto-portrait vu précédemment se distingue sur la droite.. Chez Ramiro Arrue, les couleurs sont simples.

Au deuxième plan, se dessinent nettement deux barques, l’une bleuâtre sur le pourtour, l’autre entièrement blanche ; cette dernière étant occupée par un autre pêcheur tenant une corde dans sa main. Peut-être va-t-il quitter le port ? Sur la droite du tableau, derrière la cheminée verte, se trouve un plan du port où l’on peut deviner un filet en train de sécher, dans des tons mordorés. Plan fermé par le mur en face du spectateur, au fond, et la sortie du port que l’on devine sur la droite. La marée est basse, la mer calme.

Le troisième plan, enfin, vient confirmer l’impression de sérénité tranquille qui se dégage du tout. On aperçoit sur la gauche trois grandes maisons blanches à toit en tuiles marron, à peine esquissées au niveau des détails. Un bosquet les sépare de l’autre groupe de maisons, plus petites, sur la droite, toujours de l’autre côté du port. Tout juste y distingue-t-on des fenêtres. Sur la droite, une église, ou en tout cas un bâtiment religieux. On voit au fond une chaîne de montagnes, avec un fond très dilué au niveau des couleurs. Les contours sont bien moins nets.

Ce qui saute aux yeux, dans cette œuvre, c’est bien évidemment la palette de bleus, consacrée aux vêtements des marins pêcheurs. On constate aussi beaucoup d’ocre, pour les toits, les murs du ports, l’eau de la mer étale. Les visages sont plutôt tannés. La cheminée verte apporte une touche presque troublante dans cette saturation de bleus.

 

Peinture de pêcheurs durant l’entre deux guerres

Fratrie et couleurs

Issu, d’une famille de sept enfants, sa mère mourut en lui donnant naissance. Un de ses frères meurt en très bas âge, et ses deux sœurs et quatre autres frères furent élevés par sa tante Matil.

Ramiro Arrue est né à Bilbao en 1892, ville industrielle. Le père, administrateur d’une société d’assurance, s’intéresse de très près à l’art, collectionne les peintures, et possède même un Goya qu’il va vendre pour payer les études de ses fils au début du XXème siècle. Chacun des frères se voit doté d’un talent exceptionnel. Les quatre frères vont en effet tous être peintre, chacun avec sa spécificité.

im4C’est la première tante, antiquaire, qui est à l’origine du déplacement de la famille à Paris. Le premier frère, Alberto, mentor de ses trois frères cadets, suit la formation classique espagnole à l’époque en vigueur. Sa propre fille sera elle-même également artiste peinte.

Le second frère, José, profite de ses voyages à Milan, Nice, Marseille puis Barcelone. Il suit les cours du Cercle Artistique Barcelonais. Il développe son propre style, original d’illustrateur du Pays Basque traditionnel. On trouve dans son travail des personnages toujours humoristiques, au trait forcé jusqu’à la caricature.

 

 

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Jose Arrue – Fiesta popular

Le troisième, Ricardo, est fasciné par les émaux et convainc Ramiro de s’y intéresser, tout en travaillant à la peinture. En voici deux magnifiques exemplaires, le premier par Ricarco et Ramiro, le second par Ramiro seulement.

Lorsque Ramiro rentre définitivement au Pays Basque, il existe une sorte d’émulation avec son frère José autour de ce qu’on pourrait appeler « le sujet basque ». On y découvre alors la ligne simple et claire qui marquera dorénavant son style, et qui fait qu’un ARRUE est immédiatement reconnaissable au premier coup d’œil.

Travail permanent de dessin et d’esquises

Ramiro Arrue cite les raisons de son retour au Pays Basque :

« Pour en revenir au Pays Basque, voici les raisons qui, je crois, m’y ont retenu. L’affection que j’éprouve pour tout ce qui en fait partie, sa nature, sa vie, ses mœurs, sa musique, ses chants. Le caractère des hommes et la grâce rustique des filles dans leur simplicité noble et primitive, leurs attitudes et leur personnalité, la force tranquille des marins et des pelotaris, la souplesse des danseurs, et l’archaïsme des travailleurs de la terre. Tous vivant dans le beau décor qui fait le paysage basque, qui est leur cadre et qui leur va si bien. Mais j’avoue que sans eux, le paysage seul, si plaisant soit-il, et que j’aime tant, n’aurait pas suffi à me contenter pleinement et à y consacrer ma vie. »

Dessinateur infatigable, voici un exemple de travail préparatoire de profils et visages basques.

im8Le premier portrait est souvent considéré à tort comme un autoportrait de Ramiro Arrue.

 

Ce qui me paraît intéressant à ce stade du travail, c’est de s’attacher à décomposer le tableau initial en éléments isolés et récurrents qui, si le cœur vous en dit, vous pourrez vous amuser à retrouver dans d’autres tableaux peints par l’artiste sur le thème des pêcheurs. Il y en a de nombreux. Il est très frappant de noter le travail de recherche et d’intégration de l’auteur dans son œuvre.

 

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Revenons sur ces rames dont nous parlions plus tôt et que l’on retrouve dans le découpage ci-dessus, ainsi que sur de nombreuses autres œuvres de pêcheurs. Certes, la rame est l’un des instruments privilégiés du pêcheur, mais c’est aussi un support, un instrument d’équilibre, qui permet également de jouer avec toutes les positions imaginables de bras et mains pour la prendre et se l’approprier. Sur le découpage ci-dessus, elle se détache de la cheminée verte. Portée par deux hommes sur les épaules, elle signifie à la fois la lourdeur mais aussi sa capacité à réunir, à gagner grâce à la complicité. Les gestes se dessinent dans des chorégraphies somme toutes fort peu différentes selon les œuvres. Ce qui indique qu’il ne s’agit pas de folklore, mais d’un geste ancestral qui a une valeur immense.

Les œuvres suivantes montrent à quel point ces éléments essentiels peuvent se retrouver dans d’autres peintures de Ramiro Arrue.

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Marins à Socoa

im12Son travail de dessinateur et le soin apporté à ses esquisses se retrouvent dans toute son œuvre. Voici l’esquisse d’un marin appuyé contre un mur ou un bar.

 

Quant aux rames que nous avons déjà évoquées, voyez la place qu’elles peuvent tenir tout au long d’une œuvre dont une grande partie est consacrée aux marins pêcheurs

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On constate donc des éléments récurrents avec de légers changements de couleur parfois, comme la cheminée sur le port qui de vert, devient rouge, les positions des bras et mains sur les rames ou sur les hanches ou épaules.

Le pêcheur, thème bien éloigné du folklore

D’autres grands peintres se sont largement inspirés du pêcheur et de la mer, tout simplement parce que la mer est un élément naturel et que son lien avec les hommes fait histoire depuis toujours et continuera de même si l’on parvient à échapper au dérèglement climatique. Le premier tableau choisi est « Le pêcheur attablé », de Pablo Picasso ; le second s’intitule « La pêche au thon », de Salvador Dali.

La nature, qui pourrait être inoffensive, se change parfois en force destructrice, la vie se transforme en apocalypse ; ceci est valable pour elle-même mais aussi pour ceux qu’elle nourrit.
Il y a quelques mois, une « copie » d’un dessin d’Arrue était vendue dans une vente aux enchère 650 euros, dessin mis à pris à 50 euros ! Pour une copie ! Le même jour, un original de petit format fut vendu 750 000 euros.

Une anecdote raconte qu’un jour, un ami lui demande de lui peindre une jolie scène de village sur panneau pour décorer son mur de salle à manger. Ramiro s’exécute et l’ami est enchanté. Quelques jours plus tard, ce dernier recevant des amis vivant à l’étranger à dîner, ils tombent eux aussi sous le charme du tableau et demandent à leur hôte de le leur vendre. Bien sûr, il refuse. Les personnes invitées en rajoutent, proposant jusqu’à 10 fois le coût de l’achat. L’ami refuse toujours. Le lendemain, il rencontre Ramiro Arrue et lui raconte l’histoire. Le peintre est tout autant étonné de la somme proposée que du fait que l’ami ne l’ait pas vendu. Ce dernier lui explique que c’était son tableau, fait par son ami Ramiro et pour lui.

« Mais enfin, Ramiro, tu ne parles pas sérieusement, ce tableau, tu l’as peint pour moi. Il est à moi, ce n’est pas une question d’argent. J’y tiens. Toi, tu aurais compris que je le vende parce qu’on m’en donnait ce prix ? »

« Mais, évidemment, voyons, je t’en aurais refait un autre. »

José Garmendia, Bayonne, mai 1993.

Ramiro Arrue, dessinateur hors pair, a fait le choix de peindre son cher Pays Basque, pêcheurs, certes, mais aussi bouviers, femmes kaskarots, paysages, images de fêtes ou de deuils, et, partout, se retrouve ce trait inimitable et tout aussi reconnaissable.

Cet artiste est finalement plus connu du grand public pour ce que l’on appelle « ses types basques », où les personnages peuvent parfois paraître artificiels, dans le sens où, pour certains, ce sont des images d’Épinal. Pourtant, prenez un cadre vide et portez-le à la hauteur de vos yeux. Où que vous soyez en Pays Basque, quoi que vous y regardiez, vous verrez un Ramiro Arrue. Sa technique picturale lui permet d’exprimer le symbole, notamment dans ses gouaches qui sont la grande réussite de son art.

 

Article écrit par Isabelle Aguirre

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