Détenues. Bettina Rheims à la Sainte Chapelle de Vincennes

Le château de Vincennes renoue depuis quelques semaines avec son passé de prison en accueillant Détenues, une exposition de la photographe Bettina Rheims. Dans la nef de la Sainte Chapelle se déploie en deux rangées, dans des structures métalliques, une cinquantaine de portraits. Sans contexte, en regardant rapidement, on pourrait croire à des portraits de femmes comme toutes les autres. Puis on remarque la tristesse, on lit l’enfermement dans les yeux. Ces femmes ce sont des prisonnières françaises, des femmes que l’on oublie trop souvent et à qui Bettina Rheims rend leur image.

Détenues est un projet que la photographe porte depuis 2014 et qui connaît cette année sa première exposition consacrée. A l’origine de la série ; son ami Robert Badinter, qui signe la préface du livre accompagnant l’exposition. Suivant ses conseils, elle écrit à l’administration pénitentiaire sans trop savoir encore ce qu’elle va pouvoir produire comme photographies.

Elle a donc une première idée, simple :
« Je me suis dit qu’après avoir passé ma vie à enfermer des femmes, il me fallait aller voir ce que c’est d’être véritablement enfermée ».

Elvira et Lagdar, Novembre 2014, Roanne Bettina Rheims Xippas
Elvira et Lagdar, Novembre 2014, Roanne © Bettina Rheims / Xippas

Puis elle prépare sa venue. Elle lit des blogs d’anciennes détenues, elle regarde des documentaires. Et elle se rend compte qu’une des choses les plus difficiles à vivre en prison c’est la perte de visibilité. Personne ne regarde une femme en prison, et elles mêmes ne se voient plus. Bettina Rheims pense ainsi pouvoir offrir à ces femmes leur image et par là leur redonner une certaine estime d’elle même. Ce serait aussi l’occasion  d’une « fenêtre de liberté » dans leur quotidien difficile et répétitif.

Elle rencontre ainsi les femmes de trois maisons d’arrêts (Lyon-Corbas, Poitiers-Vivonne et Roanne) et d’un centre de détention (Rennes). Les refus sont plus nombreux que les volontaires. Pourquoi une artiste ayant photographié Madonna et Jacques Chirac s’intéresserait à elles ? La méfiance est évidemment la première réaction. Et puis il faut du courage pour accepter d’avoir son portrait indéfiniment accolé au titre de « détenues ».

Fragment Detenues Bettina Rheims
Un des fragments présentés dans l’exposition.

Mais certaines acceptent, et après validation par le juge les prises de vue peuvent commencer. Bettina Rheims passent environ une heure avec chacune d’elles. Elles lui racontent leurshistoires, trop souvent bouleversantes. Marquée par ces récits la photographe décide de les enregistrer et de les retranscrire sous forme de fragments dans l’exposition mais aussi dans le livre. Ce n’est pas la peine de chercher à retrouver la femme qui parle, Bettina Rheims a pris le soin de les mélanger pour les anonymiser.

Un hiver aura été nécessaire pour photographier plus de 60 femmes. Bettina Rheims leur envoie leurs portraits par courrier et reçoit quelques retours.

« On ne sourit pas »

Bien que la photographe leur ait donné la possibilité de se faire coiffer, maquiller et habiller, certaines ont refusé : se faire belle c’est pour quand on est heureuse. Ces portraits posés, parfois maladroitement, transmettent des émotions vraies. Elles sont sensibles dans le regard et dans l’attitude. On ne tend pas au pathétisme, ces femmes sont fortes et fragiles à la fois, magnifiés par la scénographie qui leur crée comme des autels dans des petites chapelles.

Une publication partagée par Florilèges (@florilegeseclou) le On retrouve dans tous les travaux de Bettina Rheims cette volonté de montrer des émotions réelles. Son œuvre est faite de mise en scène et de fiction mais elle transmet toujours quelque chose des sentiments réels des modèles, du moment de la prise de vue. Elle recherche un certain lâcher prise qu’elle trouve plus facilement chez les modèles non professionnels. On l’observe chez certaines détenues dont les  portraits sont d’une grande force.

Bettina Rheims est une photographe des femmes. Elle explique sa préférence pour les femmes par sa meilleure compréhension d’elles ; il y a plus de complicité. Mais elle ne se complet pas dans une aisance avec les modèles. Elle s’attaque souvent à des mondes qui lui sont complètement inconnus. Des univers qui l’interrogent et lui font peur ; et qu’elle apprivoise par la photographie. La prison a été l’un d’eux, mais aussi le monde du strip-tease (en 1978), des transsexuels et des androgynes (Modern lover en 1989 – 90, Kim en 1994) ou encore de l’étranger (Shangaï en 2002).

Modern Lovers Bettina Rheims
Martine, Londres, 1989 Série « Modern Lovers »

Détenues peut paraître assez différente des autres séries de Bettina Rheims. Interrogée sur ce point elle met en avant que l’on y retrouve une même préoccupation de l’autre. La photographe et les modèles ont construits ensemble le projet, en s’interrogeant notamment sur la notion de féminité.

On peut aussi noter l’aspect « engagé » de cette série qui met en avant les 4% de la population carcérale que l’on ne veut pas voir. Sans être un manifeste pour ces personnes, on retrouvait une démarche similaire avec Modern Lovers ou un travail sur les aveugles (en 1992).

Monica-Bellucci-1995-Paris-@Bettina-Rheims-1
Monica Bellucci, 1995, Paris, Bettina Rheims

Les images les plus connues de Bettina Rheims paraissent pourtant fort éloignéesde cet univers sobre (on pense en particulier aux portraits de stars, aux pubs ou à la série Maison Close, 1990 – 92). On se trouve face à des portraits assez simples, sur fond blanc, parfaitement réalisés, qui contrastent avec l’exubérance de ces autres photographies.

Pour Détenues elle a crée une sobre ambiance de studio. Pas pour cacher le contexte mais pour exacerber les sentiments des modèles, qui témoignent à eux seuls de l’enfermement. Ce qui l’importe c’est simplifier le décor pour se concentrer sur les regards et les corps. Et ce n’est pas la première fois qu’elle utilise un dispositif pareil : on l’observe dans les séries précédemment citées mais aussi dans la récente série Naked Wars sur les FEMEN (2017).

Le Centre des Monuments Nationaux réussie avec cette exposition une belle association entre l’histoire du lieu et des problématiques contemporaines. La série produite par Bettina Rheims est très touchante par son propos et la force des portraits mêlés aux fragments de vie. Peut-on espérer qu’elle lance des débats sur les conditions de détention en France ? Ce serait profitable mais le discours n’est peut être pas assez orienté sur ce point. Cependant on hésite pas à aller contempler et méditer sur ces images, ainsi qu’à profiter du beau château de Vincennes en cette fin d’hiver !
PS : Profitez du mauvais temps, Bettina Rheims préfère cet éclairage pour admirer ses photographies…
affiche Bettina Rheims

Une exposition ouverte jusqu’au 30 avril à la Sainte Chapelle de Vincennes. Puis au château de Cadillac (Gironde) du 1er juin au 4 septembre.

Retrouvez d’ailleurs le week-end du 30 juin et 1er juillet des médiations d’élèves de l’École du Louvre dans l’exposition.

A lire, voir, écouter :

Détenues, Texte de Nadeije Laneyrie-Dagen. Photographies de Bettina Rheims, Collection Blanche, Gallimard, 2018

L’émission La Grande Table (France Culture) du 9 février 2018 consacrée à l’exposition.

La page du site du Centre des Monuments Nationaux à propos de l’exposition (infos pratiques, présentation, interview).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s