« Ici au loin » : la photographie de Pentti Sammallahti à Pau

L’exposition qui a lieu jusqu’au 17 mars 2018 à l’espace d’exposition du Parvis de Pau, inauguré en 2016, tourne autour de la série de photos à l’argentique en noir et blanc de Pentti Sammallathi, artiste-photographe finlandais né en 1950. Travaillant ses paysages depuis 1970, il a également été professeur de photographie à la Lahti Art School puis à l’Ecole Supérieure des Arts et du Design, une prestigieuse école de Helsinki, en Finlande. Ayant tout d’abord immortalisé les environs la capitale, il a par la suite commencé une série qui retrace ses voyages à travers le monde. Connue internationalement, sa série Ici au loin a été exposée à travers le monde. Pentti Sammallahti expose aussi régulièrement aux Rencontres photographiques d’Arles.

Organisée dans un espace plutôt restreint, l’exposition paloise de Ici au loin nous transporte bien au-delà de la simple Finlande. Par la présence de 60 photos, elle va faire voyager le spectateur des confins de la Sibérie aux chaleurs arides du Maroc. Au niveau de l’entrée se développent deux grandes photos à l’horizontal qui permettent de guider le public dans des directions différentes.

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© Pentti Sammallahti

En effet, la mise en place de l’exposition n’induit pas de sens de visite particulier. Le visiteur peut alors commencer par le côté droit de la salle, plus tourné vers les mondes orientaux, ou bien par le côté gauche, marqué par les grands paysages froids des pays nordiques. Pour la visite guidée qui est proposée le 17 mars, pour clôturer l’exposition, ainsi que pour celles mises en place auparavant, nous commençons toujours par la partie gauche. En effet, c’est sur le premier mur du fond, que monsieur Bélit, le commissaire de l’exposition, a mis en avant une mosaïque de petits formats. mosaiqueCes derniers montrent pour la plupart des paysages enneigés et froids. Une photo peut montrer un homme, une voiture et un oiseau, tous sous la neige, tandis qu’un arbre vient coupé le cliché en deux parties égales. Une autre met en avant deux morceaux de banquise secondés par deux canards, tous voguant sur une étendue d’eau. Mais ce n’est pas tout. Ce mur montre aussi le grand intérêt du photographe pour les dolmens et les animaux. Tantôt seuls, tantôt plusieurs, ces derniers émergent du sol et vont parfois jusqu’à mettre en avant la vie animale qui les rejoint alors dans quelques compositions. Ils peuvent aussi cerner les activités humaines.

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© Pentti Sammallahti

Ces dernières sont parfois mises dans un sens positif comme la photo centrée sur l’ambulance allant au secours d’un blessé mais peuvent aussi montrer toute la noirceur de l’humain. Hôtel abandonné, paysage gris et ambiance alourdie par le visage de Lénine ne sont que quelques exemples parmi les quelques photos qui constituent cette mosaïque en nuage.

À deux pas de ces petites photos, une petite vitrine a été placée. Dans cette dernière, quatre poèmes d’origines finlandais nous content les lieux importants de la ville d’Helsinki et de ses alentours. Le texte le plus long a été composé par Bo Carpelan, grand poète et auteur qui vivait dans la capitale de Finlande jusqu’à sa mort en 2011. Le texte le plus court intitulé Sulhanen est structuré en quatre strophes très courtes qui narrent les paysages des petits îlots au nord de la ville. Un autre est centré sur l’une des grandes avenues qui amènent à Helsinki, tandis que le dernier, Vanha Kirkkopuisto, parle d’un parc et d’une des églises de la capitale. Ces quatre poèmes peuvent faire écho à un ensemble de douze photographies qui se trouve sur l’un des murs les plus long du Parvis.haiku visuels.jpg

Ces dernières sont placées de manière à pouvoir parcourir deux étendues d’eau qui commencent à apparaître sur le cliché central. Ayant servi pour l’affiche de l’exposition, ce paysage montre un chemin de terre entouré d’eau et menant vers une presqu’île lointaine et recouverte d’arbres.

 

Sur la partie gauche sont déroulés des paysages plutôt calmes, nocturnes, sereins qui amènent à une plage de cailloux. Sur la partie droite, des paysages brumeux, violents, amènent à une petite mare où nage une grenouille et surplombée par une lune blanche. Prises une à une, ces photographies peuvent traduire des haïku visuels. Ces poèmes japonais, brefs, se structurent en une strophe courte, une longue et une courte. Par exemple, pour la photo avec la grenouille nous pourrions avoir :

« Grenouille dans l’étang,

Pleine lune dans le ciel nocturne,

Plouf. »

Nous pourrions aussi avoir ceci pour une des photos de la mer :

« Lune dans le ciel,

Mer calme et ondulante,

Grande sérénité. »

hiroshi sugimoto

Ces photographies qui peuvent exposer le temps qui passe, rappellent des œuvres du photographe japonais Hiroshi Sugimoto. Ses clichés les plus connus représentent des salles de cinéma avec un écran blanc.

 

3F04257Ce côté presque philosophique peut également se rapprocher de messages métaphysiques comme les photos de dolmens de Pentti Sammallahti. Les pierres ne sont pas le centre du cliché mais seulement la base. En effet, le photographe a fait le choix d’immortaliser ces roches mais aussi le ciel qui les surplombe. Ici, nous pourrions peut-être nous rapprocher de l’idée que nous ne sommes presque rien sur Terre, que nous ne sommes que des grains de poussière dans l’immensité de l’Univers. L’érection des roches, de ces constructions, va très rapidement se détériorer. La Colonne sans fin de Brancusi peut amener les mêmes messages et thématiques. Cette colonne à motif à répétition peut ainsi se prolonger mentalement à l’infini mais elle reste infime comparé à ce qui nous entoure.

Les photos qui accompagnent ces dolmens illustrent des hommes et des femmes. Toutes sur un même mur, elle peuvent être comparées à la série des gitans ou de l’exil de Kudelka. Ces clichés en noir et blanc permettent de mettre en avant plein d’émotions sur les visages des personnes immortalisées. Chez Pentti, les hommes et femmes semblent prendre du bon temps en extérieur, discutant ensemble. Une autre photo se concentre sur un pèlerinage en Irlande. Ces hommes qui sortent du brouillard montrent de très nombreuses émotions. L’homme qui est au premier plan exprime sa souffrance de la marche et du froid. Ce qui peut percuter le plus à la vue de ce cliché, ce sont les traits du visage et notamment les rides.

 

Sur le mur opposé, de nombreux paysages dans de grands formats horizontaux. Toutes ces photos montrent de longues étendues de neige dans les steppes de Sibérie ou de Mongolie. Pentti Sammallahti a maîtrisé sa technique à l’argentique au point de pouvoir révéler les nuances de blanc de la neige ambiante.

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© Pentti Sammallahti

Dans une des premières photographies visibles sur le plus grand mur du Parvis se trouvent de grands paysages enneigés. La première image est des plus profondes. La possibilité des lectures est alors infinie. Centrée sur un couple montant des chevaux sur fond d’un désert de neige, nous pourrions avoir ici une référence aux rois mages venant visiter le Christ. Cette interprétation peut être complétée par la présence en arrière-plan sur la gauche d’une chapelle orthodoxe et d’un groupe composé d’un enfant et d’un adulte. Cette lecture religieuse amenant un peu d’espoir contraste avec la vision d’un bâtiment soviétique austère et froid. Cette oppression est soulignée par des bateaux gelés sur place qui bloquent cette pensée dans un temps figé voir obsolète. Des hommes marchant sur le lac gelé essayent alors de fuir vers des maisons sortant du brouillard ambiant.

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© Pentti Sammallahti

Cette vision qui mystifie les contrées froides et austères de la Russie se retrouve également dans une autre photographie. Un silence solennel, paisible apparaît alors au spectateur. Grande étendue de neige qui recouvre un village, ce dernier disparaît de plus en plus dans le brouillard et le blanc. Cette paix est alors troublée par la présence d’un homme rentrant du marché ainsi que d’un petit chien. Pentti Sammallahti utilise énormément cet animal pour dédramatiser le contexte ambiant. Sur une autre photographie, la mise en place des notions de parallélisme et de perspective est poussée à son paroxysme. Des arbres inclinés vers la gauche encadrent un pont qui permet d’accéder au village non loin de là. Une grande étendue de neige cache la présence de la rivière qui est révélée par la construction mais aussi par un homme pêchant non loin de là. Les chiens dans la partie gauche qui se reniflent font sortir de l’ambiance pour donner une touche d’humour et de chaleur dans cet espace beau mais froid.

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© Pentti Sammallahti

Pieter_Bruegel_the_Elder_-_Massacre_of_the_Innocents_-_Google_Art_ProjectLe comique de situation est optimal dans la grande photographie qui se concentre sur un groupe de canidés. Dans cette dernière, le village est plongé dans le silence de la nuit. Des chiens viennent alors animer le tout. Ces derniers sont présentés au niveau d’une motoneige. L’un d’eux se prend pour le chef et est assis sur l’objet humain. Deux de ses comparses lui aboient dessus pour le forcer à descendre tandis qu’un autre s’en va, visiblement dépité par la tournure de la situation. Ces grandes photographie sur fond enneigés peuvent rappeler les toiles de Pieter Brughel du XVIe siècle. Ce dernier, à l’instar de Rubens ou Van Eyck, a permis de glorifier l’École flamande mais aussi a participé à la renommée de l’École d’Anvers.

En opposition avec la magie et l’illusion de la neige, des paysages et des humains ramènent à la réalité. Tout un pan de mur est alors consacré à la figure humaine. Des hommes, des femmes, des enfants sont pris dans des contextes bien particuliers. Le premier souligné est la pauvreté de certains pays. Dans une photographie intitulée Marrakech, toute l’emphase est faite sur la pauvreté de certaines villes du Maroc. Certes, une partie de la population reste dans les centre-villes avec de belles maisons et des immeubles, mais une grande majorité des habitants doit vivre dans la pauvreté. C’est cette réalité des conditions de vie que Pentti Sammallahti a su ici nous montrer, l’envers du décor. Pour accompagner ce cliché, un autre est centré sur les rues vides ou presque. Elles sont, en effet, occupées par des mendiants qui essaient de survivre comme ils le peuvent. Une autre photo rassemble de nombreuses ethnies, rappelant par la même occasion que nous vivons dans un monde plein de diversité, aux cultures et aux couleurs de peau différentes mais que nous restons tout de même égaux et humains.mur cho.jpg

Cette dure réalité est adoucie par une photographie immortalisant un arbre de Katmandou. Lieu très imprégné par la culture bouddhiste, il s’en dégage la paix et la sérénité. En effet, le visuel est très sobre, un homme au pied d’un arbre, ce qui peut faire écho à l’histoire de Bouddha, ce jeune homme qui a prié pendant des jours sous un arbre pour atteindre les portes du Nirvana. Pour rester dans cette thématique de la paix, de la plénitude et du salut, trois clichés viennent compléter le tout. Tous trois centrés sur les thématiques du zen, ils l’abordent selon différents angles. En premier nous avons une photo horizontale qui utilise les codes du jardin sec. En effet, dans un parc où pousse de petits arbres, très certainement des cyprès du Japon, un étang se vide peu à peu de son eau. Il subsiste alors de la vase qui sèche. C’est cette dernière qui va permettre de se visualiser mentalement une grande étendue de pierres, un authentique jardin zen. chinejapon.jpgPour rester dans cette ambiance japonisante, une photo prise à la verticale nous montre une vaste étendue d’eau. Copiant par la composition les estampes japonaises, l’image est fragmentée par les branches irrégulières d’un arbre. Cette asymétrie, essence même de tout objet japonais ou japonisé, est accompagnée par la mention de la nature et des animaux, notamment d’oiseaux avec ici des canards. La dernière photo de ce mur est calquée sur les idées chinoises de symétrie. En effet, ce paysage illustre parfaitement la symétrie axiale avec deux petits rochers placés de part et d’autre d’un troisième beaucoup plus imposant et surmonté d’un arbre. La symétrie centrale est également présentée par deux autres rochers placés toujours selon le même ensemble de pierres. De plus, ce qui choque dans cette image ce sont les tons du noir, du blanc et des gris. Les couleurs donnent alors une impression de marron semblable aux peintures au lavis et à l’encre de Chine. mur2.jpgCette impression peut se trouver sur une autre photographie intitulée Varanasi (Bénarès). Le ciel indien donne l’impression en effet d’être illuminé par le soleil tandis que le reste de la composition reste grise, que ce soit la terre au loin, le vaste étang ou bien les hommes voguant sur des barques. C’est d’ailleurs ces détails qui amènent à ressentir soit la joie d’approcher d’une terre soit l’espoir de voir le soleil briller au-dessus de nos têtes. Couleur est la dernière photographie montrée lors de la visite guidée. À l’image de ses comparses, un grand paysage de montagne est immortalisé. Mais la poésie qui s’en dégage n’a pas le même impact qu’avec les clichés à l’argentique, en noir et blanc. L’interprétation personnelle et émotionnelle est alors freinée par toutes les couleurs. Elle n’en reste pas moins exceptionnelle mais son message est presque insignifiant comparé au reste de l’exposition.

Avec l’oxymore qui sert de titre à cette exposition, Ici au loin permet alors de voyager aux quatre coins du monde, de ressentir toutes sortes d’émotions à travers le regard du photographe. Ainsi, en un seul endroit, au Parvis de Pau, il est possible de voyager de Finlande en Inde et de Russie au Maroc en seulement quelques pas.

Article d’Andres Camps


Pour compléter cet article, vous pouvez lire Ici au loin paru chez Actes Sud ou bien Pentti Sammallahti sorti chez Photo Poche.

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