Le procès des Fleurs du mal

Le 20 août 1857, le tribunal correctionnel de la Seine condamnait pour outrage aux bonnes mœurs l’œuvre majeure de Charles Baudelaire « Les fleurs du mal ». Il était courant au XIXe siècles sous l’impulsion de la presse d’avoir des procès contre des œuvres artistiques jugées immorales par l’opinion publique, comme « Madame Bovary » de Gustave Flaubert.

Les poèmes incriminés sont : Les Bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées (Delphine et Hippolyte), Les métamorphoses du vampire. Vous pouvez les consulter via ce lien.

La législation de l’époque 

A l’époque, il existait des textes pénaux réprimant les publications portant atteinte aux bonnes meurs. Larticle 8 de la loi du 17 mai 1819 réprimait l’outrage aux bonnes mœurs, commis à l’aide de l’un quelconque des moyens de publication énumérés dans l’article 1er de cette loi (paroles, écrits, imprimés, dessins, …). Le délit ne se fondait pas sur la publication en elle-même mais sur la propagation de celui-ci envers un public non averti.

Cet article visait les : «outrages à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs» « Tout outrage à la morale publique et religieuse ou aux bonnes mœurs, par l’un des moyens énoncés […], sera puni d’un emprisonnement d’un mois à un an, et d’une amende de 16 francs à 500 francs ».

Il existait à l’époque un article 287 dans le code pénal de 1810 mais il n’avait pas vocation à s’appliquer aux livres mais seulement aux « chansons, pamphlets, écrits ou images ». Avant la loi du 17 mai 1819, aucune incrimination ne visait les livres. Dans sa formulation originelle, cette loi prévoyait la compétence de la Cour d’assises et ainsi d’un jury populaire, plus à-même de représenter l’opinion publique que des magistrats professionnels.

En 1822, la loi fut modifiée afin de donner compétence à des magistrats professionnels via les tribunaux correctionnels pour les délits de presse, avant que cette compétence ne revienne aux Cours d’assises par la loi des 8 et 10 octobre 1830. La loi du 28 juillet 1881 supprima la référence à la morale religieuse et limita l’outrage aux bonnes mœurs à l’obscénité.

La loi du 25 septembre 1946 permit d’obtenir de la Cour de Cassation le 31 mai 1949 la révision du procès interdisant la publication de l’intégralité du recueil « Les fleurs du mal ».

Le déroulement du procès 

L’accusation 

Le procès fut rapide et a été qualifié de « vite fait, mal fait » par les observateurs de l’époque. Le ministère public était représenté par le Procureur Général Ernest Pinard par ailleurs connu pour s’être illustré dans le procès Flaubert. Son réquisitoire s’articulait autour des passages outrageants du recueil « Les Fleurs du mal » pris isolément afin de démontrer l’offense à la morale publique et religieuse.

Son réquisitoire débute par :

« Poursuivre un livre pour offense à la morale publique est toujours chose délicate. Si la poursuite n’aboutit pas, on fait à l’auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l’apparence de la persécution.

J’ajoute que dans l’affaire actuelle, l’auteur arrive devant vous, protégé par des écrivains de valeur, des critiques sérieux dont le témoignage complique encore la tâche du ministère public.

Et cependant, messieurs, je n’hésite pas à la remplir. Ce n’est pas l’homme que nous avons à juger, c’est son œuvre ; ce n’est pas le résultat de la poursuite qui me préoccupe, c’est uniquement la question de savoir si elle est fondée.

Baudelaire n’appartient pas à une école. Il ne relève que de lui-même. Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura, pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants, il l’exagèrera surtout dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer l’impression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contrepartie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n’obéit qu’à des règles artificielles.

Le juge n’est point un critique littéraire, appelé à se prononcer sur des modes opposés d’apprécier l’art et de le rendre. Il n’est point le juge des écoles, mais le législateur l’a investi d’une mission définie : le législateur a inscrit dans nos codes le délit d’offense à la morale publique, il a puni ce délit de certaines peines, il a donné au pouvoir judiciaire une autorité discrétionnaire pour reconnaître si cette morale est offensée, si la limite a été franchie. Le juge est une sentinelle qui ne doit pas laisser passer la frontière. Voilà sa mission.

Ici, dans le procès actuel, le ministère public devait-il donner l’éveil ? Voilà le procès. Pour le résoudre, citons dans ce recueil de pièces détachées celles que nous ne pouvons laisser passer sans protester. »

Pour conclure après avoir énoncé les œuvres incriminées :

« Je sais bien qu’on ne sollicitera l’acquittement qu’en vous disant de blâmer le livre dans quelques considérants bien sentis. Vous n’aurez pas, messieurs, ces imprévoyantes condescendances. Vous n’oublierez pas que le public ne voit que le résultat final. S’il y a acquittement, le public croit le livre absolument amnistié ; il oublie vite les attendus, et s’il se les rappelait, il les réputerait démentis par le dernier mot de la sentence. Le juge n’aurait mis personne en garde contre l’œuvre, et il encourrait un reproche qu’il était loin de prévoir, et qu’il ne croyait pas mériter, celui de s’être contredit.

Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l’auteur. Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. »

Retrouvez l’intégralité du réquisitoire sur Wikisource.

La défense 

La défense de Baudelaire fut assurée par l’avocat Maître Gustave Chaix d’Est-Ange s’articule autour de la lecture de textes littéraires connus mais équivoques notamment d’Alfred de Musset. L’avocat fut gêné dans sa plaidoirie par un poète préférant se défendre seul sans qu’il ne soit mentionné certains aspects de sa vie privée.

Sa plaidoirie commença par :

« Charles Baudelaire n’est pas seulement le grand artiste et le poète profond et passionné au talent duquel l’honorable organe du ministère public a tenu lui-même à rendre un hommage public.

Il est plus : il est un honnête homme, et c’est pour cela qu’il est un artiste convaincu… Son œuvre, il l’a longuement méditée… elle est le fruit de plus de huit années de travail ; il l’a portée, il l’a mûrie dans son cerveau, avec amour, comme la femme porte dans ses entrailles l’enfant de sa tendresse…

Et maintenant, vous comprendrez la désolation véritable et la douleur profonde de ce créateur sincère et convaincu qui, lui aussi, aurait pu mettre en tête de son œuvre : « C’est icy un livre de bonne foy », et qui la voit méconnue et traduite à votre barre comme contraire à la morale publique et à la morale religieuse.

Est-ce que, sérieusement, ses intentions peuvent être douteuses ; est-ce que vous pouvez hésiter un instant sur le but qu’il a poursuivi et sur la fin qu’il s’est proposée ? Vous l’avez entendu lui-même il n’y a qu’un moment, dans les explications si loyales qu’il vous a données et vous avez été frappés sans doute et émus de ces protestations d’un honnête homme. »

Pour se terminer sur ces mots :

« Je vous ai dit ce qu’était Baudelaire, et quelles avaient été ses intentions ; je vous ai montré sa méthode, et son procédé littéraire, je viens de vous faire voir longuement qu’il n’y a rien dans son œuvre qui soit aussi osé dans le fond et dans la forme, dans l’expression et dans la pensée, que tout ce que notre littérature imprime et réimprime tous les jours ; j’ai confiance que vous ne voudrez pas frapper ce galant homme et ce grand artiste et que vous le renverrez purement et simplement des fins de la poursuite. »

Retrouvez l’intégralité de la plaidoirie sur Wikisource. 

Le jugement

Baudelaire et ses éditeurs seront condamnés par le tribunal correctionnel de la Seine à une amende et au retrait des poèmes litigieux du recueil. Les ouvrages contenant les poèmes interdits seront saisis par la justice en vertu de l’article 26 de la loi du 26 mai 1819.

Ce jugement fera le succès du poète, contribuera à sa postérité et fera des Fleurs du mal son ouvrage le plus célèbre. Ce procès sera à l’origine de la loi du 25 septembre 1946 afin de permettre à nouveau la publication du recueil dans son intégralité, incarnation juridique de la citation « autres temps, autres mœurs ».

Publié le 21 août 1857 par La Gazette des tribunaux et par L’Audience.

« En ce qui touche le délit d’offense à la morale religieuse :
« Attendu que la prévention n’est pas établie, renvoie les prévenus des fins de poursuites ;
« En ce qui touche la prévention d’offense à la moral publique et aux bonnes mœurs :
« Attendu que l’erreur du poète, dans le but qu’il voulait atteindre et dans la route qu’il a suivie, quelque effort de style qu’il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l’effet funeste des tableaux qu’il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;
« Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et De Broise ont commis le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir : Baudelaire, en publiant ; Poulet-Malassis en publiant, vendant et mettant à la vente, à Paris et à Alençon, l’ouvrage intitulé : Les Fleurs du mal, lequel contient des passages ou expressions obscènes ou immorales ;
« Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80, 81, 87 du recueil ;
« Vu l’article 8 de la loi du 17 mai 1819, l’article 26 de la loi du 26 mai 1819 ;
« Vu également l’article 463 du Code pénal ;
« Condamne Baudelaire à 300 francs d’amende,
« Poulet-Malassis et De Broise chacun à 100 francs d’amende ;
« Ordonne la suppression des pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80, 81 et 87 du recueil,
« Condamne les prévenus solidairement aux frais. »

Sources :

 

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