Les idées noires du rap (II)

Voici donc le deuxième volet de ma série d’articles sur le thème rap et suicide. C’est également mon volet préféré du fait de l’affection personnelle que j’ai pour les deux artistes qui viennent, et en particulier pour ces deux morceaux. Le mode opératoire sera exactement le même que dans l’article précédent – que je vous invite bien sûr chaudement à aller lire ici si vous ne l’avez pas fait… Par conséquent pas besoin de pousser plus loin cette introduction, passons aux choses sérieuses !

Doc Gynéco, « Nirvana »

https://www.youtube.com/watch?v=JYcekMwrVaI

On oublie trop souvent qu’avant d’être un légume incapable d’aligner deux phases, Doc Gynéco fut un incroyable rappeur et que son album Première consultation reste un des meilleurs – le meilleur ? – albums de rap français. Vaste fresque traçant le portrait d’un individu, le Doc. Obsédé sexuel, drogué, amant, mélancolique, rêveur, footballeur, habitant de la Porte de la Chapelle, passionné de variété française… une multiplicité de facettes pour un personnage haut en couleur ! Le troisième morceau de l’album « Nirvana » est celui qui va nous intéresser ici.

On peut à mon sens parler d’un chef-d’œuvre – mais bon c’est vraiment un de mes morceaux préférés, mea culpa – tant le texte est riche et plaisant. Rentrons dans le vif du sujet. « Nirvana », c’est d’abord l’affirmation d’un incapable appétit humain, incapable de se contenter de ce qu’il a. Durant tout le morceau, le Doc affirme son nouveau statut de rappeur de renom, et ce dès la seconde phase : « tu veux qu’j’t’enregistre les nouveaux sons ?/ le dernier ministère et la première consultation » (le ministère Amer est un collectif de rappeurs dont il fait partie), soulignant que seul quelqu’un sortant de prison peut ignorer leur montée en puissance. On ne peut que noter la corrélation faite par le rappeur entre célébrité et sexualité : tout est fait pour en souligner la facilité. Le jeu d’homophonies « guettent », « s’entêtent », « m’embêtent » qui créé une accélération du rythme conduisant au « alors je les baise » forme un flot irréversible conduisant à l’acte sexuel de manière quasi-mécanique. Ce caractère mécanique est encore plus grand dans l’usage de la comptine « promenons-nous dans les bois » ici associée à des moments d’un jeu de séduction amenant au coït. Significativement les rêves ne sont pas « touchés » mais « caressés », comme s’ils étaient des femmes – peut-être d’ailleurs pense-t-il qu’il n’a que des femmes comme rêve, l’hypothèse n’est pas à exclure.

Mais si c’est par la sexualité que s’affirme le succès du rappeur, c’est aussi par là que s’affirme son absence de satisfaction, sa lassitude face à ce succès : « plus rien ne m’étonne, plus rien ne me fait bander ». Ce qui ressort c’est que le rappeur se sent enfermé. Si l’on prend la première phase du texte, il y a assimilation entre l’individu qui sort de prison et le Doc qui sort de chez lui, comme s’il était dans une prison, étant blasé de son quotidien. La phase « ma petite amie, elle est belle, elle est bonne, /elle s’appelle Brandy Qinones, si tu veux j’te la donne » montre bien le décalage entre une gradation soutenue par le rythme – trois syllabes, trois syllabes, six syllabes – que vient contrebalancer la conclusion, le tout étant lié par les effets de sonorité. Ainsi, même le top de ce qu’il peut avoir en terme de femmes ne l’attire plus – le fait de parler de femmes en termes de possession me dérange bien évidemment, mais il s’agit clairement de la conception de l’auteur, ce qui est d’ailleurs un point d’explication de la lassitude de ce dernier. En effet, il y a là une forme de matérialisme particulièrement cynique, une conception du monde selon ses plaisirs propres. La phrase qui est peut-être la plus centrale du morceau est sans doute « Allah, Bouddha, Krishna ou Jéhovah/ moi j’opte pour ma paire de Puma/ elle guide mes pas à pas/ j’ai fait le bon choix et j’y crois ». Pour l’individu présenté ici, toute spiritualité se résume à la possession de biens matériels – on soulignera encore la virtuosité rythmique et sonore du Doc – d’où la lassitude qui ressort une fois les désirs matériels étant réalisés.

Ainsi la seule solution pour fuir l’enfermement, le seul moyen de « changer d’air, changer d’atmosphère », c’est le recours au suicide. Dans un monde qui de toute façon ne s’améliore pas avec le succès du groupe, il n’y a plus qu’à chercher le Nirvana, l’apaisement qui, dans un cadre spirituel qu’est celui-ci, se confond avec la mort. On peut noter d’ailleurs la profusion des évocations, comme s’il y avait une forme de richesse dans le suicide, à travers des figures aussi diverses que l’actrice Marilyn Monroe, le chanteur Patrick Dewaere ou le politicien Pierre Bérégovoy. Je conclurai cette section sur une phase du début du second couplet : « stone, le monde est stone, ya plus d’couche d’ozone, et les seins des meufs sont en silicone ». Elle me semble résumer à elle seule toute la force du Doc, avec une gradation rythmique une syllabe, quatre syllabes, cinq syllabes, dix syllabes, qui reprend le couplet de la sublime chanson de Starmania « le monde est stone » et la décline dans le monde vécu par le rappeur, toujours en faisant sonner en écho les fins de mots dans un délicieux mélange.

 

Orelsan, « Suicide social »

https://www.youtube.com/watch?v=B2kvtRprvkk

Enfin, on ne peut – à raison d’ailleurs – parler de rap et de suicide sans penser au désormais classique « Suicide social » du normand Orelsan. Avant-dernier morceau de ce qui est peut-être l’album de rap préféré de votre serviteur, ce monstre de 5 minutes 47 – sans aucun refrain ! – est sans doute un des textes les plus puissants écrits par un rappeur. La situation est celle d’un personnage qui va se donner la mort et qui cherche des responsables à son acte. Ce texte fleuve d’une qualité incroyable ne pourra être pleinement exploité dans les quelques lignes de cette section, à mon plus grand regret, mais je tacherai de faire de mon mieux.

Donc « Suicide social », c’est avant tout un passage à tabac : le personnage, après avoir exposé son projet dans la première phrase – projet dont l’auditeur se doute, vu le titre – procède à un cheminement qui le mène jusqu’à l’effectivité du suicide, symbolisée par un bruit de balle qui interrompt d’un coup toute la musique. Ce cheminement c’est celui d’une accusation portée contre chaque élément de la société, rendu coupable du suicide, d’où le qualificatif « social ». A première vue, on pourrait y voir une chanson au premier degré, de dénonciation effective des vices de la société, mais il faut en réalité comprendre le texte au second degré, comme Orelsan nous y invite dans ses interviews. Si les accusations portées par le personnage ont une grande force rhétorique grâce à la plume de celui qui leur prête voix, elles n’ont sont pas moins des clichés. Ainsi si l’on prend la phase « Adieu lesbiennes refoulées, surexcitées, qui cherchent dans leur féminité une raison d’exister », le rappeur ne pense bien entendu pas que les féministes soient des lesbiennes refoulées – encore une fois je me fonde sur ce qu’il dit de cette chanson en interview – il s’agit là d’un cliché que l’auteur introduit dans le discours pour le disqualifier. Si l’on regarde la structure suivie par le morceau, c’est celle d’un crescendo, d’une ascension d’un homme qui se maîtrise, qui parle presque sur les premières phases, vers un fou furieux qui conclut son agonie psychologique par un cri que vient briser la balle. Ce gain d’intensité traduit la spirale infernale de l’esprit du personnage qui tient un discours de moins en moins fondé, de plus en plus injuste, allant jusque dans l’apothéose finale à parler des « sans-papiers », des « clochards, tous ces tas de déchets », dans une folie qui reproche à tous son suicide, les deux dernières phases se voulant englobantes : « de la plus grande crapule à la médaille du mérite/ de la première dame au dernier trav’ du pays ». La faute que le personnage cherche dans les autres est en réalité en lui. Il fuit par le suicide et fuit sa fuite en reportant la faute sur les autres.

Ce bijou de construction est en outre renforcé par la qualité de l’écriture tant sur le plan du rythme, des mots que de l’articulation avec l’instrumentalisation. Il y aurait tellement à dire sur chaque petite phase de ce texte que je me contenterai d’analyser l’extrême début : « aujourd’hui sera le dernier jour de mon existence/ la dernière fois que je ferme les yeux, mon dernier silence/ j’ai longtemps cherché la solution à ces nuisances/ça m’apparaît maintenant comme une évidence : fini d’être une photocopie, fini la monotonie, la lobotomie… »

Les deux premières se développent en gradation suivant une progression vers la mort : le premier terme évoque le dernier jour, suit la dernière fois que les yeux se ferment, ce qui rapproche plus de la mort, tout en ne franchissant pas le pas, ce que produit l’évocation du silence, soulignée par la pause qui suit ce terme de silence à l’écoute du fait de la configuration rythmique et préfigure le silence qui suit l’interruption brute de la musique à la fin du morceau. Si l’on suit le schéma de rimes, on a « existence », « silence », « nuisances », « évidence » rimes que l’on peut entendre de manière croisée : si l’existence appelle les nuisances, le silence apparaît comme une évidence. Le rythme relativement calme du début s’accélère avec l’assonance sur les trois mots quadrisyllabiques reliés par ailleurs par l’anaphore « fini », et cette accélération va d’ailleurs de pair avec l’apparition en fond du beat, comme si l’on rentrait véritablement dans le corps du morceau. Ainsi, la richesse de ces quelques lignes montre déjà toute la puissance de la plume d’Orelsan qui se développe tout au long du morceau pour produire un des plus grands morceaux du rap français.

 

Et pour conclure…

Nous voilà parvenu au bout de la série, qui j’espère vous aura plus, vous aura fait découvrir des morceaux, des artistes, voire un genre musical (soyons fous). Dans tous les cas merci d’avoir lu tout ça jusqu’au bout, ou de l’avoir lu partiellement. Le rap est une musique pleine de ressources, capable d’aborder avec une diversité formidable d’approches des thèmes délicats et c’est personnellement toujours un plaisir d’en parler.

Peut-être ferais-je une autre série sur un autre thème, auquel cas à bientôt, sinon bonne continuation à toi, lecteur !

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1 commentaire

  1. Hello, j’ai bien aimé ton article! C’est intéressant, et sur un thème effectivement très présents dans le rap, mais pas dans n’importe quel rap non plus.
    Globalement, ton article repose sur les textes de rappeurs plutôt blancs, de petite classe moyenne ou populaire (pour BigFlo & Oli, VALD et Orel), à laquelle on pourrait ajouter un titre de Lomepal par exemple. Ce n’est pas une critique mais plutôt une limite de ton analyse. J’aurai tendance à dire que le suicide est une expression socialement localisée d’un sentiment de désespoir, d’impuissance et de souffrance qu’exprime plus largement le rap français.
    Le thème du suicide, s’il est abordé selon un angle bien particulier par Damso dans Amnésie, est relativement absent de textes de nombreux rappeurs qui pourtant parlent de souffrance. Je pense par exemple à PNL, qui parlent sans cesse du fait d’être emprisonné dans un quotidien source de souffrance et de misères (émotionnelle, financière…), qui évoquent souvent la mort mais qui ne parlent jamais de suicide (cf Jusqu’au Dernier Gramme notamment). C’est pareil, quelque part, pour Médine, Ninho, Tiers Monde, Kery James (qui est pourtant bien dark), Moha La Squale… Je trouve aussi des exceptions à ce «  »phénomène » » comme Georgio ou même Disiz, qui évoque très brièvement sa propre tentation vis à vis du suicide dans « Auto-dance ».

    Finalement, je pense que le suicide n’est que l’une des issues de la rage et des souffrances exprimées de manières plus large dans le rap français d’aujourd’hui, qui est liée à un milieu social particulier.
    Pour corroborer ton analyse, je dirai que de façon assez intéressante, plusieurs personnes parlent aujourd’hui du rap comme le nouveau lieu d’expression des sentiments associés au mouvement « émo » à l’origine (avec les thématiques du « misfit », du suicide, de la misère émotionnelle…). Un mouvement qui était en outre principalement blanc/classe moyenne tant au niveau des artistes que du public. Certains rappeurs (US) s’en revendiquent même directement, comme pointé notamment par Le Règlement dans une de ses dernières analyses sur Youtube – que je te recommande chaudement !

    Bref, ce n’est qu’une réflexion que m’a inspirée ton article! Merci de l’avoir écrit!

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