Embrasser les ténèbres rougeoyantes : le théâtre de Kirstine Roepstorff

«  Dans les ténèbres… Te souviens tu de tes choix ? De tes risques ? De ta propre part d’obscurité ? As-tu choisi de grandir ?  Te souviens-tu ?  »

« Te souviens-tu ? »

A travers son théâtre immersif pour le pavillon danois, à la biennale de Venise, Kirstine Roepstorff joue avec nos sens a travers une expérience artistique hors du commun. Elle nous plonge alors dans un monde où la moindre source de lumière devient un réconfort.

L’artiste et la création du pavillon Danois

Kristine Roepstorff est une artiste plasticienne danoise. Dans sa carrière, elle a travaillé à Berlin et a Copenhague. Elle a étudié a l’académie royale des beaux-arts. Elle est aujourd’hui basée à Fredericia au Danemark. Son travail est assez éclectique, mais Kristine Roepstorff a principalement réalisé des collages que l’on peut retrouver exposés à Londres, a Copenhague ou encore au MOMA de New-York. Ses collages sont intuitifs, elle utilise tout type de matériaux : papier, tissus, paillettes, et différents objets qui semblent complètement coupé de leur utilisation antérieur et qui s’expriment dans une nouvelle réalité une fois assemblée. Dans ses premiers collages, on trouve beaucoup de références aux médias. Kristine Roepstorff recréait la réalité médiatique afin de lui donner une dimension différente. Comme son oeuvre  Hidden Truth,  « la vérité cachée ».


la verité

Plus tard, avec son exposition « Dried Dew Drops », elle nous présente une nouvelle réflexion, sur l’espace et le temps ainsi que sur la forme et l’informe. Elle affirme d’ailleurs que :

« La forme n’est qu’un représentant de l’informe, et pour le processus de la créativité, tout vient d’une sorte de sensibilité qui est informe. »

Il est intéressant de voir que Kristine Roepstorff porte une attention particulière a l’espace et aux jeux de lumière a travers la majeur partie de ses réalisations. Elle s’attarde sur l’espace autour de l’image : elle affirme que l’image dépend de l’espace qui l’entoure, et que cette dernière ne peut exister sans lui. À travers ses créations, elle cherche à donner aux sensations impalpables une forme physique. Elle veut ainsi comprendre le principe de liaison entre le monde physique et spirituel. L’inconscient est une thématique relative a beaucoup de ses créations. Les sensations seraient le reflet des souvenirs inconscients, qui se condensent en pensées et qu’elle essaie de transmettre par une forme perceptible pour le spectateur. Le théâtre des ténèbres rougeoyantes s’inscrit dans la continuité de ses œuvres antérieures, et de nombreuse thématiques en sont reprisent et exploitées d’une manière complètement nouvelle.

Le pavillon du Danemark est utilisé comme élément architectural dans sa totalité, il représente une unité. La structure ne sert pas seulement à accueillir l’exposition, elle la représente dans son ensemble. Les frontières architecturales sont déconstruites, ouvrent la structure sur l’inconnu, sur l’extérieur.

pavillon

« Influenza » est le titre de l’exposition globale du pavillon du Danemark. Elle s’articule autour de deux parties: «The Theatre of glowing darkness » , et l’architecture du pavillon. Le théâtre immersif comprend des installations conséquentes :  projecteurs, plaques en verre de dimensions différentes, et installations sonores dans un espace complètement clos.  L’architecture du pavillon se composent de jardins et de sculptures, ainsi qu’une tapisserie de grand format.

En italien, Influenza signifie « influencer » et en anglais, cela signifie « grippe ». La grippe est une maladie virale, qui  se propage en épidémie et affecte une grande partie de la population. Elle nous prive d’agir et de penser de manière rationnelle, les malades sont fiévreux, dépourvu de toute énergie.

Influenza, c’est le terme qu’a choisi Kristine Roepstorff pour la construction du projet. Un concept qu’elle étend a la société qu’elle qualifie donc de « malade ». Le virus fait aussi référence a la technologie, a la politique et a l’inconscient. Un terme qui  permet à l’artiste une palette expressive très large. Ce qui est intéressant, c’est que Kristine Roesptorff voit la grippe a la fois comme maladie et guérison : elle nous invite à soigner « le mal par le mal », en utilisant le théâtre comme purgatoire et le reste du pavillon comme rédemption. Le projet représente aussi un apprentissage : apprendre à se défaire de nos idées construites, de nos préjugés et de nos codes culturels pour tendre vers l’inconnu, aller à la découverte du monde et de l’autre. Sortir des fondements de sa société représente alors la clé pour comprendre l’autre. Elle appelle à l’ouverture d’esprit, a la tolérance et a l’acceptation.

Le jardin d’Agrément se confond avec le pavillon comme une œuvre vivante et mouvante. Dispersées dans le jardin, des sculptures abstraites en béton semblent intégrées à la nature. Une déconstruction suivie d’une reconstruction nouvelle anime l’ensemble. Les formes des sculptures sont simples, arrondies et douces. On note également la fluidité du parcours dans lequel le spectateur est guidé.

 

 


La lumière est privilégiée. Envahis par la nature, nous découvrons un espace ouvert et aéré, encadrer par une architecture adaptée à cette nature. Il n’y a pas de limite nette entre l’extérieur et l’intérieur du pavillon. Pas de fenêtres, pas de mur réellement cloisonné malgré la hauteur de ces derniers. On peut y voir une métaphore imposante, pas de limite entre l’homme, sa culture et l’environnement sauvage, ou encore entre le monde et le domaine artistique.

L’architecture joue avec les limites de l’espace, mais aussi celle du temps, est-ce la nature qui était présente avant l’architecture ? Ou l’inverse ? L’architecture du pavillon en lui-même représente d’une certaine manière la suite de l’expérience. Un univers déconstruit et réorganisé comme un lieu de « régénération », s’inscrivant dans un nouvel air, dans quelque chose de nouveau et d’apaisant. 

Le théâtre des ténèbres rougeoyants, une nouvelle manière de voir le monde.

L’expérience dure trente minutes, dans le noir total. Le théâtre immersif nous invite à concevoir l’obscurité comme substance capable de nous guérir et de nous rendre plus fort. Les spectateurs se retrouvent assis en arc de cercle face a un rideau. Petit à petit, la lumière diminue, jusqu’à l’obscurité totale. Les sons se mêlent aux dialogues, illustrés par les projections de lumière. Le noir total est une métaphore pour nous inciter à anéantir nos connaissances et accepter la nouveauté.

theatre 2
L’objectif est d’influencer un changement sur nos vies, afin de développer une nouvelle manière de penser. L’obscurité devient un vide, un néant qui représente la destruction, la fin et le commencement de toutes choses. Nous sommes alors plongé dans un monde intermittent entre la paix et la douleur, nous poussant a nous réconcilier avec nous-même. Kristine Roepstorff joue avec nos sens dans une ambiance particulière, et s’adresse directement à notre Subconscient. Le subconscient, d’après Sigmund Freud, est décrite comme une zone sombre, dangereuse et empreinte au désir. C’est une chose qui est donc incontrôlable et enfuit sous la conscience. On parle de subconscient comme le sanctuaire des expériences antérieures : comme la période de la petite enfance par exemple. De même, on trouve une référence aux romans gothiques du XVIII et du XIXe siècle. Ces derniers traduisent une fascination pour la mélancolie et l’irrationnel. L’un des romans phares de cette période est Frankenstein, ou le Prométhée moderne, publié en 1818 par Mary Shelley. Dans un contexte de début de la révolution industrielle, Mary Shelley met en relief l’imagination individuelle et le concept du génie du créateur. Les romans gothiques mettent en scène des personnages, dans des décors et de situations a connotation irréelle, inexplicable et empreinte a l’anxiété. Ils puisent leurs thématiques et leurs sujets dans le noir.

« L’extension du jour trompe le corps, dans un état d’esprit continuellement éveillé : nous devons passer du temps dans les ténèbres. » Kristine Roesptorff

Rappelons que les installations sur lesquelles sont projeté les faisceaux de lumière sont en verre, un matériaux fragile et transparent. Trois voix nous guident a travers un récit : le personnage de The Blach River, une force noire, terrifiante qui représente la métaphore de l’inconnu. The Midwife, incarnation de la sagesse, elle veille sur le spectateur. Et enfin, Seed, un personnage rempli d’ego, qui se lance dans un voyage de vie. Le récit est raconté a travers ces trois perspectives différentes et illustré par la danse des lumières se reflétant sur le verre, produisant un effet holographique. La lumière est la métaphore de la conscience et des souvenirs. Le théâtre peut faire penser à un planétarium, ou les spectateurs suivent l’histoire d’une vie. L’obscurité est entre la vie et la mort, on y observe la déconstruction et l’acceptation, l’abandon du contrôle pour préférer l’obscurité et lui faire confiance dans cette reconstruction. Nous avons énoncé plus haut, une analogie entre le virus biologique et le virus informatique, la grippe affecte le corps et le virus informatique affecte la diffusion et la réception des informations. En ce sens, nous pouvons associer les ténèbres au « darknet » : un moteur de recherche secret décrit comme sinistre, ou les informations peuvent tomber entre de « mauvaises mains ».

Rappelons que le matériau principal du théâtre est le verre. Dans la nouvelle « The Glass Licentiate », Miguel Cervantes raconte l’histoire d’un jeune étudiant, Thomas Rodaja. Victime d’un empoisonnement, ce dernier se transforme en homme de verre. Il devient d’une extrême fragilité et développe une peur de se briser. Il finit par adopter une nouvelle manière de réfléchir et de voir le monde et suscite l’admiration de son entourage. Dépassé par tant de reconnaissance, il finit par s’enfuir, rejoint l’armée et meurt au combat. Il est intéressant de rapprocher les enjeux de cette nouvelle avec l’essence même du théâtre des ténèbres rougeoyants. Descartes dans la première méditation, exprime la différence entre l’observation individuelle et consensuelle, il affirme que les « fous » croient parfois avoir « un corps en verre » et sont habités par la peur que ce dernier se brise. « Frapper – trébucher – tomber – se briser » des actions qui reflètent d’une certaine manière, la peur de l’humiliation en société. La transparence est associé a la fragilité. Et le verre dans le cadre du théâtre immersif, est un matériau reflétant la peur.

Le Mot de la fin

 « Bravoure »

« courage »

« apprentissage »

« avoir le contrôle »

« perdre le contrôle »

Kristine Roesptorff capture les plus délicates sensations, les sensation furtive. Elle cherche avant tout a réaliser une « rétrospective de l’inconscient ».

 « Une petite brise, une résonance mineure, une petite cloche cosmique, ou il pourrait s’agir d’un minuscule son, un petit clic qui se produit au plus profond de votre conscience ». 

Une fois plongé dans le théâtre immersif, chaque dialogue, son, lumière fait écho a nous-même, a nos peurs et nos espoirs les plus profonds. Nous sommes ainsi mis a l’écart du monde, suspendu entre l’espace et le temps sur une durée défini. C’est en ce sens que réside toute la force de l’artiste, elle nous fait entrer dans son œuvre mouvante, intemporelle, et se saisi de notre inconscient.

Les ténèbres expriment tout haut ce que nous pensons tout bas, et surtout, il nous oblige a voir ce que nous ne voulons pas savoir.

rédigé par Lorry Begin.

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