Kupka ou rendre son printemps moderne

Cela faisait plus de quarante ans que Kupka n’avait pas eu une exposition qui lui était consacrée. Erreur désormais réparée avec la retrospective de son Oeuvre qui se tient jusque fin juillet au Grand Palais. En préparation depuis 2013, il s’agit d’une collaboration entre le Centre Pompidou de Paris, la Národni Galerie v Praze de Prague et l’Ateneum Art Museum d’Helsinki. Elle sera donc itinérante jusqu’en mai 2019 en commençant son périple à Paris. Cette exposition s’annonçait prometteuse par son sujet. En effet, Kupka est un artiste complexe qui a vogué entre les courants et les périodes tout en restant plutôt discret. Il a produit tout au long de sa carrière entre 350 et 400 œuvres et aujourd’hui un peu plus de 200 sont exposées lors de cette rétrospective. Les techniques sont aussi diverses que les sujets touchés, permettant de comprendre un pan de l’Histoire de l’Art entre le symbolisme de la fin du XIXe siècle et l’abstraction des années 1950.

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Jazz-Hot numéro 1, 1935

František Kupka, en quelques dates et mots, est né en 1871 en Bohême Orientale et est décédé en 1957 en France, plus précisément à Puteaux. Entre-temps, il commence à étudier à Prague puis à Vienne tout en faisant des petits jobs, notamment médium, pour gagner sa vie. Il arrive à Paris en 1896 et travaille comme dessinateur satirique pour plusieurs journaux. Il participe à l’Exposition Universelle de 1900 dans la section autrichienne, asseyant pour de bon sa notoriété internationale. Il commence la peinture en 1905 et expose aussi bien dans des galeries qu’au sein de Salons comme en 1907 au Salon des Indépendants, même s’il n’aime pas cet exercice de peur d’être copié. Il s’engagea auprès de la Légion Étrangère lors de la Première Guerre Mondiale mais sa santé ne lui permet de servir qu’un an. Plus tard, il travaillera pour le corps artistique de l’armée tchécoslovaque. C’est un artiste complet, curieux de tout et aimant la lecture au point qu’il pensait avoir trop lu et pas assez vécu.img_2084

L’exposition se divise en cinq parties : ses débuts où il cherchait sa voie, le nouveau départ qu’il a pris, ses inventions puis ses synthèses et enfin son dernier renouveau. Une scénographie réussie et non surchargée est proposée avec des murs blancs, une belle hauteur sous plafond pour certaines salles et des couleurs noirs pour les transitions. Les grandes expositions peuvent être complexes à suivre, surtout quand l’abstraction entre en jeu. Genre de l’art souvent moqué, il est difficile de comprendre en profondeur les souhaits de l’artiste. Ici, le parcours est bien dosé avec des éléments permettant une remise en contexte comme par le biais d’archives aussi bien filmées que papiers. On entre dans la vie de l’artiste et dans son intimité.

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Autoportrait, 1905.

Tout de Kupka est présent, autant ses grandes œuvres emblématiques que des essais ou des documents d’archives. L’objectif était de faire un événement le plus complet possible et il a été atteint. Le visiteur est accueilli par un Autoportrait de 1905 car pour Pierre Brullé, un des trois commissaires de l’exposition, ce type de portrait est une « manière de le suivre dans sa manière d’être ». Cette introduction est complétée par deux portraits de sa femme, illustrant le sous-titre de l’exposition « Pionnier de l’abstraction », terme employé par le magazine américain Vogue dans un article consacré à l’artiste en 1952. Un passage en douceur pour l’oeil qui sera présent tout au long du parcours. En effet, les œuvres s’enchaînent sans heurts même s’il y a des ruptures artistiques dans sa carrière avec les influences des nombreux courants artistiques qui se développaient parallèlement. Certains critiques le comparent à d’autres artistes. Par exemple, lorsque Kupka travaillait sur le thème des Gigolettes, il a été blessé par le fait d’être mis sur la même onde que Van Dongen car pour lui, ils étaient tous deux totalement différents.

En France, il resta une partie de sa vie à Puteaux. Avec d’autres artistes, il loue au 7 rue Lemaître une maison avec jardin. Cet endroit verra passer aussi bien Delaunay que Léger ou Picabia. Y naît le « Groupe de Puteaux » mais Kupka restera à part de ce tumulte, voulant être indépendant. C’est lors de cette période qu’il penche de plus en plus vers un art non figuratif. En effet, il observe longuement la fille de sa femme jouant au ballon pour comprendre et décomposer le mouvement. Les dessins qui en ressortent seront à l’origine de sa première oeuvre non-figurative qui sera exposée au Salon d’Automne de 1912. Pour lui, la peinture abstraite est un état extrême de simplification où il ne reste que les éléments essentiels de la pensée.

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La Cathédrale, 1912

Il est influencé par divers domaines, aussi bien la musique que l’architecture. Parfois, il explicite sa source dans le titre donné. Ceci peut-être une aide à la compréhension pour le visiteur. C’est le cas pour Motif Hindou de 1919 qui est inspiré de l’architecture des temples cambodgiens ou La cathédrale de 1912 qui puise son inspiration dans les vitraux.

« Dans une machine, une presse rotative par exemple, il y a les mêmes éléments que dans une cathédrale gothique, les verticales, horizontales et les cercles y dominent dans les deux, c’est l’ordonnance qui n’est pas la même. » Kupka in Manuscrit, vers 1928.

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Eudia, 1933

Le dessin a une place primordiale avec les caricatures qu’il créé pour de nombreux journaux parisiens, mettant son talent au service de ses convictions personnelles et politiques. C’est alors un art figuratif qui est présent dans sa période symboliste mais qui s’estompe petit à petit au fil des années pour donner un art pleinement abstrait. Cependant, Kupka est un intellectuel et a aidé à la traduction de Du spirituel dans l’Art de Kandinsky en langue française. Il a aussi écrit des essais et en 1913 il affirme que « l’art est essentiellement morphique » et que l’arabesque est la seule représentation artistique qui existera de tout temps. Il vendait assez peu ses œuvres et retravaillait ses tableaux dans son atelier. Chaque oeuvre peut donc être reprise et repensée. L’art n’a alors pas de limite de réflexion.

img_2080En quelques phrases, cette exposition printanière du Grand Palais est à ne pas manquer. Aussi bien pour l’artiste mis en lumière qui est un de ces génies méconnus du grand public que pour la scénographie. Les espaces sont clairs et lisibles, les oeuvres se répondent et jouent entre elles. Malgré un nombre de salles plutôt conséquent, la fatigue ne se fait pas trop sentir. Il y a toujours un petit élément qui vient remettre un coup de fouet, autant une couleur accentuée dans une salle qu’un dispositif de médiation. Les cartels développés aident sur certaines oeuvres mais laissent quand même l’esprit vagabonder pour qu’il puisse s’imprégner de la mélodie des couleurs.

C’est donc une balade lumineuse et rêveuse où se mêlent des thématiques plus sérieuses et sociétales. Cette exposition est encore une preuve que l’art est plus profond que ce qu’il peut laisser penser au premier abord, qu’il sert à délivrer un message et non pas seulement à être esthétique.

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Le rouge à lèvres et Le rouge à lèvres numéro II

 


Pour plus d’informations : affiche_kupka_sanslogo

Exposition Kupka, pionnier de l’abstraction – 21/03 – 30/07/18

Grand Palais, galeries nationales, avenue Winston Churchill, 75008 Paris

Ouvert du mercredi au lundi de 10h à 20h + nocturne le mercredi jusqu’à 22h.
Fermeture hebdomadaire le mardi
Fermeture exceptionnelle le samedi 14 juillet.
Plein tarif : 14 €
Tarif réduit : 10 €
Gratuit pour les jeunes de 16 à 25 ans inclus, sans billet ni réservation, les mercredis 4 avril, 2 mai, 6 juin et 4 juillet, entre 19h et 22h (dernière entrée 21h)
Dans le cadre de la nuit des musées, l’exposition sera ouverte et gratuite à partir de 20h le samedi 19 mai 2018 (entrée jusqu’à minuit – fermeture à 1h)

https://www.grandpalais.fr/fr/evenement/kupka

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