Tipasa de Maurétanie

« […] Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d’où l’on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. […]

La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais à chaque fois qu’on regarde par une ouverture, c’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres.

La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace »

C’est ainsi qu’Albert Camus décrit le village de Tipasa et ses ruines antiques dans les célèbres Noces à Tipasa publiées en 1938.

Donnant sur la mer Méditerranée, située à quelques kilomètres à l’ouest d’Alger, la ville de Tipasa possède à la fois un site romain et une nécropole punique. Ils ont été classés à l’UNESCO en 1982.

Le site de Tipasa
Vue du site romain de Tipasa © Cyril Preiss

Histoire

Tipasa signifierait « passage » ou « point de passage » en phénicien. Située entre Icosium (Alger) et Iol (Cherchell), la cité protégée par des falaises était devenue un point de relâche des navigateurs phéniciens qui venaient s’y ravitailler en eau mais aussi s’arrêter la nuit.

Elle se développe sous le règne du roi numide Juba II et de Cléopâtre Séléné, l’unique fille d’Antoine et de Cléopâtre VII. Mais en 39 ap. J.-C le fils de Juba II, Ptolémée, est exécuté sur ordre de l’empereur Caligula. Le royaume de Maurétanie est alors annexé à l’empire romain.

En 46 ap. J.-C, le successeur de Caligula, Claude, accorde le droit latin à Tipasa selon Pline l’Ancien. Moins avantageux que le droit romain, il permet aux élites d’obtenir la citoyenneté romaine et accélère ainsi l’assimilation des populations locales.

En effet, environ un siècle plus tard, Tipasa devient une colonie romaineAelia Tipasensis, entre 145 et 150 ap. J.-C. L’agglomération va alors s’accroître considérablement, et atteindre son apogée dans la seconde moitié du IIe siècle ap. J.-C.

C’est le site romain que nous allons vous présenter dans cet article.

Visite du site romain

L’amphithéâtre

L’amphithéâtre est le premier monument que l’on rencontre en entrant dans le parc archéologique de Tipasa.

Il est dédié aux spectacles et notamment ceux de gladiateurs. Née en Italie, cette tradition s’est répandue en Afrique par les armées romaines. Il est notamment possible de remarquer un grand mur qui borde l’arène, ce qui permettait de protéger les spectateurs des bêtes sauvages utilisées dans les spectacles.

Amphithéâtre
L’amphithéâtre © Cyril Preiss

Son plan est celui d’une ellipse dans un rectangle, avec un grand axe de 80 mètres de longueur. Il est encore possible d’apercevoir ses gradins en grande partie détruits, leurs vomitoires, et les deux portes Est et Ouest. De nombreuses bases honorifiques ont été réutilisées en remploi pour le construire. Un petit columbarium fût également retrouvé, et serait soit un réemploi soit un cimetière des gladiateurs tués dans l’arène.

Une des entrées de l'amphithéâtre
Une des entrées de l’amphithéâtre © UNESCO

Enfin il s’agit certainement d’un monument tardif car il empiète sur la cella d’un temple du decumanus.

Les deux temples du decumanus

Entrons maintenant sur le decumanus maximus, un des deux grands axes des villes romaines avec le cardo. Large de 14 mètres il était doté de plusieurs temples et d’un arc monumental à quatre baies, dont on ne conserve plus que les soubassements. Il s’élargissait vers l’est pour former une grande place avec deux temples encore visibles aujourd’hui qui se font face.

Le temple anonyme. Il ne subsiste de ce sanctuaire que le podium et l’escalier menant à la cella. La cour était également ornée d’un triple portique. Si une jambe d’une statue colossale a été retrouvée, la divinité honorée dans ce temple n’a pas été identifiée.

Le nouveau temple
Le nouveau temple © UNESCO

Le nouveau temple. Ce dernier est daté de la fin du IIe siècle ou du début du IIIe siècle ap. J.-C. Comme le temple anonyme il est constitué d’un podium et d’une cour bordée d’un portique.

Il faut désormais rejoindre le cardo qui court jusqu’à la mer Méditerranée en contrebas. Au carrefour du decumanus et du cardo, se trouve le forum.

La basilique et le forum

Dominant la mer, le forum constituait le cœur de la vie romaine. On y prononçait l’oraison funèbre des citoyens importants, on y célébrait des sacrifices grâce aux autels qui s’y trouvaient et les magistrats pouvaient y présider le conseil municipal. Il est constitué d’une place piétonnière entièrement dallée, occupée par des magasins, dont on conserve encore des jarres qui contenaient notamment de l’huile d’olive, mais aussi des bases honorifiques et une basilique.

Vue du cardo de Tipasa
Vue du cardo se jettant dans la mer Méditerranée © Célia Bellache septembre 2017

Sur un plan d’inspiration hellénistique, la basilique était composée de trois nefs. La majorité de son décor a disparu mais on conserve une de ses très belles mosaïques, aujourd’hui déposée au musée de Tipasa. On y distingue trois captifs ce qui permettrait d’affirmer qu’il s’agissait d’un lieu où l’on rendait la justice.

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La mosaïque dits des captifs déposée au musée de Tipasa issue de Sites et monuments antiques de l’Algérie

Les captifs, peut-être des Maures, sont entourés de portraits d’Africains où on pourrait reconnaître des portraits d’habitants de Tipasa, ou la représentation des différentes ethnies pacifiées et désormais assimilées aux Romains.

Elle se situait dans l’abside de la basilique et daterait du IIe siècle ap. J.-C, alors que la ville connaît un essor important.

Pour autant le forum n’est pas uniquement constitué de bâtiments publics, mais aussi d’une des plus belles maisons de la cité antique,

 

 

La villa des fresques

La villa des fresques © Célia Bellache septembre 2017
La villa des fresques et la mosaïque du salon oecus encore en place © Célia Bellache septembre 2017

C’est la découverte de décors muraux sur enduit qui a donné le nom à la maison. La villa des fresques a été construite sur l’emplacement d’une ancienne nécropole, probablement au milieu du IIe siècle ap. J.-C. Elle fût remaniée de nombreuses fois, et c’est un état tardif qui est visible aujourd’hui.

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Plan de la villa des fresques issu de Sites et monuments antiques de l’Algérie p. 57

La maison couvre une superficie de 1000 m2.

On y entre par une porte cochère doublée d’une entrée pour piétons car le portique donne sur le cardo. On arrive ensuite sur une cour intérieure bordée d’un péristyle autour de laquelle s’organise les pièces d’habitation :

  • Un salon oecus qui offre la meilleure vue sur la cour intérieure et possède une belle mosaïque encore visible sur place.
  • Un solarium, en face du salon, qui donnait sur la Méditerranée.
  • Deux salles à manger, triclinia.
  • Trois chambres, cubicula.
  • Et enfin des thermes privés, des celliers…

Il paraît probable que la maison ait reçu un étage. Ainsi, s’il existe plusieurs autres demeures luxueuses à Tipasa, la villa des fresques est une des mieux conservées et montrent l’adoption du modèle architectural romain en Afrique.

 

Après le forum et la villa des fresques, il faut reprendre le decumanus maximus pour rejoindre le nymphée et le théâtre.

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Le decumanus © Cyril Preiss

Le nymphée

Le nymphée est un édifice public qui amène l’eau aux habitants de Tipasa. Il est découvert par l’archéologue Adrien Berbrugger peu avant 1864 sur un terrain appartenant à un colon français, Trémaux. La fontaine constitue l’aboutissement d’un aqueduc qui alimente la ville en eau. Cet aqueduc prend naissance à 9 kilomètres au sud-ouest de Tipasa, près des oueds (rivières) Meurad, Bourkika et Bou Yersen. Le cours de cet aqueduc est en grande partie invisible, car souterrain.

Le nymphée
Le nymphée © Cyril Preiss 01/10/2004

L’eau descendait en cascade, degré par degré, jusqu’au bassin du bas où elle était puisée. Plusieurs éléments de décor de ce nymphée ont été conservés. On peut notamment voir six colonnes, des chapiteaux et des parements. Si dans un premier temps Serge Lancel dans sa monographie, Tipasa de Maurétanie en 1966, supposa que les colonnes et le parement du mur du fond étaient en marbre bleu, il s’agirait plus vraisemblablement de colonnes en calcaire gris indigo et bleuâtre, et de gneiss pour le placage du fond. En effet une fois poli, le gneiss permet d’imiter l’éclat du marbre. Les chapiteaux seraient quant à eux en tuf. Cette hypothèse paraît tout à fait probable car le calcaire, le gneiss et le tuf se trouvent dans les environs de Tipasa. Ils sont de plus beaucoup moins coûteux que le marbre.

Le décor permet de dater le nymphée entre la fin du IIIe et le début du IVe siècle ap. J.-C selon Stéphane Gsell et Pierre Aupert.

Les colonnes sont au nombre de six actuellement, mais Gsell pense qu’il y en avait dix à l’origine. Il y a également deux bases vides, qui devaient recevoir des statues aujourd’hui disparues. Le propriétaire français Trémaux possédait à la fin du XIXe siècle un fragment de statue masculine désormais disparue. De plus, Stéphane Gsell rapporte que le premier fouilleur du nymphée, Berbrugger, racontait avoir retrouvé une « belle statue de marbre blanc » qui avait ensuite été taillée en bénitier. Bien que cette information surprenne, il serait possible qu’il s’agisse de la deuxième statue disparue du nymphée.

Par sa fonction, le nymphée est lié aux divinités aquatiques. Il serait donc possible que les statues les représentaient. Enfin l’ordre des chapiteaux est corinthien selon la règle de Vitruve pour les fontaines.

Ainsi, bien que le nymphée soit fortement abîmé, il est possible de se faire une idée de sa magnificience. Si les matériaux ne sont pas des plus riches (il n’y a pas de marbre par exemple), ses jeux de cascade et sa décoration témoignent d’un grand raffinement.

L’archéologue Pierre Aupert propose une restitution du nymphée en 1974 :

 

 

Le théâtre

Il s’agit du dernier monument du site romain, étant situé à l’extrémité ouest du decumanus et donc à la sortie de la ville antique.

A la différence de l’amphithéâtre qui est un monument d’origine romaine, le théâtre vient des Grecs. S’il est moins bien conservé que le théâtre de Timgad, autre grand site romain algérien, le théâtre de Tipasa comporte encore des gradins, des vomitoires mais aussi les piliers qui supportaient le plancher de la scène.

Théâtre
Le théâtre © Cyril Preiss 1/10/2004

Serge Lancel pense que le théâtre de Tipasa a été influencé par les théâtres grecs où le décor naturel jouait une grande place. En effet il se situe parmi la végétation (cyprès, oliviers…), en retrait de l’agitation du forum.

Conçu pour accueillir 3000 personnes, son plan est composé de trois gradins avec un orchestre semi-circulaire séparé de la scène par un mur de briques auparavant paré de marbre. Une grande partie de ses gradins a été démontée en 1847 pour la fondation de l’hôpital de Marengo destiné aux cholériques.

Conclusion

Bien que sa partie basse ait certainement disparue dans la mer Méditerranée, Tipasa reste un témoignage des tentatives d’assimilation des Africains par les Romains, que ce soit par les monuments, l’architecture ou le décor. Il connaîtra ensuite une occupation punique et chrétienne.

 


Pour visiter Tipasa

Tipasa est composé de trois sites distincts avec une tarification individuelle :

  • Le site archéologique romain que l’article vous a présenté
  • La nécropole punique
  • Le musée archéologique au cœur de la ville

Conseil de visite : Sur la route entre Alger et Tipasa, vous pouvez également vous arrêter pour visiter le mausolée, probablement de Cléopâtre Séléné, dit le Tombeau de la Chrétienne.

 


Bibliographie

AUPERT Pierre, 

Le nymphée de Tipasa et les nymphées « septizonia » nord-africains, Rome : Ecole française de Rome, 1974

BLAS DE ROBLES Jean-Marie et SINTES Claude, 

Sites et monuments antiques de l’Algérie, Aix-en-Provence : Archéologies, 2003

BOUCHENAKI Mounir, 

Cités antiques d’Algérie, Alger : Ministère de l’Information et de la Culture, Collection Art et Culture, 1978

FERRANTI Ferrante, 

Algérie antique, Arles : Actes Sud, 2013

LANCEL Serge, 

Tipasa de Maurétanie, Alger : Direction des Affaires culturelles, 1966

SINTES Claude, 

Algérie antique, catalogue d’exposition (Musée de l’Arles et de la Provence antiques du 26 avril au 17 août 2003), Arles : Editions du Musée de l’Arles et de la Provence antiques, 2003


 

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