Entretien avec Gabrielle Abadie : dans les coulisses du ballet contemporain

Gabrielle Abadie a tout d’une jeune fille comme les autres mais son port altier nous cache quelque chose. Gabrielle a été danseuse professionnelle. Spécialisée dans la danse néoclassique et contemporaine, elle a voyagé aux quatre coins du monde pour se produire dans des spectacles et sur des scènes de théâtres reconnus internationalement. Ayant aujourd’hui arrêté la danse, Gabrielle nous confie son expérience au sein de ce chemin d’exception qu’est la vie d’un danseur professionnel, entre ambition, passion et désenchantement.

Une entrée par hasard dans le monde de la danse

Ses premiers pas de danse, Gabrielle les fait à Bordeaux, sa ville natale, à l’âge de cinq ans. Elle est inscrite par ses parents dans une école de danse classique près de chez elle, un peu par hasard. « J’ai commencé la danse dans l’école de mon quartier, à Bordeaux, un petit peu par défaut comme toutes les petites filles (…) » Sa professeure de danse, ayant de l’ambition pour ses élèves, les inscrit régulièrement à des concours de danse dans la région. A onze ans, Gabrielle découvre le modern jazz et la danse prend progressivement une place importante dans sa vie. « Arrivée en terminale, je dansais cinq fois par semaine. » La jeune fille s’applique néanmoins à suivre un parcours scolaire exemplaire et obtiendra son bac littéraire mention très bien. La danse n’apparaît aucunement pour elle comme une option de carrière. Gabrielle voit ça comme un loisir qu’elle a plaisir à pratiquer.

La formation de danseuse: entre passion et désenchantement

Néanmoins, c’est la danse qui va s’imposer à elle comme un choix de carrière lorsque sa professeure de danse, remarquant le talent de la jeune fille, appuyé par ses victoires à des concours de danse, décide de lui proposer de passer les auditions pour des écoles de formation de danseurs professionnels, les « junior ballets ». Elle prévoit donc plusieurs auditions, en France mais également à Lausanne, à l’école-atelier Rudra Béjart. Gabrielle nous confie en riant « J’ai eu l’audition presque miraculeusement. (…) On était à peu près 300 ou 400 danseurs, majoritairement des filles, pour 25 places en première année. Il y avait deux jours d’audition. Il fallait préparer une variation, on avait un numéro, et on passait une à une toutes les étapes, et j’ai franchi toutes les étapes jusqu’à la dernière étape où j’ai appris que j’étais sélectionnée. » Cette école se singularise quelque peu par rapport aux autres écoles de danse professionnelles. Il s’agit de la seule école internationale privée gratuite au monde, créée en s’inspirant du leg de l’illustre danseur et chorégraphe Maurice Béjart. Au sein de cette école, les élèves sont non seulement formés durant deux ans à la danse, mais également au théâtre, au chant, et à la musique. Béjart voyait Rudra plus qu’un simple apprentissage de la danse, réellement comme un « mode de vie intellectuel et moral. » Durant toute sa jeunesse, Gabrielle a été bercée par les variations et chorégraphies du chorégraphe, dont sa professeure de danse était une admiratrice inconditionnelle.

Son bac en poche, Gabrielle s’apprête donc à entrer dans le monde de la danse professionnelle, laissant doutes et incertitudes de côté, même si ceux-ci se rappellent quelques fois à elle. « Quand on nous propose une opportunité comme celle-ci, on ne dit pas non. (…) J’avais cette conception un peu idéalisée de la danse, et j’avais un peu peur, sachant que j’étais la seule à ne pas avoir fait de conservatoire.»
Au sein de l’école, le rythme est soutenu « On danse dix heures par jour, six jours sur sept, on a seulement le lundi où on se repose. »

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De son passage dans l’école, Gabrielle retient de très bons moments : trois semaines après sa rentrée, elle part pour un voyage de trois semaines en Chine, dans le cadre d’un échange avec la Beijing Academy School et se produit pour la première fois dans un théâtre à l’étranger. Plus tard, elle danse au Tempodrom de Berlin ou encore des cancans à l’Opéra de Lausanne. Elle noue des amitiés très fortes avec ses camarades. Néanmoins, elle sent que certaines bases techniques lui manquent et une scoliose l’empêche parfois d’aller au bout de ses mouvements. Ce handicap est une faille impardonnable dans le monde de la danse. Gabrielle est alors mise à l’essai dans l’école, elle doit sans cesse prouver qu’elle a sa place. Loin de se morfondre, la jeune danseuse tire de cette faiblesse une motivation qui la pousse à exceller et à repousser ses limites. « J’ai été prise d’une rage de réussir. » La jeune fille est également confrontée à la surveillance continuelle de son poids, dans une profession où la minceur est de rigueur et une condition pour accéder aux meilleurs rôles. Cette atmosphère sous tension est également entretenue par le personnel de direction de l’école qui exerce un ascendant psychologique parfois insupportable sur des élèves qui n’ont d’autre choix que d’exceller.

L’appréhension de l’après: une angoisse partagée par tous les danseurs

Vers la fin de la deuxième année vient le temps des auditions pour rentrer dans des compagnies professionnelles. Gabrielle se rend partout en Europe : République Tchèque, Hongrie, France. Ces deux ans au sein de l’école suisse l’ont beaucoup éprouvées mais elle décide de poursuivre dans ce milieu. Elle enchaîne les auditions où les danseurs sont parfois remerciés sans même avoir esquissé un pas de danse. Gabrielle passe une audition en République Tchèque et la réussit mais l’entrée dans la compagnie lui est refusée car elle est jugée trop jeune. Mais quelques mois plus tard, elle est recontactée pour remplacer une des danseuses. Elle décide néanmoins de d’abord finir son école de danse, formation qui se termine en des termes très conflictuels avec la direction.

Ses débuts au sein de la compagnie tchèque se passent bien, il s’agit d’une petite compagnie de seize danseurs, le « Ballet de Bohème du Sud », au répertoire néoclassique qui correspond bien à Gabrielle. Le rythme y est nettement moins soutenu qu’à l’école ce qui déstabilise la jeune danseuse. Ce temps libre lui fait prendre conscience d’un manque par rapport aux études. « Je lisais beaucoup, je me suis mise à l’espagnol, à l’anglais beaucoup aussi, (…) J’ai repris mes études par correspondance.(…) Je commençais à ressentir une petite frustration, et de l’inquiétude en réfléchissant à ce que j’allais faire après. »

Un événement va concrétiser cette inquiétude. Pendant l’été, la compagnie se produit dans un théâtre en plein air, un « open theater », composé de scènes tournantes, qui si elles enchantent le spectateur, constituent un parcours du combattant pour les danseurs. Obligés de courir d’une scène à l’autre, ils dansent dans un climat étouffant et humide. Après une représentation, Gabrielle, exténuée par un énième marathon entre les différents plateaux, se blesse en sortant de scène. Les parents de Gabrielle la rapatrie en France et après du repos et une rééducation, la jeune danseuse est prête à rechausser ses pointes. Mais une certaine lassitude se fait de plus en plus sentir. Les danseurs sont très souvent sollicités pour faire de la figuration pour les opéras. « Ce n’était pas très intéressant. J’ai dansé Aïda vingt fois je connais Aïda par cœur ! (rires) J’étais sur scène en train de poireauter en attendant sur le côté. »

Le renvoi du directeur de sa compagnie va constituer un tournant dans la vie de la jeune femme. Les danseurs de la compagnie tchèque, très attachés à leur ancien directeur, voient d’un très mauvais œil ce remplacement et un climat pesant s’installe au sein du groupe. Néanmoins, l’ex-directeur leur explique qu’il compte monter une autre compagnie à Budapest, dans laquelle il pourra ré-embaucher parmi lesquels Gabrielle. Cette dernière pose alors sa démission en République Tchèque en mars, avec pour projet de continuer sa carrière en Hongrie quelques mois plus tard. La jeune fille désire se déconnecter de la danse pour un moment, elle part en Asie, fait la fête, vit, tout simplement. Elle se détache progressivement de la danse et sortir du carcan d’exigence et de contrôle qu’implique une carrière de danseuse lui fait du bien. « Pendant quatre ans, ma vie ça a été la danse. Je pensais que ça allait me manquer, mais je me suis rendue compte que ça ne me manquait pas ! »

En septembre, sans nouvelle de son ancien directeur, la jeune fille compte se rediriger avec les études et aller à la fac. Comme si le destin avait subitement tendu l’oreille, l’ex-directeur la contacte mais lui propose un poste non rémunéré en Hongrie, où elle pourrait assurer des cours de danse pour gagner de l’argent, ce qui n’est absolument pas dans ses projets.

A ce moment-là, Gabrielle le sait, sa carrière de danseuse professionnelle se termine. Elle tourne la page avec un plaisir non feint et se tourne vers son avenir avec beaucoup de projets en tête et notamment celui de devenir commissaire-priseur. Elle continue à danser, mais uniquement comme loisir, en retirant de la danse ce qu’elle a toujours voulu en tirer, un plaisir et non une contrainte.

C’est donc un témoignage émouvant que nous livre Gabrielle sur son expérience de danseuse professionnelle. La danse l’a faite voyager et vivre des moments inoubliables mais lui a aussi fait connaître la peur, l’angoisse et le repoussement continuel de ses limites. Gabrielle ne regrette rien et reconnaît que la danse lui a apporté maturité, expérience et découverte même si elle revient avec amertume sur certains moments très difficiles. Ceux-ci nous rappellent la dureté de la carrière d’une danseuse professionnelle, qui derrière les l’éclat des projecteurs et la gloire de la scène cache une réalité d’exigence et de remise en question.
« Je n’arrive même pas à résumer tout ce que j’ai appris, j’ai beaucoup voyagé, j’ai rencontré énormément de gens(…) Mais est-ce que la danse m’a rendue heureuse ? Je ne pense pas. »

Océane Théard

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