Yves Saint Laurent à Oran, un souffle d’air chaud au Musée des Arts Décoratifs

Cet événement aurait pu passer inaperçu en pleine Fashion Week et pourtant, bien du monde a répondu présent à la conférence donnée au Musée des Arts Décoratifs de Paris par Laurence Benaïm, Sonia Sieff et Sofiane Si Merabet. La thématique ? Yves Saint Laurent à Oran ; un retour sur les pas d’enfant de ce grand couturier, qui doit nous permettre de mieux connaitre cette ville d’Oran, souvent délaissée au profit de Marrakech ou Tanger. C’est en effet dans cette ville que les inspirations d’Y.S.L naissent, de manière volontaire ou non.

Qui sont-ils ?

Sofiane Si Merabet vient de Dubaï où il travaille dans le milieu artistique et culturel. Ses projets s’approchent du monde de la mode : il est le créateur de Ballad, une marque souhaitant mettre en avant le lieu de naissance des créateurs. Laurence Benaïm est une journaliste, spécialiste d’Yves Saint Laurent qui occupe une place à part entière dans sa vie depuis de nombreuses années. En effet, elle est sa biographe officielleSonia Sieff est photographe, comme l’était son père Jeanloup Sieff, sur qui elle réalise un reportage. Il était d’ailleurs un des leitmotivs d’une précédente conférence donnée au Musée des Arts Décoratifs de Paris, en mai dernier, ayant pour thème sa relation avec Yves Saint Laurent. Ces deux femmes sont par ailleurs parties ensemble à Oran, souhaitant marcher sur les traces du couturier et s’imprégner de l’Algérie.

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Yves Saint Laurent photographié par Jeanloup Sieff

Ce voyage a nécessité de nombreuses d’aides puisqu’elles sont parties en tant que journalistes. De fait, elles ont croisé le chemin d’associations locales comme Bel Horizon qui œuvre dans les quartiers défavorisés sur les thématiques de l’Histoire, la mémoire et du patrimoine afin que les habitants d’aujourd’hui vivent en paix avec ceux d’hier.

Leur vision d’Oran

Sofiane Si Merabet qualifie Oran de « familière mais distante à la fois » et de « phénix » car malgré tous les malheurs qu’elle a pu voir, elle s’est toujours relevée. Selon lui, il s’agit de la ville la plus ouverte d’Algérie. Sonia Sieff y trouve de la poésie partout et, même si les personnes rencontrées lui disent qu’il est dangereux de prendre des photos comme elle le fait, elle s’y sent protégée. Enfin, Laurence Benaïm découvre sa poésie dans les ruines côtoyées par les immeubles des années 1960 et 1970. D’après elle, une impression de passé imprègne Oran, notamment du fait de vestiges de l’époque coloniale.

Fondée au Xème siècle par des marins andalous, Oran est ensuite vidée, repeuplée, occupée par les Français, Espagnols ou encore Ottomans. À l’époque coloniale, 30 à 35% des habitants d’Oran étaient arabo-berbères. Outre les Français, de nombreux Italiens et Espagnols y sont présents. Aujourd’hui, elle reste cosmopolite et essaye de se redorer. Toutes les religions y ont cohabité comme en témoignent notamment la Vierge de Santa Cruz et le cimetière chrétien de Tamazouhet encore entretenu, contrairement au cimetière juif. « Comme si tous les saints du monde coulaient dans ses veines » (Laurence Benaïm). La ville est aujourd’hui à 95% musulmane.

Oran et Yves Saint Laurent

Yves Matthieu Saint Laurent est né en 1936 à Oran dont il s’éloigne pour la première fois en 1954 puis définitivement quatre ans plus tard. À Paris, le surnom de « jeune oranais » lui est donné. Bien qu’il ait quitté Oran, il y reste attaché, tant par ce surnom que par les visites qu’il lui rend jusque dans les années 1960. Après cela, il n’y retournera jamais : la décennie est marquée par de nombreuses révoltes, parfois sanglantes, qui chassent les Européens. Ainsi, bien qu’il ait passé toute son enfance et son adolescence à Oran, la ville est totalement oubliée dans l’histoire de sa personne et ses inspirations. Cela est un tord qui doit aujourd’hui être réparé.

« Arrête de faire ta pied noir », disait Yves Saint Laurent à sa mère lorsqu’il était en colère. Cette expression reflète le caractère, menant parfois au stéréotype, très expansif des Oranais. Sa mère, Lucienne Mathieu Saint Laurent, était elle-même légèrement exubérante et toujours gaie. Le créateur s’est construit en l’observant, elle, sa première muse. Ce « trop » Oranais semble apparaître dans les collections du créateur, particulièrement à travers les couleurs.

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Photographie d’époque montrant Yves Saint Laurent au travail. Seul le sol carrelé reste aujourd’hui dans cette maison d’enfance.

D’un point de vue matériel, il reste peu de marques de la présence d’Yves Saint Laurent à Oran. Il vécu au 11 rue Stora où, aujourd’hui,  seul le sol carrelé rappelle cette période. La maison a été laissée à l’abandon après la fuite de la famille et accaparée par des Algériens de la campagne qui y ont élu domicile. La visite de la ville continue avec le lycée Pasteur, anciennement lycée Lamoricière, que le jeune Yves a fréquenté, puis l’Opéra municipal de la place d’Armes dont les couleurs rouge et or ont surement inspiré le couturier, de même que les fresques sur les murs, qui rappellent certaines robes de ses collections. C’est dans ce lieu que le 9 mai 1950 Yves Saint Laurent a un choc en voyant L’Ecole des Femmes mis en scène par Jouvet : il décide alors de devenir costumier. Il existe de nombreux cinémas à Oran, comme le Balzac où Edith Piaf a chanté mais aussi Le Century qui, aujourd’hui encore, possède des décors publicitaires s’approchant de certains carnets du créateur, notamment L’Amour. Le cinéma, dont les icônes de la Paramount, a toujours inspiré Saint Laurent comme le montre sa collection « Libération ». Celle sur les Ballets Russes a, elle aussi, été inspirée par sa jeunesse oranaise. En effet, il reprend, entre autres, la forme des caracos de mariage algériens.

Une autre ville algérienne est importante pour Y.S.L : Trouville, où sa famille habitait l’été. La famille y possédait une maison dans les beaux quartiers. Celle-ci est aujourd’hui totalement en ruines, comme la plupart des bâtisses de la ville. Les jeunes, s’y sentant coincés, rêvent de quitter Trouville. C’est un lieu poétique où le sable remué de la plage donne l’impression d’un pelage de panthère quand le soleil couchant projette des ombres, mais aussi un lieu dévasté qui ne demande qu’à revivre.

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