Les manga homosexuels (II) : bara, dojinshi et fan service

Comme cela a déjà été mentionné, les manga sont arrivés en France à la fin des années 1990. Le Club Dorothée a été la première émission à créer un véritable engouement pour les anime japonais. Des titres comme Dragon Ball ou encore Ken survivant de l’Enfer ont ainsi pu ainsi faire rêver les plus jeunes qui se sont ensuite tournés vers la version papier pour découvrir ou redécouvrir quelques classiques du genre. Les éditeurs ont alors commencé à commercer les manga. Nous ne ferons pas allusion aux parutions destinées aux filles et aux femmes qui étaient au centre du précédent article

!!! Attention, certaines images peuvent choquer la sensibilité des jeunes lecteurs.bara

Généralement présenté dans un format broché (13 x 17,9 cm), le manga compte entre 150 et 200 pages. Le kodomo est non-genré, adapté aux enfants de moins de 10 ans. Pour les jeunes adolescents il existe le shônen. Il relate des récits d’aventure ou de combat. Il existe également des manga pour un public un peu plus mature et averti comme les seinen souvent psychologiques ou horrifiques. Enfin, les manga dits pour adultes sont les hentai. Nous avons déjà vu ensemble les yaoi et les yuri mais il existe d’autres manga homo-érotiques. Le bara ou manga gay se tourne vers les stéréotypes de l’homo-romance vue par des hommes.

Nous pouvons alors nous interroger sur comment les auteurs utilisent et mettent en avant l’homosexualité masculine.

Muscles et pilosité : la vision fantasmée du gay masculin

C’est une vision totalement opposée à celle des femmes. Les auteurs montrent une homosexualité partant avant tout de l’acte sexuel. Ils vont ainsi orienter le récit de sorte que ce dernier tourne autour du plaisir charnel. Les codes de représentation diffèrent de l’éphèbe, idéal de beauté féminin.

Dans les années 2000, de nouveaux styles de représentation que l’on appelle « Men’s love » font leur apparition, mettant en avant des personnages du même âge que ceux dessinés dans les BL (Boy’s Love) mais avec une musculature bien prononcée. Certaines auteures vont de plus en plus se servir des codes du bara pour élargir la vision du yaoi tel que le public le connait. En effet, des mangaka comme Sakira vont viriliser les frêles éphèbes en leur ajoutant de la pilosité ou encore de la musculature. Ces derniers auront toujours un visage angélique mais le reste du corps sera à l’image des hommes tels qu’ils sont représentés dans les bara.bl muscléLa mise en situation va également être modifiée. Il sera alors plus rare de voir une grande interaction entre les deux hommes pour faire évoluer leur sentiments. Ici, l’acte d’aimer est généralement le moment où les deux hommes s’avouent leur attirance, soit juste avant, soit pendant l’acte sexuel qui sert de point central pour ces histoires. L’idylle se résume alors au rougissement des personnages ainsi qu’à quelques gestes permettant le contact entre eux. Des titres comme Ore tachi no kijou jitai !! utilisent et conjuguent les aspects du yaoi classique et du bara pour donner un récit à la fois humoristiqueet érotique. L’auteure Sakira va même jusqu’à combiner des personnages frêles aux personnages musclés qui caractérisent son œuvre. Elle va alors jouer sur le personnage qui sera le pénétrant en faisant en sorte de mettre en avant les personnages les plus minces. Ceci est le cas dans Ore no ushiro ni tatsuna !! ainsi que dans Bousou kareshi (Wild boyfriend). Cette auteure ainsi que d’autres comme Tamaki Kirishima ou bien Owal réinventent les codes du yaoi pour lui donner une nouvelle dimension et ainsi toucher un plus large public. En ajoutant des traits plus virils à ses personnages, il est alors possible de se rapprocher du milieu LGBTQ+ et surtout du public homosexuel.

Contrairement aux multiples bishônen qui illustrent les hommes homosexuels dans les diverses revues et images produites par limaginaire des femmes, les hommes vont avoir une vision totalement différente des gays. Ces histoires sont publiées dans des anthologies ainsi que dans des revues spécialisées dans la publication de manga gay. Les corps ne sont plus graciles et imberbes comme le montrent les BL mais beaucoup plus musclés, allant au-delà de la représentation très virile des manga de sport ou d’aventure. Ces derniers présentent des protagonistes masculins avec une musculature plutôt développée mais qui restent imberbes et fins.

bara 2
Matsuoka et « Sempai » de The Protege

Le bara [Terme qui signifie initialement « rose » en japonais, qui est lié à l’homosexualité depuis le livre Bara-kei / killed by roses de Yukio Mishima] va parfois exagérer les muscles et va aussi présenter une grande pilosité ainsi que des personnages bien en chair, on parle alors de bear. Le terme bara va peu à peu se répandre avec l’apparition de revues comme Barazoku qui débute sa publication en 1971. Il s’agit d’un magazine gay qui va mélanger images, photographies, illustrations et manga. D’autres revues comme le Sabu qui présente des jeunes hommes gros, des machos ainsi que du sado-masochisme ou l’Adon qui se spécialise dans les éphèbes virilisés, mettent en avant une variété dans la production bara. Il en existe bien d’autres, certains se spécialisant dans les hommes âgés, d’autres sur les hommes plus massifs. Certaines revues se sont spécialisées dans la bande dessinée comme P-Nuts ou encore Parade. Mais c’est également parce que ces magazines ou ces anthologies étaient assez proches de livres à la vente que les tanbôkon, les recueils d’artistes, ont mis du temps à être publiés. C’est en 1990 que les premiers livres de Gengoroh Tagame, seul artiste bara à avoir été publié en France, ont été édités au Japon. En France, le bara est connu comme un « manga pornographique gay sado-maso », ce qui n’est pas entièrement vrai puisqu’il s’agit plus du style de l’artiste, et qu’il faut prendre en considération le public visé ainsi que la mode japonaise.

En plus du corps particulièrement musclé des personnages, le bara montre beaucoup de scènes de sexe explicites usant parfois de SM ou d’autres fétichismes particuliers. Cette tendance est particulièrement présente dans les manga gays des années 1990. L’humour, la tendresse ou la romance peuvent aussi se retrouver chez certains mangaka. Mais les scènes de sexes restent primordiales, c’est pourquoi le fantasme est au centre de l’histoire.

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Momotarou et Saru de Otogibanashi Momotarou

Les pénis sont alors surdimensionnés, les hommes ne souffrent jamais d’aucun problème durant l’acte, les éjaculations sont phénoménales et le préservatif est inexistant (Des auteurs comme Kazuhide Ichikawa peuvent rappeler d’utiliser le préservatif dans un encadré à part de l’histoire, mais ce dernier ne sera pas physiquement présent ou mentionné dans le récit).

Gengoroh Tagame ainsi que de nombreux dôshijika vont utiliser ces codes de représentations masculines dans leurs œuvres. Pour ce qui est des auteurs de bara qui possèdent une certaine réputation en France, il n’y en a qu’un. Gengoroh Tagame est un mangaka qui produit énormément de manga au Japon mais seulement quelques titres ont réussi à dépasser les frontières. Six de ses œuvres ont été traduites et publiées : cinq chez H&O éditions qui se spécialise dans la presse gay ainsi qu’un chez l’éditeur Akata. Si les titres parus chez H&O montrent beaucoup de sexe, de corps musclés poilus ou non, d’hommes bien en chair et des scènes violentes ou de SM, le titre édité chez Akata est une idylle beaucoup plus proche du yaoi traditionnel.

Ainsi nous allons avoir deux visions de l’art de Gengoroh Tagame : la première peut être illustrée avec son manga Virtus qui met en scène Gaius et Crescent, deux gladiateurs, dans une relation amour / haine contée dans un cadre historique bien familier des européens, la Rome Antique. La deuxième vision, beaucoup plus tirée sur l’amour pur et les sentiments, se retrouve dans Le mari de mon frèreet va narrer la vie de deux hommes ainsi que de la fille d’un des protagonistes. Toute une thématique sur l’homoparentalité et l’acceptation est alors bien exploitée ; ce qui rend ce titre assez incongru en France, ce n’est pas son message social des plus intéressants mais bien son éditeur. En effet, en licenciant Gengoroh Tagame, Akata est la première maison d’édition tout public à offrir un titre purement gay et qui a eu un succès énorme lors de sa parution française. Il s’agit peut-être ici du début de la reconnaissance du manga gay en France.

Fanfictions et  Dôjinshi : un lien avec le fan service

Les auteurs ont souvent et par divers moyens essayé d’attirer le plus de lecteurs possibles. Pour ce faire, ils doivent donc se demander ce que veulent les fans et ensuite essayer de coller aux mieux à leur attentes et exigences. Le fan service entre alors en jeu. Il peut s’agir de faire un personnage beau pour combler le public féminin ou bien donner un corps très viril dont raffole le public masculin.

Cette vision est arrivée en France avec l’exemple de Saint Seiya (Les chevaliers du Zodiaque en français)présentant des personnages comme Shun ou Hyoga comme de beaux garçons et ce pour un public à majorité masculin. Il y a donc un contraste qui se fait entre le visage du personnage et le reste du corps virilisé. Beaucoup d’autres manga dits pour garçons suivent cet exemple. Nous pouvons citer Kuroko no BasukeShokugeki no Soma, Bleach, All Out et bien d’autres shônen.

Mais des fans qui ne sont pas satisfaits de la tournure que prend l’histoire ou qui veulent simplement montrer une autre vision que celle de l’auteur peuvent aussi créer leurs propres histoires. Il s’agit de ce que nous appelons les fanfictions. Ces dernières peuvent soit être textuelles soient dessinées. La première est alors nommée fanfiction slash tandis que la seconde est une des parties des dôjinshi. Si vous avez lu le précédent article sur les manga homosexuels, vous avez peut-être retenu la notion de seme/uke ou pénétrant/pénétré. Beaucoup de fanfictions utilisent cette différenciation lors de leur récits. Les fans peuvent ainsi montrer les pairing ou les ship mais aussi la position qu’ils voudraient voir de leurs personnages préférés. Ces ouvrages peuvent soit être lus via des sites spécialisés, soit vendus lors de conventions comme le Comiket ou la Y/Con. 

À côté des textes viennent les dôjinshi. Ces derniers sont l’oeuvre de fan homme ou femme qui vont ensuite soit travailler les traits graciles de leurs personnages, soit leur donner des corps musculeux. Au sens large, le dôjinshi rassemble sous la même étiquette des ouvrages inspirés d’œuvres préexistantes et des créations personnelles n’étant pas éditées de manière professionnelle. Des artistes comme Mazjojo, appelés dôjinshika, vont exploiter le côté très beau garçon musculeux à l’image des « BL musclés » décrits précédemment.

D’autres comme Meisho Hanten ou D-raw 2 vont incorporer de l’humour pour donner de la profondeur aux personnages et les rendre plus attachant tout en complexifiant les relations entre les personnages. Ces derniers financent eux même leur travaux et les vendent également lors de salons comme le Comiket ou la Y/Con en France. Signifiant littéralement « amateur », le dôjinshi à l’instar des fanfictions est un moyen de se faire reconnaître et parfois avoir le droit de publier dans un magazine officiel.

Les mangaka hommes se focalisent beaucoup plus sur des physiques virils. Lorsqu’ils abordent l’homosexualité, ce qui en ressort le plus est l’acte charnel entre deux hommes. Le fantasme des muscles résume assez bien l’idée de l’homme idéal de certaines personnes. Les fans peuvent avoir une certaine importance dans le récit. Si ces derniers ne sont pas satisfaits ils peuvent même faire leur propre histoire à partir de ce qui existe déjà. L’imaginaire n’a alors plus de limites.

Mais nous pouvons nous demander si cela ne va pas faire naître des œuvres à la morale douteuse ou bien déstabilisante, voire choquante ou obscène, comme le montrent ces deux couvertures !

Article écrit par Andres Camps

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