Isle of Dogs, ou l’Enchantement de la Technologie

À l’âge de onze ans, l’anthropologue Alfred Gell visita la cathédrale de Salisbury. Peu impressionné par le gothique monumental, il ne mémorisa absolument pas l’édifice. Ce qu’il retint par contre fut une maquette de l’édifice, faite en allumettes (voilà quelqu’un qui se serait entendu avec François Pignon du Dîner de cons). Ce qui le fascinait était d’imaginer le nombre d’heures passées à réaliser cet objet, la dextérité qui avait dû être déployée. En y repensant adulte, il reconnut dans cette fascination un concept qu’il nommera l’Enchantement de la Technologie : l’idée d’imaginer derrière une peinture, une sculpture, une chaise ou un film la quantité de travail déployé, sa complexité est ce qui donne au sujet son pouvoir, sa « magie ».[1]  De façon similaire, en connaissant la quantité phénoménale de travail qu’une seule scène, qu’un seul plan de Isle of Dogs a requis, le nouveau film de Wes Anderson possède-t-il cette magie, cet enchantement ?[2]

1

Qu’en est-il tout d’abord du fond ? Le film s’ouvre en se plaçant devant un temple à la gloire des chats. Ironiquement, un chien apparaît et nous présente une légende, celle de la « cat-loving » dynastie Kobayashi qui, voulant éliminer leur ennemi canin, fut finalement défaite par ces derniers. Présenté sous forme de fresque, le conte est coupé court. Retour à la réalité. Nous ne sommes plus dans un passé rêvé mais dans un présent dystopique. A cause d’une épidémie de grippe canine, il est décrété par le maire Kobayashi que les chiens seront tous bannis de la ville de Megasaki; ils sont alors jetés sur l’île aux déchets. Pour faire office de symbole, le premier chien à être déporté est Spots, celui du neveu du maire, Atari Kobayashi. 6 mois plus tard, Atari part à la recherche de son chien. Malgré une intrigue très simple, le film est le récit d’une longue quête, fastidieuse et périlleuse servant de prétexte à explorer l’île et ses habitants.

2

Ce qui frappe d’abord est la dichotomie naturellement créée entre la ville et l’île. Alors que l’île est censée être une prison, c’est cet environnement ouvert que l’on explore, que les champs de caméra sont les plus grands, où le mouvement est mis en avant. La ville, elle, se résume à certaines localisations précises, fermées, filmées en plan fixes et serrés. Alors que les chiens sont présentés comme les prisonniers, il se peut que ce soit finalement les habitants qui se soient emprisonnés dans leur ville. Ainsi on peut voir dans ce renversement de valeur, où la prison est finalement synonyme de liberté, une idéologie presque révolutionnaire qui se retrouve dans chaque élément du film: en présentant les scientifiques comme voix de raison, il dénonce les climato-sceptiques ; en faisant gagner les étudiants, il s’élève contre le pouvoir traditionnel ; en faisant diriger l’histoire par les chiens, il fait des humains des étrangers face à leur propre monde.

3

10

Chaque chien agit comme métonymie pour la population de l’île : entre individualisme mélancolique et communautarisme libertaire, chaque chien est face à un dilemme: une famille aimante dans cette ville-prison ou un état sauvage, en meute, permettant toute liberté sur cette île-déchet ? Dans chacune de leurs actions se retrouve le regret, le regret d’un passé perdu, différent pour chacun certes, mais menant pour tous à un seul endroit (la Ville) et à une seule personne (leur maître/maîtresse). Ce tiraillement entre domestique et sauvage était déjà un thème exploré dans Fantastic Mr. Fox. Alors que Mr Fox essayait de mener une vie normale (lisez humaine), il est rattrapé par sa nature d’animal sauvage et fini par entraîner tout le village avec lui dans ce retour au primitif, primitif qui les fait pourtant triompher des humains.

5.jpg

Ces chiens, parce qu’ils sont des marionnettes, sont paradoxalement le parfait réceptacle pour le jeu des acteurs leur donnant voix. Que ce soit Jeff Goldblum, Brian Cranston, Tilda Swinton, Harvey Keitel ou le toujours présent Bill Murray, les acteurs et actrices, libres, posent leur voix avec brio. Les chiens sont d’ailleurs les seuls, hormis quelques humains, à parler anglais (ou français). Bien que nous soyons constamment rappelés que Chief, Rex ou Spots sont des chiens, tout est fait pour les rendre humains. Plus Humain que les Humains.

Seules Tracy, l’étudiante américaine à qui Greta Gerwig prête sa voix, et la traductrice, à qui la voix cynique de Frances McDorman donne de l’impact, parlent en anglais. Le reste des humains est joué par des japonais. La figure d’Atari, une nouvelle fois jeune garçon orphelin, figure récurrente depuis Moonrise Kingdom, semble bien plus âgé qu’il ne l’est. Sa fâcheuse tendance à s’enfoncer des barres de fer dans la tête semble être l’explication pour les chiens, mais en apprenant ce qui lui est arrivé, nous comprenons pourquoi (no spoil). Encore une fois, c’est cette période entre l’enfance et l’adolescence que Wes Anderson explore. Lui donnant cet aspect d’âge d’or où l’on comprend tout, où l’on tente tout, mais où l’on n’est tenu responsable de rien.

6
Mention spéciale à Yoko Ono qui donne sa voix à un personnage nommé…Yoko Ono

Isle of Dogs ne présente pas le Japon, mais un Japon, celui de Wes Anderson. Il présente sa réalité et non pas la réalité. Toute la culture visuelle présentée est le résultat d’une imagination fantasmée de la culture nippone (ce qui pourrait expliquer les accusations d’appropriation culturelle). Vraie encyclopédie, le film présente de si nombreuses références que celles-ci finissent par ne plus se remarquer. Il y a d’abord bien sûr cette dimension post-apocalyptique, puisant dans Godzilla et les films de monstres japonais des années 1950, que l’on retrouve dans la décharge, le volcan, la maladie. De nombreuses références au cinéma Japonais, avec Akira Kurosawa et son Vivre dans la Peur, ou même hollywoodien, avec une très forte ressemblance du laboratoire avec le vaisseau de 2001 : l’Odyssée de l’espace.[3]

7
Vivre dans la Peur (Ikimono no kiroku), Akira Kurosawa, 1955

Anderson reconnaît aussi The Plague Dogs, dessin animé de Martin Rosen, comme l’une des principales sources d’inspiration. On y retrouve notamment ce thème de chiens chassés jusqu’à la mort. Cette réalité imagée fait aussi référence à l’histoire visuelle du Japon, avec des références évidentes à Hokusai et Hiroshige, ou même du monde, des illustrations de manuels d’anatomie aux affiches totalitaires.
Un véritable condensé de signes de l’imaginaire collectif permettant aux spectateurs de se lier instantanément à l’atmosphère. Si aucun élément narratif ne laisse entendre pourquoi le film se passe au Japon, il ne reste alors que l’hypothèse d’une fascination qui se veut sincère d’un réalisateur pour un pays.

8
The Plague Dogs, Martin Rosen, 1982

Cette fascination, dans son aspect stylistique, est rendue dans une esthétique tellement Andersonienne qu’elle devient parfois presque caricaturale. Symétrie maladive, caméra fixe, travelling, palette de couleurs cohérente, tirant sur le jaune. Tous les éléments sont présents et poussés à leur maximum ; Wes Anderson tire le plus possible avantage du médium. En posant un humour simple mais « poilant » (cf. Oracle et ses capacités de médium), le timing est le chef d’orchestre. Il est fait de silences, de temps morts, d’onomatopées. Ce même timing qui, dans le stop-motion, régit tout et doit être maîtrisé à la perfection pour achever l’effet voulu. Ce même timing qui rend chaque scène vivante, vibrante et plus que tout, réelle.

Et c’est peut-être l’impression qui reste à la fin de ce film : le réalisme ; mais un réalisme dual. Il est d’abord esthétique, symbolique, sentimental. L’animation du pelage, ondulant face au vent, de chaque expression, humanisant les chiens plus que les hommes ne le sont, de chaque élément du paysage, montrant un monde en constante évolution, a pour but de créer un univers réel, rappelant notre propre monde. Mais le réalisme prime dans le constant rappel que ce que l’on voit est avant tout de l’animation. En effet, les marionnettes, que ce soit les chiens ou la traductrice, brisent le quatrième mur en s’adressant directement à nous. Nous savons que nous voyons des marionnettes, mais nous sommes fascinés par ce qu’elles ont de réel, d’animé.

9

Et c’est pour cela que Wes Anderson ne cherche pas à ce que son animation soit la plus moderne possible : il n’essaye pas de l’effacer, mais de la montrer pour qu’à chaque moment, nous soyons fascinés par leur animation, pour qu’à chaque moment, nous imaginions le travail derrière, les deux ans de tournage. Tout comme nous témoignons de la longue quête d’Atari, le réalisateur veut que l’on témoigne de sa longue quête que fut ce film. Nous sommes à la fin émerveillés, sujet à cet Enchantement de la Technologie

4


[1] Alfred Gell, ‘The Technology of Enchantment and the Enchantment of Technology’, dans Anthropology, Art and Aesthetics, eds Jeremy Coote and Anthony Sheldon (Oxford, 1992) p. 40-66

[2] https://www.youtube.com/watch?v=xCBOiaJEoFw
https://www.youtube.com/watch?v=v-6Fz5F-6XE

[3] Wes Anderson reconnait cette influence de Kurosawa dans une interview pour les Cahiers du Cinema

 

2 commentaires sur “Isle of Dogs, ou l’Enchantement de la Technologie

  1. Très intéressant comme angle d’approche. Je m’y reconnais totalement tellement j’ai passé mon temps à me dire « wouua ça a du prendre des heures de faire ces mouvements » !

    PS : ce thème WordPress me dit quelque chose (le monde des thèmes gratuits de qualité est petit 😉 )

    J'aime

  2. Chouette chronique. On peut ajouter qu’Anderson emprunte aussi à Kurosawa non seulement le visage de Toshiro Mifune (le maire), mais aussi la musique des Sept Samouraïs (que l’on entend deux fois) et celle de L’Ange Ivre.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s