Caravage à Rome : des chefs d’œuvre à Paris

« Il est venu pour détruire la peinture », cette fameuse formule de Poussin décrit bien comment l’héritage de Caravage fut complexe. Peintre adoré puis décrié pendant près de deux siècles, Michelangelo Merisi dit Le Caravage est aujourd’hui à l’honneur au musée Jacquemart-André.

La célèbre institution parisienne a décidé d’ouvrir sa nouvelle saison (2018-2019) en créant l’évènement. Dix œuvres de la main du maître ont réussi à être réunies par Francesca Cappelletti et Pierre Curie, les commissaires d’exposition. Le tout dans un musée qui, rappelons-le, ne compte aucun Caravage dans ses collections. Centré autour de la période romaine du maître, de 1592 à 1610, l’exposition revient sur sa carrière entre gloire et chute, entre amis et ennemis. Elle est réellement novatrice dans la mesure où elle s’applique donc à montrer les rivalités et affinités artistiques entre Caravage et les peintres de son temps à Rome, là où la plupart des travaux sur l’artiste se concentrent sur son héritage.

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Michelangelo Merisi, dit Caravage, Saint Jérôme, 1605-1606, huile sur toile, 116 x 153 cm Galleria Borghese, Rome © Ministero dei Beni e delle Attività Culturali e del Turismo – Galleria Borghese

Michelangelo Merisi, dit Le Caravage est né en 1571 dans la proche banlieue de Milan. Fils d’un père architecte-décorateur au service du duc de Milan, le jeune garçon est, dès l’enfance, baigné dans l’art. À 12 ans, il entre dans l’atelier d’un ancien élève de Titien, Simone Peterzano, figure de la peinture lombarde d’alors. Celui qui n’est pas encore le Caravage fait ses gammes, se familiarisant aussi bien avec la peinture lombarde qu’avec l’art des peintres de l’école vénitienne. Cependant le jeune homme, débordant d’ambition, ne peut se satisfaire du relatif prestige de la cour ducale. Rome les attend, lui et son génie, il en est convaincu. Vers 1591-1592, âgé d’à peine une vingtaine d’années, sans un sou en poche, Caravage quitte donc famille et patrie pour s’installer à Rome.

Le musée Jacquemart-André présente à travers cette exposition l’aventure romaine de Caravage. À l’arrivée du maître, la ville est en pleine effervescence, le pape Clément VII vient d’être élu, la coupole de la basilique Saint-Pierre vient d’être posée, de nouvelles voies plus fonctionnelles sont creusées… Répondant à l’appel du pape Sixte Quint, les artistes affluent dans la ville qui peut alors se targuer d’être « la capitale du monde ». Les mécènes, et donc les commandes, ne manquent pas pour des artistes se revendiquant tous de l’influence de Raphaël ou de Michel-Ange. Le maniérisme est alors à son apogée. Caravage, lui, est, en tout cas au premier abord, assez peu intéressé par cette grande culture classique. Il préfère choisir la femme de la rue à la Vénus grecque.

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Bartolomeo Cavarozzi, La Douleur d’Aminte, vers 1605-1610, huile sur toile, 82,5 x 106,5 cm Collection particulière, courtesy Marco Voena

Cette rupture avec l’art de son temps va créer aussi bien des éloges que des critiques. L’exposition met en avant cela à travers le choix d’un affichage thématique où chaque chef-d’œuvre du maître se retrouve confronté à des œuvres moins connues, représentant des scènes semblables, peintes par des connaissances de Caravage. Ce choix d’un parcours thématique, audacieux pour un tel mastodonte, a le mérite, au moins, de nous permettre de découvrir un certain nombre de tableaux de très bonne facture à l’image de La douleur d’Aminte peint par Cavarozzi, un suiveur de Caravage, vers 1605-1610.

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Michelangelo Merisi, dit Caravage, Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier, 1602, huile sur toile, 129 × 94 cm Musei Capitolini, Pinacoteca Capitolina, Rome – Archivio Fotografico dei Musei Capitolini © Roma, Sovrintendenza Capitolina ai Beni Culturali

L’exposition présente également les différents apports artistiques de Caravage, notamment le fait de peindre d’après un modèle vivant. Sous cet angle est exposé l’un des plus beaux tableaux du maître ; Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier. Reprenant la posture d’un ignudo – figure athlétique dont le traitement rappelle l’Antique- du plafond de la chapelle Sixtine, le jeune saint est détaché totalement de l’iconographie classique. Ce n’est plus un personnage idéalisé qui nous est présenté, mais un jeune garçon, le visage sournois, plein de vie, de mouvement. Caravage n’était-il pas d’ailleurs « le peintre du mouvement » ?

Chaque œuvre de Caravage présentée dans cette exposition est un chef-d’œuvre et, ne serait-ce que pour cela, curieux comme amateurs éclairés se doivent d’y faire un tour. Judith décapitant Holopherne, La Cène à Emmaüs, Le joueur de Luth (exposé pour la première fois en France depuis sa superbe restauration), font partie des œuvres marquantes que le musée Jacquemart André permet aux visiteurs d’admirer sans avoir à voyager jusqu’à Rome, Milan ou même Saint Petersbourg. De plus, cela permet au public de se familiariser avec des peintres comme Gentileschi, Baglione et Cavarozzi, qui, bien que moins connus que Caravage, sont de bons artistes…

Cependant, l’exposition porte son lot de petits défauts. Tout d’abord quelque chose de totalement indépendant de la volonté des exposants, la taille des pièces. En effet, l’espace destiné aux expositions dans le musée Jacquemart-André est exigu. Les salles sont petites et le parcours, qui ne forme pas une boucle, amène le spectateur à devoir faire demi-tour durant l’exposition pour poursuivre sa visite. Il peut donc être difficile d’apprécier dans de bonnes conditions les différents tableaux.

Ensuite, le choix d’un parcours thématique peut, comme nous l’avons vu plus tôt, poser problème. En effet, il devient rapidement compliqué de bien restituer dans la carrière du maître le tableau qui nous fait face. Par exemple l’exposition débute par Judith décapitant Holopherne datée de vers 1600 et se poursuit avec Le joueur de luth peint près de quatre plus tôt. Le choix a été fait de contextualiser un laps de temps de la vie de Caravage sur des critères géographiques et relationnels, qui peuvent volontiers perdre quiconque n’est pas familier à la vie de l’artiste. A cela s’ajoute le fait que les textes explicatifs sont assez régulièrement sources de confusion pour le visiteur. Ils sont intéressants, regorgent d’informations, mais sont parfois indigestes. L’amateur, tout comme le spécialiste, peut rapidement être perdu dans des phrases qui s’éternisent.

Quant à la scénographie, elle reste simple et élégante. Les murs, le plus souvent dans les tons gris, permettent de bien les admirer, et sont utilisés pour combler les espaces vierges des gravures agrandies de la Rome du XVIIème siècle, qui nous plongent dans l’atmosphère. Dans la même optique, le visiteur est plongé dès la première salle dans la vie débauchée menée par Caravage à Rome, avec un ensemble de tableaux ayant pour point commun de présenter des têtes coupées. C’est d’ailleurs pour le meurtre de Ranuccio Tomassoni que Caravage sera obligé de quitter soudainement la ville en 1606.

Enfin, il semble important de souligner la qualité de la dernière salle, qui au-delà de se doter de cartels de bonne facture, permet à tous de jouer aux « attributionnistes » en présentant, côte à côte deux Madeleine en extase identiques attribuées à Caravage. C’est ici la pratique du « double », très courante chez Caravage, qui est mise en lumière. Ainsi, il était courant pour l’artiste de réaliser des œuvres en doublon, quasiment identiques, afin de retravailler certains aspects.

En somme, si la partie didactique de l’exposition n’est pas forcément parfaite, la force des œuvres exceptionnellement exposées à Paris fait de cette exposition un must-see de cette rentrée artistique. Par ailleurs, on ne peut s’empêcher de rapprocher cette démarche de contextualisation d’un grand artiste dans les peintres de son temps de l’exposition « Vermeer, et les maîtres de la peinture de genre », qui s’appliquait à rattacher Vermeer à la peinture de son temps. Cette démarche de ne plus présenter les génies mais de les exalter ou les humaniser en les comparant aux hommes de leur temps sera-t-elle le nouveau parti pris des commissaires d’expositions ? Affaire à suivre…

Antoine Lavastre
Ariane Da Cunha


Informations pratiques :

Caravage à Rome, amis et ennemis du 21 septembre 2018 au 28 janvier 2019

Musée Jacquemart-André
158 boulevard Haussmann, 75008 Paris

Horaires :
Ouvert tous les jours de 10h à 18h.
Nocturne le lundi jusqu’à 20h30 en période d’exposition.
Tarifs:
Plein tarif: 16 €
Tarif sénior : 15 € (+ de 65 ans – sur présentation d’un justificatif).
Tarif réduit : 13 € (étudiants, porteurs du Pass Education et demandeurs d’emploi – sur présentation d’un justificatif de moins de 6 mois).
Tarif jeune : 9,5 € (7-25 ans)
Tarif famille : 45 € (pour 2 adultes et 2 enfants de 7 à 25 ans)

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