L’estampe de paysage : les cas de Hokusai et Hiroshige

Les estampes japonaises ont été rendues célèbres en Occident par l’intermédiaire d’artistes comme Van Gogh ou Gauguin. Mais cet art lithographique a surtout été popularisé au Japon dès l’époque Edo. Les changements politiques tels que le shogunat Tokugawa ont profondément modifié les hiérarchies sociales qui étaient alors divisées en classes. C’est durant ces mêmes années que les échanges avec l’étranger ont été fortement réduits, les seuls pays pouvant traiter avec le Japon étant alors la Chine et les Pays-Bas.

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© Kitagawa Utamaro – Trois beautés de notre temps

Une discipline très stricte séparait les nobles, les paysans et les samouraïs des autres classes sociales qui étaient marginalisées comme les artistes ou bien méprisées comme les marchants. En effet, les guerriers, les artisans et les travailleurs étaient bien mieux considérés qu’un poète, qu’un commerçant ou qu’un industriel. Le pouvoir en place privilégiait alors la loi du plus fort. Ces changements sociaux se sont vus accompagnés d’une très forte urbanisation qui va peu à peu modifier le paysage des villes. Les arts vont progressivement s’imposer dans toutes les classes sociales bien que seuls les riches puissent se payer des peintures. Les plus pauvres vont toutefois avoir le plaisir de voir l’apparition des ukiyo-e, les estampes japonaises. Ces dernières ont déjà fait l’objet d’un précédent article mais il vaut mieux faire quelques rappels avant de se concentrer sur Hokusai et Hiroshige.

Ces lithographies se caractérisent par les quelques aplats de couleurs qui vont donner vie à une composition très complexe. En effet, au moyen de peu de formes, les japonais donnaient alors vie à des œuvres qui étaient très recherchées en Occident. C’est avec ces ukiyo-e et Edmond de Goncourt que le Japonisme a peu à peu commencé à se répandre en France. Ces « images du monde flottant » ont fait l’objet de nombreux textes parus entre 1889 et 1896. Mais de nombreux peintres et philosophes japonais ont rédigé des essais dès le XVIIe siècle. Ces estampes japonaises ont fait rêver de nombreuses personnes puisqu’elle étaient et sont toujours le miroir d’une société qui a aujourd’hui bien changé. Parmi les artistes les plus connus, nous pouvons citer Utamaro, Utagawa, Hiroshige ou encore Hokusai. Les prochaines lignes vont se concentrer sur les deux derniers.

Hiroshige, maître du paysage

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© Hiroshige – Mishima, 11e station du Tôkaidô

Hiroshige, de son vrai nom Andô Hiroshige (1797-1858), était un artiste né dans une famille de samouraï. Cependant, il va très vite se tourner vers le dessin et va être l’élève du maître Utagawa. Comme beaucoup d’autres artistes, il a commencé par représenter des hommes et des femmes, des guerriers, des courtisanes ainsi que des acteurs. Il va continuer sur cette voie jusqu’en 1830 avant de ne se concentrer que sur les paysages. Parmi les œuvres qui lui ont valu une grande renommée Cinquante-trois relais du Tôkaidô est la plus connue à ce jour. De nombreux retirages ont ainsi pu être publiés. Ce qui a permis cet engouement, ce sont les paysages de la « route de la mer de l’Est » qui relie Edo à Kyôto. Hiroshige a donc, dans son œuvre, représenté les cinquante-trois relais qui se trouvent tout le long de ce chemin. Il a ainsi pu y ajouter quelques tranches de vie comme un convoi de chevaux qui a été offert à l’empereur. Hiroshige a su exploiter les couleurs pour mieux rendre la beauté des paysages environnant. De plus, l’artiste a réussi à nous montrer sur ces cinquante-trois images les multiples bâtiments qui jonchent le chemin entre les deux pôles du pouvoir japonais de l’époque Edo. Quelques restaurants, quelques auberges peuvent ainsi parfois nous apparaître. Le voyage que nous propose Hiroshige commence donc par le Pont du Japon qui a été construit en 1603 à Edo.

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© Hiroshige – Cent vues célèbres d’Edo, 52e vue : Averse à Ohashi

Il s’agit du point de passage le plus important de l’époque. Il fait converger les cinq plus grande routes de l’époque vers la capitale shogunale. Il s’agit là d’un des rares cas de pont de la période Edo qui préférait se protéger de toute sorte d’insurrection. Mais au travers de cette série, l’artiste a aussi pu nous présenter le déroulement du temps au travers du climat. Ainsi, beaucoup d’estampes présentent de la pluie, du soleil qui accompagnent les quatre saisons. Parmi les plus belles estampes, Neige de nuit à Kambara expose la beauté de l’hiver qui recouvre un village. La nuit est ponctuée de quelques flocons tandis qu’un homme se dirige vers les bâtiments. Hiroshige va aussi exploiter de nombreux paysages rocheux et va utiliser les techniques et la stylistique chinoise pour ces pans rocheux.

Aux Cinquante-trois relais de Tôkaidô, l’artiste a donné deux suites : la première est une série de soixante-dix planches, les Vues des sites célèbres des soixante et quelques provinces du Japon. La seconde rassemble cent dix-neuf planches : les Cent vues célèbres d’Edo. Hiroshige a ainsi su exploiter les multiples paysages qui l’entouraient. Mais Hokusai a su aller au-delà de cet art.

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© Hiroshige – Roseau sous la neige et canard sauvage

Hokusai aux cent-vingt noms

Katsushika Hokusai (1760-1849), plus connu par son d’artiste Hokusai, est un japonais qui a su, par son génie, exploiter à son maximum l’art de l’estampe. Son travail compte plus de mille images produites en soixante-dix ans de carrière. Il va alors illustrer de nombreux personnages sous forme de portraits jusqu’en 1830 où il va commencer à traiter les thèmes du paysage. Il est intéressant de noter qu’Hokusai va, à travers ses œuvres, mêler allègrement un style traditionnel et un style occidental. Pour l’histoire entourant cet artiste, il est aujourd’hui impossible de connaître ses véritables parents. En effet, Hokusai a été adopté à l’âge de trois par un artisan. Il va dès l’adolescence se concentrer sur la xylographie qu’il va révolutionner durant toute sa vie. La particularité de son travail vient également de ses multiples noms et signatures qui se retrouvent sur ses estampes. Hokusai a eu, en effet, cent-vingt pseudonymes durant toute sa carrière. Mais sur ces derniers, seuls six ont véritablement impacter son art. Entre 1779 et 1794, Hokusai a été appelé Katsukawa Shunrô. Durant sa formation, l’artiste a réalisé de nombreux portraits de courtisanes et d’acteurs tout comme son maître Katsukawa Shunshô. Dès 1795, l’artiste devient Sôri II et va alors se spécialiser dans les estampes non-commercialisées dans lesquelles il va mêler les styles japonais, chinois et occidentaux. Le nom d’artiste que tout le monde connaît, Hokusai, a été utilisé pour ses images produites entre 1799 et 1810. C’est durant cette période que l’artiste va se faire connaître par ses pairs. Il va alors continuer les estampes polychromes et ses peintures et commencer à illustrer des romans. Son nom d’artiste suivant a été Taitô. C’est sous ce nom que Hokusai a produit sa Manga, son encyclopédie illustrée en quinze volumes du Japon. Entre 1820 et 1835, Taitô est devenu Litsu.

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© Hokusai – Le Fuji par temps clair

C’est durant cette même période qu’il va se mettre à l’estampe de paysage. En effet, parmi les œuvres d’Hokusai, Trente-six vues du mont Fuji reste parmi les plus connues. C’est de cette série que provient la Grande Vague de Kanagawa, célèbre estampe qui nous montre un tsunami dans la baie de Kanagawa avec en arrière-plan le mont Fuji. Mais deux autres séries se distinguent par leur importance pour la carrière de l’artiste. En premier vient Vues des ponts célèbres puis Cascades de différentes provinces. Ces estampes exploitent la nature à son paroxysme, mêlant fleurs, plantes et oiseaux. Quelques unes utilisent également le fantastique et le folklore japonais. Sa carrière se termine en 1849, année de sa mort, bien que dès 1840 Hokusai se désintéressa progressivement de l’estampe pour se consacrer pleinement à la peinture. Son amour de la nature connue par son œuvre a été conclue par un haiku d’adieu :

« Même fantôme / J’irai marcher gaiement / L’été dans les landes. »

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© Hokusai – Vue du mont Fuji avec dragon

Les estampes de paysage figurent parmi les œuvres les plus impressionnantes des artistes que sont Hokusai et Hiroshige. Ces artistes restent encore aujourd’hui incontournables pour mieux comprendre l’évolution de l’art japonais, allant jusqu’à influencer les œuvres d’aujourd’hui : les manga. De plus, ces estampes ont su impacter la culture artistique occidentale et créer une nouvelle tendance, le Japonisme, qui a été véhiculée par des artistes comme Van Gogh ou Gauguin.

Image à la une: © Hokusai, La Grande Vague de Kanagawa

Pour en savoir plus:

  • Gisèle Lambert, L’apparition de l’ukiyo-e à l’époque d’Edo, URL: http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/01.htm
  • Jocelyn Bouquillard, L’avènement de l’estampe de paysage au XIXe siècle, URL: http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/08.htm et http://expositions.bnf.fr/japonaises/arret/07.htm
  • Olaf Mextorf, Estampes japonaises, Paris, Place des Victoires, 2017, 320 p.
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3 commentaires sur “L’estampe de paysage : les cas de Hokusai et Hiroshige

    1. Merci pour ce commentaire. J’ai effectivement oublié de me relire après avoir posté l’article. Il est maintenant corrigé et ce grâce à votre commentaire.

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