Les voyages d’Ella Maillart

Ella Maillart, l’une des plus grandes voyageuses et photographes que le siècle précédent ait porté, semble avoir eu de nombreuses vies. Navigatrice intrépide, championne internationale de ski, spécialiste du cinéma russe, envoyée spéciale du Petit Parisien à travers toute l’Asie, elle laisse des récits merveilleux, qui dénotent un regard curieux, plein de fraîcheur et de vivacité. La prose d’Ella Maillart, comme une nomade qui ferait ses bagages, saisit et ne retient que l’essentiel.

Les années genevoises et les premiers exploits

champel hockey club

Dès ses plus jeunes années, Ella Maillart, fille d’une athlète danoise et d’un vendeur de fourrure installés à Genève, a ce goût du dépassement de soi. À seize ans, elle fonde le premier club féminin de hockey sur terre en Suisse romande, le Champel Hockey Club, sans se douter encore qu’elle dirigera plus tard l’équipe nationale suisse de hockey. Elle apprend à barrer des voiliers avec son amie Hermine de Saussure, surnommée « Miette », et rapidement, toutes deux gagnent des régates où elles sont non seulement les seules femmes à participer, mais aussi les benjamines de la compétition. Quelques années plus tard, les deux amies font la traversée de Cannes à la Corse sans moteur, sur un cotre appelé la Perlette. Elles ont alors à peine vingt ans. Dans le port de Nice, elles se lient d’amitié avec le navigateur Alain Gerbault, sur le point de traverser l’Atlantique à bord du Firecrest. C’est ensuite à quatre filles qu’en 1923 elles partent de Corse à bord d’un vieux yawl de 14 tonnes, le Bonita. Elles mettent le cap sur la Sardaigne, la Sicile, puis, suivant les traces d’Ulysse, sur les îles ioniennes et Ithaque. Navigatrice confirmée, Ella barre pour la Suisse aux régates olympiques de 1924. Elle raconte son amour de la Méditerranée et les croisières de sa jeunesse dans La Vagabonde des mers, publié en 1942.

volunteer

Ella la touche-à-tout

Sa rencontre avec des émigrés russes à Berlin en 1929 est pour elle le premier appel vers l’est, et vers le Caucase, les portes d’une Asie dont elle ne sait rien encore. Elle part alors à Moscou faire ses premiers reportages, l’un sur le cinéma soviétique qui la passionne et l’autre sur la jeunesse moscovite, intitulé Parmi la jeunesse russe. De Moscou au Caucase et qui lui vaudra de toucher son premier chèque de reporter. Professeure de français aux Pays de Galles, doublure sportive dans des films de montagne en Allemagne, modèle du sculpteur français Raymond Delamare à Paris, elle interrompt chacune de ses entreprises dès que tombent les premières neiges sur les sommets de sa Suisse natale, pour chausser aussitôt ses skis. « Si je n’ai jusqu’ici, dans ma vie, jamais rien fait d’une façon suivie, je crois bien qu’il faut en accuser le ski » confesse-t-elle. Membre de l’équipe nationale, elle défend pendant quatre années consécutives les couleurs de la Suisse aux championnats du monde, entre 1931 et 1934.

ella ski

Les longues chevauchées eurasiatiques

La décennie 1930 est pour Ella Maillart celle des grandes traversées eurasiatiques. L’écriture et le reportage photographique ne sont jamais le but premier de ses pérégrinations. Ils ont été avant tout les outils d’une conquête, celle de la liberté du voyage, et les moyens d’atteindre des confins où toute référence européenne est absente. Cette perte totale de repères, Ella la décrit en ces termes « la dérive que devient le voyage commence à sécréter, pour ceux qui s’y abandonnent, une forme de bonheur. ».

Elle découvre l’immensité de l’Asie centrale pour la première fois en 1932. Au Turkestan russe, Ella partage le quotidien simple et rude des nomades Khirghizes, des Kazakhs, et des Ouzbeks. Elle gravit les sommets du T’ien Shan – les Monts Célestes – qui culminent à 5000 mètres et de l’autre côté vers l’est, entrevoit les plaines jaunes du Takla Makan, désert de la Chine interdite. Des Monts célestes aux sables rouges, immédiatement traduit sous le titre de Turkestan solo raconte cette première expérience asiatique, qui, elle le sait déjà, ne sera pas la dernière.

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En 1935, le journal le Petit Parisien, spécialisé dans le grand reportage lui donne l’occasion d’honorer cette promesse de retour, et l’envoie enquêter au Mandchoukouo, État crée par le Japon sur le sol chinois en 1932. Une fois sur place, elle s’intéresse à la Chine interdite, le Sinkiang, qu’elle n’a pu qu’entrevoir quelques années plus tôt. Cette région immense traverse une période troubles politiques, personne ne sait ce qui s’y passe et aucun voyageur n’y est entré depuis quatre ans. Elle entreprend alors une chevauchée de sept mois, parcoure plus de six mille kilomètres entre Pékin et le Cachemire en compagnie de Peter Fleming, brillant envoyé du Times également espion du MI6, et qui a inspiré à son frère Ian le personnage de James Bond. Ils traversent les plaines arides et désolées du Tsaïdam, gravissent les cols du Karakoram et affrontent l’Himalaya. Sur les conseils de Sven Hedin l’explorateur, Ella emprunte un itinéraire si accidenté que le gouvernement chinois n’a pas jugé utile de l’interdire. Elle fait le récit de ses aventures dans l’ouvrage Oasis interdites qui connaît rapidement un vif succès. Dans l’exemplaire qu’elle dédicace au voyageur et écrivain Nicolas Bouvier elle écrit « un voyage où il ne se passe rien, mais ce rien me comblera toute ma vie ».

Ses voyages pour le compte du Petit Parisien se poursuivent en Afghanistan, en Iran, en Turquie, où elle documente les progrès techniques, sociaux et politiques de ces États et donne de nombreuses conférences. En 1939, à bord d’une Ford, elle entraîne avec elle son amie Anne Marie Schwarzenbach, journaliste et romancière morphinomane qu’elle essaie en vain de libérer de sa dépendance. Elle raconte ce périple dont elle garde un goût amer dans La Voie Cruelle. Puis, lorsque la guerre éclate en Europe, elle gagne l’Inde où elle vit durant cinq ans au contact des maîtres de sagesse Ramana Maharishi et Atmananda (Krishna Menon) voyage à la suite duquel elle publie Ti-puss.

Découvertes et transmission

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Les paysages, les coutumes, et les savoirs qu’elle a passé la première partie de sa vie à découvrir avec une soif d’inconnu et une curiosité toujours renouvelée, Ella Maillart s’est employée à les transmettre durant la seconde. Elle s’installe à Chandolin dans le Val d’Anniviers en 1946 et continue à mener des petits groupes de voyageurs aux quatre coins du monde ; notamment au Népal, venant d’ouvrir ses frontières et en Europe centrale, dans des lieux qui lui sont chers et familiers. Ella Maillart laisse derrière elle des mots, des rêves et des images. Elle lègue sa collection de photographies, prises avec son fidèle appareil Leica, au Musée de l’Elysée à Lausanne – en tout plus de 16 000 négatifs et 1800 tirages. La ville de Chandolin, où elle a passé ses dernières années accueille une exposition permanente sur sa vie et ses voyages.

En somme, de concert avec Nicolas Bouvier, voyageur et auteur de l’Usage du Monde qui préface la seconde édition dOasis interdites, on pourrait dire que «  la fraîcheur saisissante de l’observation, une langue extrêmement précise, enfin une philosophie du voyage qui permet à l’auteur de vivre son aventure sans trop vouloir la gouverner, remplacent avec avantage la prétention de faire œuvre littéraire et confirment dans l’idée qu’on a souvent plus de profit à lire les voyageurs qui écrivent que les écrivains qui voyagent ».

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