Les manga homosexuels (I) : le yaoi

Les manga sont arrivés en France à la fin des années 1990. En effet, ils ont fait suite à l’engouement de masse que le Club Dorothée a créé en proposant les anime japonais à la télévision française. Des titres comme Candy ou encore Lady Oscar ont ainsi pu faire rêver les plus jeunes qui se sont alors tournés vers le papier pour découvrir, ou redécouvrir, quelques classiques du genre. Les éditeurs ont alors commencé à commercer les manga en prenant, dans un premier temps, la liberté d’inverser le sens de lecture. Toute la bande dessinée était alors lisible en miroir par rapport à la version originale.

yaoi

Il existe ainsi plusieurs genres de manga créés en adéquation pour le public visé par les magazines de pré-publication. Généralement présentés dans un format broché (13 x 17,9 cm), le manga compte entre 150 et 200 pages. Le livre est ensuite catégorisé selon le sexe et l’âge du lectorat visé : le kodomo est non-genré, adapté aux enfants de moins de 10 ans. Pour les jeunes adolescentes, il existe le shôjô qui met en avant des romances estudiantines. Le jôsei est pour un public un peu plus mature et montre des femmes entrant dans la vie active. Enfin, les manga dits pour adultes sont les hentai. Aux côtés de ces catégories se trouvent les yaoi montrant des relations homosexuelles entre deux hommes et les yuri pour les relations lesbiennes. Nous n’aborderons pas les productions faites par des hommes et pour des homosexuels : les bara. Nous pouvons alors nous interroger sur comment les auteurs utilisent et mettent en avant l’homosexualité masculine en se focalisant sur l’androgynie des personnages, le romantisme et le sexe

Homo-romance et shôjô : au début du manga homosexuel

L’homo-romance et la shôjô sont très intimement liés. Le yaoi découle des multiples amourettes classiques entre une jeune fille et un jeune homme. Bien que ce genre de sexualité soit aujourd’hui normalement acceptée, les éditeurs ont peiné à ouvrir le marché français à leur représentation fictive et fantasmée par les auteurs.

shojo

L’homo-romance est apparue dans les manga assez tard si on se réfère à son histoire. Le premier à avoir vu le jour fut La Manga d’Hokusai qui se composait de plusieurs petits dessins racontant leur propre histoire. Le manga tel que nous l’entendons aujourd’hui remonte à 1905 avec l’auteur Rakuten Kitazawa. Il a fallu ensuite attendre 1953-1958 pour avoir le premier shôjô, Princesse Saphir, qui était écrit par un homme, les femmes étant se consacrant aux illustrations. Les mangaka femmes commencent à produire leurs propres œuvres à la fin des années 1960 et la première amourette homosexuelle entre deux hommes remonte à 1974. C’est dans la série Thomas no shinzô que Moto Hagio a pu, pour la première fois, représenter cette sexualité et ce, pour un public jeune et féminin. Avec le temps, les auteures ont de plus en plus pensé et voulu représenter les différentes sexualités possibles et existantes. 

Le studio Clamp est composé de quatre femmes [ Nanase Okawa, la scénariste et représentante du groupe, Monaka, la première dessinatrice, Tsubaki Nekoi, la seconde dessinatrice spécialisée dans les décors, et Tsubaki Igashi qui s’occupe des trames ] et est à l’origine des plusieurs séries traduites en de nombreuses langues. Les romances hétérosexuelles coexistent avec des romances homosexuelles de façon harmonieuse.

« La marque de fabrique des Clamp, concernant les romances masculines, peut se résumer à ceci : positions équivoques et sous-entendus […]. Il faut ainsi lire entre les ligne ». Peggy Sylvius, Homosexualité et manga : le yaoi, Éditions H, 2008.

C’est l’éditeur Tonkam qui va, en 1996-1997, publier simultanément Tokyo Babylon et Rg Veda qui restent encore parmi les œuvres phares du studio. clampLa première nous présente une relation ambiguë entre le « gentil vétérinaire » Seishirô et le jeune médium Subaru. Clamp va alors, par sa mise en scène ainsi qu’au travers des événements du récit, induire en erreur autant le protagoniste que le lecteur sur les véritables intentions et sentiments de Seishirô. La série se termine sur une fin suffisamment ouverte pour pour que le lecteur puisse interpréter librement le futur entre les personnages. Le studio va faire poursuivre son aventure au couple Seishirô / Subaru dans la série X avec un futur alternatif du couple. De plus, Clamp ajoute une autre romance frienemy entre le protagoniste Kamui et l’antagoniste Fûma. Bien que suggérées, quelques scènes d’enlacements, de positions et de dialogues semblent attester d’une attirance entre les deux jeunes hommes. Une relation similaire se retrouve également dans Rg Veda entre les personnages de Ashura-ô et de Taishakuten avec des dialogues explicites entre les personnages : « – Que désirez-vous ? – Vous. » ainsi qu’une scène montrant les deux hommes partageant le même lit. Cela met bien avant la romance entre les deux divinités. clamp 2En parallèle de cet amour naissant vient se greffer le couple Ashura-ô / Yasha qui peut être interprété comme un couple homosexuel, Ashura étant asexué. La production de Clamp qui a propulsé la romance est Card Captor Sakura. L’héroïne Sakura est amoureuse de Yukito, l’ami de son frère Toya. Ce dernier va la repousser en avouant qu’il est déjà amoureux de quelqu’un. La jeune fille demande s’il s’agit de son frère et Yukito répond sans équivoque : « Oui. » Il s’agit de l’une des relations les plus explicitement écrites par Clamp lors de ses débuts en France. Dernièrement, Tsubasa Chronicles a proposé le couple Kurogane / Fey qui présente énormément d’aspects romantiques et homosexuels, au grand bonheur des yaoistes.

Bien que Clamp ait été l’un des arguments prouvant que l’homo-romance ainsi que les yaoi peuvent vendre et attirer un lectorat fidèle, les éditeurs ont mis pas mal de temps à réussir à le commercialiser.

Le problème éditorial

Alors que les relations écrites par Clamp étaient plus des sous-entendus que de véritables idylles romantiques, Minami Ôzaki va être la première mangaka à montrer ouvertement une romance homosexuelle dans un de ses shôjô. C’est en 2000 que les éditions Tonkam vont publier le premier tome de Zetsuai 1989 et le considèrent comme un yaoi alors qu’il s’agit d’un shôjô.zetsuai L’auteure y relate les amours de Kôji Nanjô, un chanteur nostalgique, et de Takuto Izumi, un joueur de foot fougueux et solitaire. Mais le propos de l’artiste ne se limite pas à cette romance, puisque tout un cadre social y est dépeint, comme la violence ou encore le viol. La confusion du public visé ainsi que la noirceur des événements traités par la mangaka ne vont pas permettre la publication française de Bronze, la suite directe de Zetsuai 1989. Cette difficulté à comprendre le lectorat visé continue pendant de nombreuses années. En 2001, un dossier explicatif sur le genre du yaoi est publié dans le trente-septième numéro d’Animeland, un magazine spécialisé sur les manga et l’animation japonaise. En dehors de la presse spécialisée, les interrogations continuent et de nombreux articles sont publiés comme dans le soixante-neuvième numéro de Têtu (2002) qui va traiter de l’homosexualité au Japon ainsi que du yaoi. Des journaux vont également s’intéresser au sujet en publiant sur Ludwig II ou en 2007 avec un article du National Geographic qui va traiter du manga et du yaoi comme d’une libération pour la créativité féminine.

Bien que le nombre d’articles sur le yaoi continue de croître, les éditeurs français ne savent toujours pas comment vendre cette catégorie spécifique de manga. En 2004, dans la collection « Yaoi » de Tonkam, des titres comme Fake [ série shônen-ai de Sanami Matoh qui ne présente qu’une relation amoureuse sans scène explicite entre deux hommes, Randy MacLane et Dee Latener ] ou Kizuna sont vendus sous blister alors que des manga comme Step Up, Love Story qui est réservé pour un public adulte, sont vendus sans protection et librement consultables avant achat. Les problèmes de publication ont continué avec un remaniement du public visé par les éditeurs comme Love Me Tender qui devient un jôsei manga chez Taifu ou encore Le jeu du chat et de la souris publié comme yaoi chez Asuka.

Le respect de l’œuvre originale débute réellement avec la création de la collection « Boy’s Love » chez Asuka qui publie son premier réel succès et va encourager les éditeurs à vendre plus de yaoi : Color de Eiki Eiki et Taishi Zaou. Plusieurs maisons d’édition consacrées à ce type de manga ont été fondées depuis, comme IDP Boy’s Love qui valorise de plus en plus le yaoi et les yaoistes. Mais que penser des œuvres qui se servent de cet attrait du yaoi pour faire vendre plus facilement une licence à un public particulier ?

Les éphèbes, seigneurs du yaoi

Les femmes vont montrer un aspect fantasmé de l’homosexualité. En effet, le corps, les relations et sentiments vont être amenés selon un schéma de pensée hétéro-normé et stéréotypé. Le corps efféminé et imberbe ou les dialogues à l’eau de rose ne sont que des exemples parmi tant d’autres.

Très certainement originaire de la tradition du théâtre de Kabuki qui ne présente que des hommes, quelque soit le sexe du personnage interprété, l’androgynie se retrouve dans la plupart des médias relatifs à l’image.

princess princessLes hommes apparaissant dans les shôjô se voient affinés pour qu’une certaine harmonie se fasse avec le visage masculin. On peut voir cet affinement sur le personnage principal du Pacte des yokai, mais de vrais changements sont surtout visibles dans Princess Princess ou encore dans Kiss of Rose Princess. C’est avec ce type de représentations que les jeunes hommes des yaoi vont être dessinés.

Cette vision se retrouve aussi dans des œuvres qui se veulent plus grand public. Un mélange des genres se met alors en place pour faire vendre une ou plusieurs licences. Cela est visible dans des séries qui arborent des personnages féminins aux formes très avantageuses. Nous pouvons alors citer Free !, Yuri on Ice, Dive !! et de nombreux autres manga qui font appels à des personnages masculins aux physiques suffisamment attrayant pour un public féminin et dont les relations avec les autres personnages masculins montrent des sentiments ambiguës.

Les sentiments sont les maîtres-mots de la relation entre deux hommes selon la pensée des femmes.

Le romantisme yaoiste

Le corps est certes important dans la mise en avant des personnages homosexuels mais les sentiments également. Dans une société codifiée comme au Japon, la démonstration de l’amour ou de l’affection se fait de manière progressive et réglementée. Un rapprochement plus intime entre deux personnes peut alors se montrer dans un premier temps par le suffixe placé après le nom. À la place de « san » il est alors possible de retrouvant « tan » ou « chan » mais ce genre de démonstratif affectif est plus en lien entre un garçon et une fille bien que certains personnages comme Kise dans Kuroko no basuke utilisent le suffixe affectif « chi » pour des garçons. Le lecteur saura alors qu’un rapprochement est en train de se faire par les dialogues. Le moment où les personnages utilisent le prénom indiquera alors une relation très intime, soit amicale soit amoureuse. Dans un couple homosexuel, il est possible que ce passage soit le dernier décrit par les auteures, laissant ensuite au lectorat la libre interprétation de la suite de la relation. Il est également possible qu’il s’agisse de deux personnes non majeures, laissant ainsi l’amour se construire au-delà de la fin du récit.

Le langage corporel est également une aide dans le décryptage des relations. Souvent pudiques, les relations amoureuses commencent par des jeux de regards, des balbutiements, des joues rougissantes. Les mains qui cherchent le contact de l’autre et les tremblements mettent en avant une envie de toucher mais aussi une crainte dans le contact. Ce premier contact physique peut également se retrouver à la fin du récit pour laisser au lectorat le soin d’imaginer l’avenir des deux jeunes hommes. Les auteures se concentrent certes sur les sentiments mais elles peuvent également se tourner vers les relations sexuelles.

L’auteure peut également aller plus loin dans les relations, montrant alors la peau des personnages, en les déshabillant partiellement ou entièrement. Souvent censurés, les organes sexuels sont généralement décrits comme hors normes par les protagonistes. Un acte sexuel peut alors être entièrement montré ou simplement suggéré par les onomatopées ainsi que par des fondus au noir. Les dialogues peuvent également faire transparaître cet acte au cours de ce dernier ou de manière rapportée. 

Une vision hétéro-normée et stéréotypée montrera les personnages qui seront « au-dessus » et ceux « en dessous ».

Ces derniers sont dessinés de telle sorte à ce que le lectorat puisse facilement les identifier. Le uke ou le pénétré sera beaucoup plus jeune, mince et petit voir introverti que le seme. Ce dernier est en effet souvent la coqueluche du lycée ou de son lieu de travail en plus d’être vénéré. Il se démarque du reste des personnages par sa taille plutôt imposante, son physique avantageux et son caractère viril et mature. Les auteures cassent parfois ce stéréotype avec des histoires faisant intervenir des seke mais cela reste encore trop peu présent dans les récits yaoistes.

Les histoires qui montraient des romances entre hommes à des jeunes filles ont peu à peu été librement montrées et complexifiées pour un public plus mature. Les éditeurs ont ainsi pu constater que ce type de production attirait un certain public et que des bénéfices pouvaient être faits avec ce genre d’histoire. C’est d’ailleurs pour faire rêver et fantasmer un public majoritairement féminin que de plus en plus de productions se mettent à rajouter des éléments « yaoisant » dans leur récit. L’androgynie est un des éléments du fan service qui ressort le plus, mais les auteures donnent aux lecteurs avant tout une histoire tournant autour d’une idylle romantique entre deux éphèbes. Le sexe n’est souvent que survolé bien que certaines mangaka l’exploitent plus que d’autres.

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Tadaima, Okaeri de Ichi Ichikawa

Le monde des manga reste avant tout un univers de fantasmes qui reflète une vision biaisée de multiples stéréotypes et a priori. Mais c’est également au travers de ces derniers que les idées et les envies des auteures peuvent s’exprimer et faire réfléchir le lectorat. Au-delà de la lecture, le lecteur peut rêver à un monde nouveau et idéal où ses fantasmes peuvent alors librement s’exprimer sous couvert de son imagination.

Les hommes travaillant sur les manga gay ont-ils la même vision des choses? Montrent-ils les éléments différemment ? C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

 

Article écrit par Andres Camps

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