Les chroniques de Zhalie par Yan Lianke

Les chroniques de Zhalie est un roman chinois publié en 2013 racontant l’évolution du petit village éponyme à travers l’existence d’un nombre restreint de personnages et des grandes familles qui s’opposent depuis des générations. Ainsi, ce livre prend l’allure d’un rapport objectif, de chroniques plus exactement, racontant le développement et la modernisation d’un petit village, Zhalie, dans les montagnes de Balou. Des lieux qui sont à priori fictifs, mais qui permettent d’illustrer par le biais d’un exemple concret et romancé les mutations profondes qu’a connu la Chine depuis 1949.

« Zhalie est née du mariage entre une prostituée et un voleur qu’un rêve a réuni : celui de faire de ce village pauvre et déshérité une grandiose Babylone semblable aux immenses métropoles du monde. Chroniques d’une conquête, d’une ambition et d’une folie, c’est aussi l’histoire en accéléré de la construction d’une ville planétaire – parabole d’une Chine moderne tournée en dérision. Un monde bouleversé par les puissances conjuguées du pouvoir et de l’argent. Et, comme si la nature se mettait au diapason de l’extravagance humaine, voici que les arbres reverdissent et que le temps est bouleversé. Il fallait cet humour magique et l’écriture flamboyante de Yan Lianke pour nous donner à lire cette épopée poétique née du mensonge et du vice. »

Cet esprit de chroniques, sur lequel on insiste dans le titre, est décrit par Yan Lianke, l’auteur, comme un travail qu’il a effectué pour la ville de Zhalie. Il se targue donc d’avoir fait des recherches historiques et d’avoir écouté les témoignages des différents habitants avant d’écrire cet ouvrage. De plus, le plan suivi, même s’il met l’accent sur la vie des grands personnages de son roman, est un plan strictement chronologique. Tous les détails ont donc pour visée de faire croire au lecteur en un véritable travail de recherche. Cela permet donc à ce roman, purement fictif, d’acquérir une véritable authenticité.

Un roman miroir de l’actualité chinoise

Durant les cinquante dernières années, la Chine a connu un développement rapide, pour ne pas dire fulgurant, qui la place aujourd’hui parmi les plus grandes puissances économiques et industrielles mondiales. Ce sont justement ces idées d’industrialisation, de modernisation et d’enrichissement à tout prix qui sont abordées et reproduites dans le microcosme que forme Zhalie. En effet, la partie narrative du roman commence véritablement peu après la révolution culturelle (1966-1969), lorsque le jeune Kong Mingliang, second fils d’une des plus vieilles familles du village et poussé à l’enrichissement par son père et les chefs administratifs, découvre un moyen infaillible de s’enrichir. Il dépouille les trains passant dans la montagne d’une partie de leurs marchandises, puis les revend. C’est par ce vol que Kong Mingliang réussit à enrichir le village entier et qu’il devient chef du village, détrônant la famille Zhu.

De même, Zhu Ying, l’un des personnages principaux, est une femme qui aide aussi à enrichir Zhalie avec l’argent qu’elle a gagné en se prostituant. Puis elle enrichit directement le village avec l’argent gagné en ouvrant des palais des plaisirs, manière élégante de désigner les maisons closes. Ainsi, suivant le modèle de Zhu Ying et Kong Mingliang, les jeunes zhalésiens sont exhortés à gagner leur vie par tous les moyens, sans tenir compte des lois.

Ici, les raisons d’agir de chaque habitant sont régies par cette obsession de la réussite aussi bien que par les haines ancestrales entre les différentes familles. L’ensemble donne cette impression étrange et tragique que nul ne peut échapper à son destin. Cette évolution à tout prix, quitte à se défier de la morale, forme une trame de fond à un large tableau familial. Tous les crimes peuvent ici être commis pour l’atteinte du « plus grand bien » : les meurtres, la corruption, la vengeance, l’adultère et j’en passe.

Zhalie s’enrichit et gravit alors tous les échelons administratifs en quelques dizaines d’années, portée par le couple principal que forment Zhu Ying et Kong Mingliang. De plus, les échelons administratifs en question sont véritablement ceux employés par le système gouvernemental chinois : un village devient d’abord bourg, puis district avant de pouvoir prétendre au rang de municipalité.

Une fiction, certes, mais que l’on serait fou de considérer comme faisant abstraction du système chinois et des tendances actuelles du gouvernement.

Ecriture onirique et résonnances littéraires

Ce roman prend très vite une allure d’épopée, on lit sans pouvoir décrocher cette histoire incroyable mêlant amours, haines et quêtes de richesse. Et si les sujets sont graves, l’écriture en est d’autant plus légère qu’elle apporte au récit une touche d’humour et de fantaisie.

Le style en est presque fantastique, on ne distingue plus les parties réelles ou non. Lorsque le chef du village reçoit la nomination de Zhalie au titre de bourg, on se doute bien que tout ce que touche cette attestation ne fleurit pas instantanément, et pourtant, cette attestation est bien réelle et a son importance au cœur du récit. D’un point de vue concret, les plantes semblent suivre les pensées des protagonistes. Les plantes fanent ou fleurissent selon les passions des personnages.

Cette symbiose entre les éléments et les hommes semble se rattacher de manière assez naturelle aux courants de pensée chinois archaïques. Cette conception d’un équilibre et d’une harmonie universelle peut être reliée, en effet, au taoïsme, et peut-être même dans un certain sens au bouddhisme. Cependant, on ne peut s’empêcher de rapprocher ce rapport merveilleux à la nature aux styles de Barjavel et Vian. Certes, je le concède, la démarche d’associer des auteurs extra occidentaux à la littérature que l’on connaît peut paraître erronée, ou tout du moins fortement discutable. Mais cette dimension magique de l’écriture de tous les auteurs cités est réellement présente.

D’autre part, ce large tableau familial décrit par Yan Lianke, aborde les thèmes cruciaux de la Chine actuelle : l’urbanisation croissante, la formation des inégalités et cette industrialisation omniprésente. Tous ceux-ci rappellent à notre esprit les grands maîtres naturalistes français du XIXe, Zola en tête de file. Cette foule de sujets, si l’on y ajoute l’abandon progressif de l’agriculture pour se lancer dans les « affaires » et les clivages qui se forment entre villes et campagnes donnent un bon aperçu de la littérature moderne que la Chine a à nous offrir. Les textes de Xinran et Dai Sijie également, deux autres auteurs chinois, sont de magnifiques preuves des préoccupations récurrentes qui traversent la Chine.

Enfin, un roman chinois qui se lit vite et bien, un bel exemple de ce que la littérature moderne chinoise a à nous offrir : une synthèse entre les façons de penser de l’un des plus anciens pays du monde et les thèmes d’une Chine marquée par des développements aussi profonds que rapides. Il s’agit également d’un long récit qui est d’autant plus intéressant pour nous, français, qu’il en appelle, de manière préméditée ou non, aux plus grands récits de la littérature. En effet, la plume semble tout droit tirée d’un conte, tandis que les sujets d’une large fresque familiale, des évolutions à tout prix et des dérives du système permettent de hisser Yan Lianke au rang de Zola chinois.

Ariane Da Cunha

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